En Turquie, le formalisme électoral menace la démocratie

La crise en Turquie l’a confirmé : l’hégémonie de grands partis populistes constitue une menace pour la démocratie.

Abed Charef

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, deux décennies d’hégémonie de la démocratie chrétienne et de ses alliés du centre gauche ont suffi pour faire exploser le système politique italien. L’irruption brutale des brigades Rouges, avec l’affaire Aldo Morro, au milieu des années 1970, a révélé les limites d’un système qui semblait pourtant proche de la perfection.

L’Italie était alors régie par un système politique issu de la lutte contre Mussolini. Avec une élection à la proportionnelle, il promettait une représentation fidèle de la société au sein de différentes institutions. Mais peu à peu, un système miné par les réseaux et la mafia s’est mis en place, annihilant de fait les aspects positifs d’un système électoral irréprochable. Des larges pas de la société s’étaient retrouvés exclus du champ de la représentation, offrant un terrain favorable à des alternatives violentes, en marge des institutions.

Ce modèle italien se retrouve dans de nombreux autres pays, pourtant considérés, sur un plan purement formel, comme des exemples achevés du principe « un homme une voix ». En Afrique du Sud, l’ANC, vivant encore dans l’ombre de Nelson Mandela, est assurée de remporter toutes les élections, pour de nombreuses années encore. En Inde, le Parti du Congrès a maintenu son hégémonie pendant un demi-siècle, et le Parti Révolutionnaire Institutionnel a fait mieux, avec près d’un siècle de pouvoir au Mexique. En Inde, Indira Ghandi et son fils Sanjay sont morts de mort violente alors qu’ils exerçaient le poste de premier ministre, et rares sont les pays aussi violents que le Mexique. L’Afrique du Sud, elle, a vu se développer une violence sociale inouïe, avec une orientation raciste prononcée à l’égard de voisins de pays africains encore plus pauvres.

Le formalisme électoral est insuffisant

Ce que révèle cette dérive confirme deux lacunes majeures du système électoral. D’abord, la démocratie ne peut pas se limiter au formalisme électoral, même quand il est très abouti. L’expression démocratique ne peut pas être conscrite à la domination de la majorité issue des urnes. Il est nécessaire que la minorité -ou les minorités-, puissent exister, s’exprimer, s’accomplir. Prétendre, comme le fait l’ANC en Afrique du Sud, représenter la population noire comme cela pouvait su justifier au cours d’une étape historique précise, le 20ème siècle, n’a plus de sens aujourd’hui. Certes, il y a encore beaucoup plus de pauvres et de déclassés au sein de la population noire que parmi les blancs d’Afrique du Sud. Mais au sein de la population noire, une stratification sociale nouvelle est apparue, et l’hégémonie de l’ANC, au nom de la majorité, ne se justifie plus. Elle risque de devenir un étouffoir pour les autres libertés, et un ghetto qui empêche précisément de dépasser les formes de lutte en vigueur contre l’apartheid.

Par ailleurs, certaines questions ne peuvent être réglées par le nombre. Or, ce sont souvent le plus souvent les questions les plus délicates. On retrouve notamment, dans ce chapitre, celles liées à la langue, à la religion, voire à des minorités étrangères. La tendance dominante au sein de l’opinion est de nier ces différences, de nier les minorités, voire les écraser, alors qu’il s’agit de questions démocratiques centrales, sans lesquelles la cohésion nationale ne peut être envisagée.

Handicaps

En second lieu, l’hégémonie d’un parti majoritaire pendant une longue période étouffe la démocratie, et risque même de la tuer. Des années 1920 à la fin du siècle passé, on ne savait plus si le Mexique était un pays pluraliste ou un pays à parti unique. Plus la composante d’un parti s’élargit, plus il accumule les contradictions internes, avec une tendance à ne pas les laisser s’exprimer publiquement. Le parti majoritaire devient alors le principal handicap à la démocratie.

C’est ce qui est arrivé à l’AKP de M. Recep Erdogan. Sur un plan strictement arithmétique, l’AKP, défini comme islamiste modéré, en fait islamiste conservateur et populiste, a réussi à dépasser les clivages traditionnels qu’on retrouve dans les pays occidentaux. Riches, classe moyenne et membres de couches populaires y cohabitent au nom de l’idéal d’une nation turque mythifiée. En nombre, ils représentent une bonne majorité d’une population de 80 millions d’habitants. Autant que l’Iran ou l’Egypte.

Mais à côté de cette majorité qui se reconnait dans l’AKP, vivent des minorités fortement identifiables. Des kurdes, musulmans mais à l’identité très prononcée, des laïcs héritiers d’un siècle de kémalisme, des élites résolument tournées vers l’Europe, ainsi que de nombreuses minorités de peuples voisins, catholiques, orthodoxes, musulmans chiites ou sunnites autres que hanéfites.

L’armée turque elle-même peut être considérée comme une minorité en Turquie : le pays appartient à l’Otan, une organisation à la technicité très poussée, en avance d’un siècle sur la société turque. Cela a d’ailleurs contribué à moderniser l’armée turque, qui a, à son tour, déteint sur la société. La place de l’armée était d’autant plus important que le pays a pour voisin la Russie, un des deux grands pôles de la période la guerre froide, dont une des grandes ambitions était d’accéder aux mers chaudes à travers le chemin ne plus court, le Bosphore.

Rupture d’équilibres

Dans sa gestion de la Turquie, Erdogan s’est basé sur le seul poids électoral de son parti. Sur un plan strictement démocratique, son attitude peu se défendre. Mais il a négligé l’autre versant de la Turquie, alors que la gestion démocratique impose de se soucier de ce qui ne fonctionne pas, plutôt que de ce qui fonctionne.

Pris dans une sorte de frénésie, il s’est retrouvé dans un engrenage externe qu’il ne maitrisait plus. Au point de rompre les équilibres internes et externes. Attentats islamistes, rébellion kurde, dissidence d’une frange de l’armée, sont autant de signes de la rupture de ces équilibres. Même un habit aussi ample que l’AKP ne pouvait plus occulter le fracas de cette immense cassure.

Ultime satisfaction pour Erdogan : ses deux principaux amis idéologiques, les militaires et les laïcs, ont refusé le putsch.

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