Sarkozy, entre la prison et l’Elysée

De sérieuses lacunes persistent dans la démocratie occidentale : elle protège les dirigeants occidentaux contre les crimes qu’ils leurs commettent à l’extérieur.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 septebre 2016)

Après David Cameron, Nicolas Sarkozy. L’ancien président français, candidat à présidentielle de 2017, risque de voir ses desseins contrariés, si les nouvelles accusations dans le dossier libyen se confirment. Nombre de ses détracteurs se réjouissent de voir qu’au lieu de revenir au Palais de l’Elysée, il risque de se retrouver en prison.

Des accusations anciennes, étayées par des éléments de plus en plus sérieux, ont refait surface cette semaine. Un carnet portant sur des transferts d’argent de feu Maammar Kadhafi au profit de Nicolas Sarkozy est à la disposition de la justice française. Les fonds auraient été versés par au moins trois personnes différentes : par un des fils de Kadhafi, par Abdallah Senouci, ancien patron des services spéciaux libyens, et par Choukri Ghanem, ministre libyen du pétrole de 2006 à 2011, retrouvé mort dans le Danube, après avoir été victime d’une crise cardiaque, selon la très perspicace police autrichienne.

A partir de ces informations, les scénarios les plus rocambolesques peuvent être envisagés. Sans sombrer dans un complotisme aigu, toutes les théories deviennent parfaitement plausibles, dans un dossier où le mensonge a dominé depuis le début. Certains points paraissent même évidents : personne ne pourra jamais convaincre sa famille que Choukri Ghanem n’a pas été assassiné pour être réduit au silence. Personne ne pourra non plus mettre fin à une conviction, largement partagée, selon laquelle Bachir Salah, ancien directeur de cabinet de Kadhafi, n’a pas été protégé en France, où il a longuement séjourné, dans le cadre d’un deal.

Blair et Cameron, à chacun son crime

L’acharnement de Sarkozy contre Kadhafi trouverait alors un sens. L’ancien président français avait fait preuve d’un zèle particulier pour éliminer Kadhafi, peu de temps après l’avoir reçu en grande pompe à Paris. Ce qui avait d’ailleurs permis à Barak Obama de rester en retrait, tout en fournissant l’appui logistique de l’OTAN, essentiel pour chasser Kadhafi du pouvoir. Obama a reconnu plus tard que la Libye constituait son plus grand regret, Sarkozy et Cameron ayant particulièrement mal géré ce dossier.

Cameron a été, lui aussi, étrillé dans l’affaire libyenne, par un rapport parlementaire publié il y a un mois. L’intervention franco-britannique en Libye a été « un désastre absolu », selon le rapport. Le gouvernement Cameron avait exagéré la menace que faisait peser Maammar Kadhafi sur les civils, et avait poursuivi «une politique opportuniste de changement de régime » sans comprendre comment fonctionnait la Libye. Plus tard, la Grande-Bretagne n’a pas développé « une stratégie pour soutenir et façonner la Libye post-Kadhafi». Le résultat a est là : « l’effondrement politique et économique du pays, une guerre tribale et entre les milices, une crise des réfugiés et humanitaire, des violations des droits de l’homme à grande échelle, la propagation des armes du régime Kadhafi à travers la région et l’essor de l’État islamique en Afrique du Nord».

Mentir à l’humanité entière

Au moment où le rapport était publié, Cameron n’était plus au pouvoir. Démissionnaire après le Brexit, il a suivi le modèle d’un autre britannique célèbre, Tony Blair. Celui-ci, dans l’ombre de George W Bush, Blair avait  décidé d’envahir l’Irak et de détruire ce pays, sur des bases illégales. Tous deux ont même eu recours à un mensonge qui restera dans l’histoire. Ils ont entrainé avec eux le premier noir à avoir occupé le poste de chef d’état-major de l’armée américaine et de ministre des affaires étrangères, Colin Powel.

Mensonges, manipulation des faits, bombardements massifs contre les populations irakiennes, destruction d’un Etat, de son économie et des infrastructures, le bilan est terrifiant. Pourtant, ni George Bush, ni Tony Blair, ni Cameron, ni Sarkozy, ne sont poursuivis pour des crimes avérés. Si Nicolas Sarkozy encourt des poursuites, ce serait pour avoir perçu illégalement de l’argent en vue de financer sa campagne électorale. Cameron a quitté le pouvoir pour avoir perdu un référendum sur le maintien de la Grande Bretagne au sein de l’Europe, non pour les morts et les destructions en Libye. Et alors que le président Bill Clinton a failli être destitué pour avoir tenté de cacher des faits dans une banale histoire d’adultère, on ne sait pas si Colin Powell sera jugé un jour pour avoir délibérément menti aux Nations-Unies, c’est-à-dire à l’humanité entière!

