Interview de Joan Baez

(J’espère que ce n’est pas illégal)

 

Elle a fait la « une » de Time à 21 ans, marché au côté de Martin Luther King, chanté à  Woodstock et à Hanoï sous les bombes, lutté contre la guerre au Vietnam et en Irak, pris la défense de dissidents, de réfugiés et d’opprimés un peu partout dans le monde. Et après le concert exceptionnel de son 75e anniversaire, le 27 janvier à New York, Joan Baez est repartie sur les routes. La voix plus grave. Les convictions intactes.

Je ne serais pas arrivée là si…

… Si je n’avais pas reçu ce don de Dieu – une voix pour chanter – et l’envie de le partager et de vivre en fusion avec le monde extérieur et l’action politique. L’idée n’a jamais été de me construire une vie confortable. Je voulais accomplir quelque chose de plus grand.

Même très petite fille, j’avais le sentiment d’une sorte de « mission ». Et ce don a été un merveilleux vecteur qui m’a propulsée vers les autres et entraînée dans une foule d’aventures que je considère comme des cadeaux. Je ne serais pas là, aujourd’hui, si je n’avais pas – par exemple – fait de la prison pour avoir protesté contre la guerre au Vietnam, défilé en Alabama pour les droits civiques, chanté à Bratislava en l’honneur de Vaclav Havel, quelques semaines avant la « révolution de velours »…

Encore fallait-il prendre conscience de cette voix, l’entretenir, la travailler.

Je n’ai pas compris tout de suite qu’il s’agissait d’un don très spécial. Je pensais que n’importe qui pouvait chanter à condition de s’entraîner, et c’est ce que j’ai fait, ado, pour sortir de mon isolement et me faire des amis.

Je n’étais pas populaire dans mon école de Californie. J’avais la peau brune de mon père mexicain et je faisais partie de ceux que les « vrais » Américains appelaient avec mépris les « wetbacks », les « dos mouillés », en référence aux clandestins qui avaient franchi le Rio Grande pour venir travailler aux Etats-Unis.

Or je rêvais de la reconnaissance de ces « Blancs » dont j’étais si éloignée. Ma voix et ma guitare me l’ont gagnée. Ce qui est amusant, c’est qu’à peine ai-je été invitée aux fameuses soirées dont j’avais rêvé que ça ne m’a plus intéressée.

Dès vos débuts, à 18 ans, alors que la plupart des jeunes gens ne savent pas encore bien se situer, vous affichiez une forte personnalité et défendiez déjà des valeurs très précises. D’où venaient-elles ?

De mon éducation quaker. Même si je détestais ces assemblées austères et entièrement silencieuses du dimanche matin où nous allions en famille, quelque chose de fort s’est instillé en moi. Et j’ai toujours réussi à conserver dans ma vie une part de ce silence, aussi bien pendant ma phase bouddhiste que pendant ma phase chrétienne.

Il m’est arrivé de me dire : quelle erreur ! J’aurais pu faire de la musique pendant tout ce temps ! Mais le silence m’est essentiel. Et puis surtout, je suis tombée amoureuse de leur pensée non violente.

La plupart des religions prêchent ce commandement de la Bible : « Tu ne tueras point ». Mais dès qu’une guerre éclate, la règle vole en éclats. Les quakers, eux, ne prennent pas les armes. Quitte à être méprisés, injuriés, traités de lavettes, de non-patriotes et jetés en prison. Jamais un quaker ne placera l’intérêt de la nation avant celui d’une vie humaine. J’ai pris cela très au sérieux depuis mon enfance.

Votre père, physicien, avait refusé lui-même de travailler pour la défense.

Ses amis l’avaient convaincu, au début, d’accepter un poste bien rémunéré en lui répétant : ne t’inquiète pas, tu n’auras pas besoin de tirer sur qui que ce soit ! Il travaillait notamment à développer des vitres blindées pour les bombardiers.

Mais il avait des crises de conscience et s’est définitivement orienté vers le pacifisme, préférant enseigner la physique à l’université. Et j’ai pleinement adhéré à cela. D’autant plus que j’ai aussi rencontré un disciple du Mahatma Gandhi, partisan de la révolution non violente, qui est devenu pour longtemps mon maître spirituel.