Crime et financement électoral

Ces inégalités de traitement dans des systèmes réputés démocratiques provoquent un véritable choc. Elles donnent le sentiment que les dirigeants occidentaux sont extrêmement pointilleux quand il s’agit de leurs compatriotes, mais qu’ils bénéficient d’une impunité de fait quand les victimes sont les autres, particulièrement quand il s’agit d’Africains ou d’arabes. Comme dans « L’étranger », la victime, l’arabe, n’a pas d’existence.

La démocratie américaine, ou française, est extrêmement rigoureuse quand il s’agit d’affaires internes. Il suffit qu’un président de la république traite un citoyen de « pauvre con » pour que la terre tremble sous ses pieds. Mais quand il envoie ses avions bombarder des Libyens, il le fait sous les applaudissements de la majorité et de l’opposition réunies. Même si cela débouche sur la déstabilisation de toute la partie nord de l’Afrique et du Sahel.

Quand, plus tard, il se confirme que ses actes sont clairement entourés de suspicion, il est poursuivi, non sur ce qui apparait comme une série de crimes, mais pour des raisons de procédure et de respect de la loi française sur le financement des campagnes électorales! Ordonner de bombarder 1.000 Libyens est moins répréhensible que de dépasser un plafonnement financier de la campagne électorale ! Ce qui montre clairement que la démocratie, système vers lequel tendent de plus en plus de pays, continue de receler de sérieuses brèches. Comme au temps des colonies : faut-il rappeler que les deux plus grands empires coloniaux de l’histoire étaient formellement dirigés par des systèmes démocratiques.

Avec Bourterfa, les énergies renouvelables cantonnées à la marge

 

Le ministre de l’Energie, M. Noureddine Bouterfa, reste extrêmement frileux sur les énergies renouvelables. Ses premières déclarations n’encouragent guère le secteur.

Abed Charef (Sur maghrebemergent.info: http://bit.ly/2cF13TP)

 

Noureddine Bouterfa n’est pas le ministre de l’Energie qui fera faire un bond aux énergies renouvelables en Algérie. Son manque d’enthousiasme, déjà visible lorsqu’il était à la tête de la compagnie Sonelgaz, transparait à travers les déclarations faites au cours de conférences de presse ou d’émissions depuis qu’il a été nommé au ministère de l’Energie. Certes, il tient un discours convenu sur la nécessité de développer le secteur. Mais M. Bouterfa insiste tellement sur les difficultés techniques, administratives, économiques et financières, que ses propos montrent clairement que le renouvelable ne figurera pas dans ses priorités.

Il reprend le discours officiel sur la nécessité de « sortir d’une économie basée sur hydrocarbures pour aller à une économie diversifiée ». Les énergies renouvelables et les TIC font partie du package, dit-il. Sa vision des énergies renouvelables est particulièrement réductrice : celles-ci permettraient d’allonger la durée de vie de réserves disponibles de « trois ou quatre années ».

Le programme officiel du gouvernement, validé en mai 2015 par un Conseil des ministres, prévoit, d’ici 2030, une production de 22 Gigawatts d’électricité à partir de sources renouvelables destinée au marché intérieur, et 10 Gigawatts supplémentaires à l’export.

Dossier complexe

M. Bouterfa assure que le gouvernement travaille à réaliser ces objectifs. Pourquoi tout ce retard ? Parce que «c’est complexe », dit-il. « On prend du retard parce que c’est des questions compliquées ». Avant de se lancer, il faut « un cadre légal, il faut assurer l’investissement, régler le problème du foncier. Il faut « aussi réformer cadre financier », et trouver « des ressources financières complémentaires aux nôtres ».

Pour l’heure, il admet que « l’effet tarif ne donne pas encore assez de visibilité » aux énergies renouvelables, d’où la nécessité de tout « revoir sur plan réglementaire ». Il souligne aussi que dans le renouvelable, il y a « la composante industrielle et la composante énergétique ». Mais cela coûte encore trop cher, alors que le pays a besoin d’utiliser ses ressources financières dans d’autres secteurs. Produire 4.000 mégawatts, « c’est 8 milliards de dollars », dit-il. « Avons les ressources locales ? non », répond-il. Il faut donc faire « appel au partenariat national et international », d’autant plus que, selon lui, « la solution tient la route sur le plan financier ». En tout état de cause, il faut « éviter que l’Etat ne vienne s’impliquer dans un dispositif de mobilisation de ressources qui pourraient être utilisées ailleurs, pour financer les routes, l’école, la santé, etc. ».

Le « traumatisme » Sonatrach

La seule nouveauté, pour le renouvelable, serait l’implication de Sonatrach. Comment ? Il ne le précise pas. Mais si la compagnie s’implique, ce n’est pas par esprit d’innovation, c’est parce que « les grandes compagnies investissent dans le renouvelable. Sonatrach ne peut pas rester en marge », déclare M. Bouterfa en ayant presque l’air de s’excuser.

Sur la plupart des autres dossiers, le ministre de l’Energie fait preuve d’une grande prudence. Il justifie ces hésitations par l’histoire récente du secteur : « Sonatrach a vécu un traumatisme ».

Sur les prix de l’énergie, il admet que « le meilleur signal de rationalisation, c’est le prix ». Mais en parallèle, il reste peu disert sur le sujet, évitant d’aborder frontalement la question. Il se contente d’incantations, déclarant qu’il « faut que le citoyen comprenne est que l’énergie fossile n’est pas renouvelable ». « Beaucoup de sensibilisation à faire », dit-il.

Sur l’exploration également, il se montre très réservé. Dans ce domaine, « il faut être sûr de gagner », dit-il, d’où la nécessité de partager les risques » en allant au partenariat, alors que la particularité de l’exploration, c’est précisément de prendre des risques. Là encore, il affirme qu’il faut « développer ce qui est déjà disponible », en « mettant en exploitation les découvertes antérieures ».

Ok pour le gaz de schiste

Sur l’évolution des prix du pétrole, M. Bouterfa mise sur une moyenne modeste. « Les prix vont rester dans une fourchette 50-60 dollars. 80 dollars, c’est terminé », dit-il.

M. Bouterfa ouvre par ailleurs, sans trop s’avancer, une porte vers l’exploitation des hydrocarbures non conventionnelles. Ce dossier, particulièrement sensible, avait empoisonné la carrière de l’ancien ministre de l’énergie, Youcef Yousfi, après les manifestations qui avait duré plusieurs mois dans la région de In-Salah. M. Bouterfa affirme que l’Algérie a « besoin de regarder ce qui se passe du côté du non conventionnel ». Il n’exclut pas non plus le nucléaire, même s’il «demande mobilisation financière importante ».

Mais pour l’heure, il faut « établir des priorités ». Ce qui revient à un pragmatisme primaire. « On a un outil de production, il faut le consolider pour assurer nos besoins » et « pérenniser nos réserves ». Sûr de lui, M. Bouterfa déclare : « nous savons parfaitement où nous en sommes, où nous allons. Les choses ne sont pas ni noires que ça ». Ce qui ne l’empêche pas de reconnaitre que quand les nouvelles raffineries commenceront à produire, « il n’y aura pratiquement plus de pétrole brut à exporter ».

Les guerres inutiles de Noria Benghabrit

Obligée de s’engager dans des guerres d’usure continues, la ministre de l’Education y a dépensé toute son énergie.

Abed Charef

Nouria Benghebrit était supposée introduire plus de modernité au sein de l’école algérienne. Plus de rationalité, de pédagogie, de savoir, de réflexion. Moins d’archaïsme, de charlatanisme, de tricherie. Plutôt que le nivellement par le bas que subissait l’école algérienne, du fait du nombre et de la scolarisation de masse, elle devait apporter de nouvelles méthodes, de nouveaux concepts, pour permettre aux nouvelles générations d’entrer dans la vie mieux armées que les précédentes.

Un projet aussi ambitieux était-il à sa portée? Quinze mois après sa nomination, et quoi que puissent dire les partisans de Mme Benghabrit, qui veulent en faire une icône, force est de constater que non. Même si, à sa décharge, son échec n’est pas le résultat de sa seule action, mais aussi la conséquence d’un contexte particulièrement hostile.