A 16 ans, j’ai commis mon premier acte de désobéissance civique. Lors d’une simulation d’alerte à une attaque atomique au lycée, j’ai refusé de quitter la classe et de courir chez moi me planquer à la cave comme on l’exigeait. J’avais lu dans les livres de mon père que le temps nécessaire à un missile pour aller de Moscou à mon lycée de Palo Alto ne nous laisserait pas le temps de rentrer à la maison, et j’ai protesté ainsi contre une propagande grotesque.

Avec quelles conséquences ?

Au lieu de réfléchir à mes arguments, les parents et les élèves ont tout de suite crié : « C’est une communiste ! » Ma photo a figuré en première page du journal local et le ton des éditos et du courrier des lecteurs était : « cette fille est dangereuse ». Méfions-nous d’une infiltration communiste dans les écoles de Palo Alto !

Est-ce l’époque où vous avez rencontré Martin Luther King ?

Oui. Tous les ans, le Comité des amis américains, qui dépendait des quakers, organisait sur trois jours une conférence ouverte à 200 adolescents venus de tout le pays et débordant de passion. J’y étais mi-prof mi-étudiante.

Et cette année-là, l’orateur principal fut ce prêcheur noir de 27 ans, originaire d’Atlanta et nommé Martin Luther King. Il a fasciné l’auditoire. Il a parlé d’injustice et des combats qu’on peut mener avec les armes de l’amour. Il a parlé des marches pour la liberté et du boycott des bus dans le Mississippi pour dénoncer la ségrégation. Il donnait une forme et un nom à mes croyances encore imprécises. J’étais debout, en pleurs !

Quatre ans plus tard, déjà devenue célèbre, vous entamez une tournée dans le Sud et vous découvrez, avec stupeur, qu’il n’y a pas de Noirs dans le public de vos concerts…

Je n’avais pas lu sur mes contrats la petite clause qui stipulait : « Réservé aux Blancs. » Cela m’a horrifiée. Et j’ai fait préciser, l’année suivante, que je ne chanterais pas si le public noir n’était pas admis dans la salle. Ce fut hélas sans effet car les Noirs ne savaient pas qui j’étais.

Alors j’ai compris qu’il me fallait aller chanter dans les écoles noires. C’est ce que j’ai fait au Miles College, dans la ville de Birmingham cernée par les policiers avec leurs chiens et leurs lances à incendie, un jour de grosse manifestation où des masses de gens se firent arrêter.

Des Blancs se sont placés au centre de l’auditorium, les Noirs sur les côtés, alors j’ai plaisanté sur cette salle « poivre et sel » qu’il fallait mélanger, comme en cuisine. Et le concert fut fantastique. Au moment où j’ai commencé We Shall Overcome, les gens se sont levés et pris la main en chantant. Certains pleuraient. C’était la première fois qu’ils touchaient une personne de l’autre couleur.

C’est la chanson qu’ont reprise avec vous 350 000 personnes ce 28 août 1963, à Washington, où Martin Luther King a prononcé son fameux discours « I have a dream ».

Oui, j’étais près du Dr King lorsqu’il a mis de côté le texte qu’il avait préparé, pour improviser divinement. Mais j’étais aussi à ses côtés à Granada, dans le Mississippi, devant un cortège d’enfants noirs auxquels était refusé l’accès à un établissement réservé aux Blancs.

C’est là que je l’ai vu expliquer qu’il fallait parvenir à aimer tout le monde et avoir de la compassion, y compris pour ces hommes du Ku Klux Klan qui nous faisaient face. Mais je le savais déjà. Je l’ai ensuite retrouvé dans de nombreuses circonstances. « Tu vois maintenant que je ne suis pas un saint », m’a-t-il dit un jour en riant. J’ai répondu : « Et tu vois que je ne suis pas la Sainte Vierge ! »

Vous avez chanté sous les bombardements à Hanoï, soutenu les combats d’Amnesty International, les mères de la Place de Mai, les dissidents de l’Est…

J’aime l’idée du sens, de la cause, du combat. C’est bien plus important que le fait de chanter pour chanter. A la fin de cette tournée en Europe, j’avais d’ailleurs décidé de donner trois concerts en Turquie. J’y tenais, malgré la réticence de nombreux amis. Nous allons voir ce qui est désormais possible, mais il faut aller au-devant d’un peuple qui vit actuellement un enfer.

Quand je suis allée au Chili, vers la fin du règne de Pinochet, j’étais interdite de concert. Eh bien j’ai chanté dans une église où 5 000 personnes se sont retrouvées, grâce au bouche-à-oreille, y compris des musiciens censurés pendant ces années sombres. Ces moments-là sont de loin les plus beaux.