Mme Benghabrit devait réunir trois conditions pour réussir. Elle devait d’abord être porteuse d’un projet cohérent, fiable, clairement énoncé. Son projet devait être décliné dans une feuille de route, avec des évaluations d’étape, définissant les virages à prendre, les moyens à mettre en œuvre et les partenaires avec lesquels s’engager.

Son profil semblait plaider pour elle. Anti-intégriste, se présentant comme une héritière des luttes universitaires des années 1960-1970, elle devait naturellement s’orienter vers des programmes plus scientifiques, plus rigoureux. Plus d’invitation au raisonnement et au savoir, moins de place aux dogmes et au prêt-à-penser. Plutôt que de faire apprendre aux élèves des versets du Coran, les initier à la réflexion et à l’histoire des civilisations. Les inciter à s’intéresser à la philosophie plutôt que de les pousser à devenir des croyants.

Contexte politique difficile

Seconde condition du succès, le contexte politique. Mme Benghabrit est arrivée au gouvernement dans le pire moment qui soit : au début du 4ème mandat. C’était un handicap insurmontable. Son manque de légitimité l’a paralysée. Quitte à se répéter, certains grands dossiers -défense nationale, politique étrangère, énergie, éducation-, doivent faire l’objet d’un consensus minimum. Aucun groupe, aussi brillant soit-il, ne peut imposer ses choix.

Troisième élément : les partenaires. La ministre de l’Education a marqué quelques points, sans plus. L’administration de l’éducation lui semblait plutôt hostile. Elle a réussi à faire avec, s’appuyant tantôt sur les uns, rejetant les autres à la marge, ce qui est de bonne guerre.

Elle a aussi réussi à apaiser le front syndical, ce qui est apparemment son plus gros succès. Mais elle n’a rien pu faire face à un phénomène qui s’est répandu dans le pays, l’indiscipline, le laisser-faire, l’insouciance, le manque de rigueur. Ce dont ses adversaires ont largement profité.

Mme Benghabrit a sous-estimé la capacité de ses adversaires, et le profit dont ils pouvaient tirer des réseaux sociaux. Le moindre incident était relayé de manière surdimensionnée, y compris quand elle n’y avait aucune responsabilité : la ministre de l’Education n’est pas responsable de l’eau de pluie qui traverse le toit d’une salle de classe, ni de longues distances que certains élèves des campagnes sont obligés de parcourir pour atteindre l’école. Elle n’est pas non plus responsable du contenu d’un livre diffusé par un éditeur semi-clandestin. Mais c’est elle qui en a payé le prix.

Point de fixation

En fait, Mme Benghabrit a été totalement paralysée dès sa nomination. Une campagne aussi haineuse qu’infâme avait lancée contre elle aussitôt après son entrée au gouvernement. Elle était coupable. De quoi ? De rien. Mais elle était coupable. Tous ses faits et gestes étaient dès lors suivis à la loupe. Piégée, elle dépensait toute son énergie à éviter les fautes. Mais le terrain était miné. Fuites du bac, livres scolaires, comportement des enseignants, rien ne lui a été épargné.

Elle était si vulnérable qu’elle ne pouvait plus rien tenter, de peur de soulever une tempête. Elle cédait face à la moindre adversité. Elle a même cédé là où il n’y avait pas d’adversité du tout, comme l’a montré son attitude quand il fallait fixer les dates d’examen. Alors qu’elle avait développé un argumentaire rigoureux pour une augmentation du nombre de semaines de scolarisation, elle a fini par faire l’inverse durant l’année scolaire écoulée. Pour éviter toute accusation de nuire à l’Islam, elle a fait du zèle. Avec l’approche du Ramadhan, en juin 2016, elle a avancé les dates tous les examens de fin d’année, pour éviter d’avoir le bac en plein ramadhan. Ce qui a réduit d’autant la période de scolarité. Pour les cycles primaire et moyen, les examens ont eu lieu à partir de la mi-mai : c’est clairement à l’opposé de ce qu’elle avait promis. Pour son malheur, les dérapages, avec les fuites du bac, l’ont contrainte à refaire partiellement le bac en plein Ramadhan. Là, surprise : les choses se sont passées sans accroc.

Guérilla

Au final, Mme Benghabrit a été amenée à mener une série de batailles inutiles, face à des agitateurs qui lui ont imposé une sorte de guérilla idéologique dans laquelle elle s’est épuisée. Mais sur le fond, elle n’a pas avancé d’un pouce. L’école algérienne en est toujours au même point.