Obama est le seul président pour lequel vous vous soyez engagée.

Oui, il émanait de lui une certaine magie et ses discours avaient une force de mobilisation fantastique. S’il était resté dans la rue, au lieu de vouloir occuper la Maison Blanche, je crois qu’il aurait pu créer un mouvement de l’ampleur de celui du Dr King.

Vous redoutez l’arrivée de Donald Trump ?

Il y a tant de personnes frustrées, stupides, sans éducation et sans aucune idée de ce qui se passe dans le monde que c’est hélas possible. Il y a en lui du Hitler et du Mussolini. D’ailleurs, il ressemble à Mussolini.

Je me souviens d’avoir vu un jour une vidéo dans laquelle Bush déclarait : « Ce serait beaucoup plus facile si j’étais dictateur. » Et j’ai compris combien j’avais raison d’avoir peur de la loi martiale, des arrestations massives et d’une recrudescence de la torture. Vous imaginez ce que pourrait faire Trump ?

Est-ce intéressant de vieillir ?

De venir une « ancienne » comme disent avec vénération les Indiens ou les Tibétains qui célèbrent la vieillesse ? Oui, je crois qu’on a à la fois la sagesse, l’expérience, le recul, la certitude que le monde est dur mais qu’il faut savoir rire.

Je n’ai perdu aucune illusion sur la nature humaine puisque je n’en ai jamais eu. Mais j’étais extrêmement rigide étant jeune. J’espère être aujourd’hui plus douce et plus tolérante.

Mes convictions en revanche sont intactes. Lors de ma prochaine tournée américaine, je participerai d’ailleurs au projet « Innocence », lancé par des avocats pour faire sortir de prison des détenus que les recherches sur l’ADN peuvent innocenter.

Vous avez perdu votre maman il y a trois ans et votre sœur aînée il y a quelques semaines. Comment affrontez-vous le deuil ?

C’est intéressant. Au moment de célébrer ses 100 ans, j’ai demandé à ma mère ce qu’elle voulait faire pour son anniversaire. « Tomber raide morte », a-t-elle répondu. C’était son humour. On a fait une grande fête, puis elle est tombée dans le coma. Parents, amis, infirmiers, nous nous sommes installés dans l’unique pièce de sa maison en dormant par terre. Le matin, on roulait les sacs de couchage qu’on déroulait la nuit.

Elle est restée ainsi une semaine, comme pour nous taquiner. On disait : « Allez maman, il faut avancer. » Et elle est partie !

Cette mort m’a beaucoup rapprochée de ma sœur aînée Pauline, et nous nous sommes écrit des cartes, continuellement, pendant trois ans. Je me suis rendu compte à quel point je tenais à elle et combien les sentiments retenus à la mort de ma mère et de ma jeune sœur rejaillissaient sur elle.

Mais elle avait un cancer généralisé, et un jour, elle nous a dit : « J’ai décidé de check out », comme on fait à l’hôtel en payant et libérant la chambre. C’était à la fois drôle et si peu conventionnel. J’ai fondu en larmes. Mais elle ne voulait plus qu’on la torture. Alors nous ne l’avons plus quittée et avons dormi encore une fois tous ensemble sur le sol de la maison médicale. Et quand elle est partie, nous n’avons pas laissé entrer les infirmières. Ce sont ses enfants qui lui ont fait sa toilette et mis une jolie robe. C’est de loin la chose la plus profonde qui me soit arrivée depuis très longtemps. Et ma conscience de la vieillesse s’est accrue.

Vous évoquez souvent une étrange relation avec Dieu.

Je conçois une présence que je ne sais définir. Le sentiment d’une chose bien plus grande que moi, bien plus intelligente, remplie de compassion. Mais devant certains crimes du monde, je ne lui trouve souvent aucune excuse !

Quand vous sentez-vous la plus heureuse ?

Quand je danse ou quand je peins. Lorsque j’arrêterai de chanter, je peindrai.

Vous n’y pensez pas !

Oh si bien sûr ! Et dans un avenir pas si lointain. La voix change, vous savez. C’est un muscle que j’entraîne et travaille assidûment, mais elle n’émet plus les sons que je voudrais, elle ne monte plus dans les aigus comme autrefois. Certains jours, je l’aime encore beaucoup, parce qu’elle reflète cinquante-cinq années à chanter, à être en vie et faire tant de choses. Mais tout passe ici bas…

Propos recueillis par Annick Cojean

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