Il reste, par ailleurs, à apprécier le bilan de la ministre de l’Education sous un autre angle, sans rapport avec l’éducation. Alors qu’elle n’a mené aucune action significative, Mme Benghabrit a constitué un point de fixation vers lequel ont convergé les attaques anti-gouvernement. A certains moments, elle a réussi à occulter des dossiers très lourds, comme le manque de légitimité du pouvoir, la corruption, la paralysie du gouvernement face à la crise économique et le délitement des institutions. Les polémiques dont elle a été victime, souvent alimentées basées par des accusations collectées dans les égouts, l’ont totalement discréditée auprès d’une partie de l’opinion. Mais le gouvernement a gagné au change : laisser se déchainer les islamistes contre Benghabrit vaut mieux que lâcher les enquêteurs et les juges contre Chakib Khelil. De ce point de vue, Mme Benghabrit n’était pas si inutile.

Algérie: Mauvais timing pour les réformes économiques

L’Algérie n’a pas engagé de réformes dans les années d’aisance. Elle s’y engage timidement, sous la contrainte, dans les années de disette.

 

http://bit.ly/2cQs3hb

La nouvelle Algérie émerge dans la douleur

 

Par sa démographie, par la nature de son armée comme par son économie, l’Algérie a gravé plusieurs paliers. Seule la vie politique reste décalée.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 septembre 2016)

L’Algérie a changé. Nous ne vivons plus dans le même pays que nos parents, pour ne pas parler des grands-parents. Mais ces changements d’envergure n’ont pas été accompagnés de l’évolution nécessaire du modèle de gestion du pays, ni des institutions. Les dirigeants, les partis, les politiques, n’ont pas pris la mesure des changements survenus, et n’en ont pas tiré les conséquences. Ils n’ont pas adapté leurs analyses, encore moins les instruments de gestion du pays.

L’Algérie est aujourd’hui un pays de 40 millions d’habitants. Près de quatre fois plus qu’à l’indépendance. Elle est passée d’un petit pays de la dimension de la Belgique, à celui de nation moyenne en termes de population, proche de l’Espagne et de l’Italie. D’ici la moitié du siècle, il y aura autant d’habitants en Algérie qu’en France. Alger, à elle seule, compte aujourd’hui autant d’habitants que la moitié de l’Algérie à l’indépendance.

En termes de population, l’Algérie se situe désormais dans ce qu’on peut appeler le quatrième palier.  Après le premier palier (les géants que sont la Chine et l’Inde), le second (les pays de forte population comme les Etats-Unis, le Brésil et la Pakistan), et le troisième, concentrant plus de 100 millions d’habitants (Japon, Mexique, etc.), le quatrième palier regroupe des pays dont la masse démographique leur permet d’avoir une présence régionale, pour peu qu’ils réussissent à développer en parallèle leur économie et leur puissance militaire.

Un millions de naissances par an

La population algérienne a aussi changé de profil. A domination rurale et analphabète à l’indépendance, elle est aujourd’hui urbaine et instruite. Les chiffres demeurent imprécis, mais on sart qu’une grosse majorité des Algériens vivent dans les villes, contre seulement 20 pour cent à l’indépendance. Selon des chiffres de l’ONS, la situation serait même inversée aujourd’hui : 80% des gens vivent dans les villes. Cela débouche sur deux résultats immédiats : une population instruite qui connait ses droits (ou qui a l’impression de les connaitre), et qui conteste davantage.

Et ce n’est pas tout : le gros de la population algérienne a été récemment urbanisé. C’est donc une population qui abandonné ses traditions rurales, mais qui n’a pas encore acquis les traditions urbaines. Un phénomène aggravé par un autre constat : les populations urbaines ont tendance à revenir à des traditions et des pratiques qui semblaient disparues en milieu urbain. Autant de bouleversements sociologiques qui rendent la gestion du pays extrêmement complexe.

D’autre part, et pour la première fois de son histoire, l’Algérie a dépassé, en 2015, le million de naissances par an. C’est le résultat d’un ensemble de facteurs qui ont convergé : augmentation de la population en âge de se marier, jeunesse de la population, et probablement une élévation du niveau de vie, avec une hausse du revenu et une résorption partielle de la crise du logement, le tout ayant contribué à ce baby-boom.

Explosion du PIB

Sur le plan économique, le PIB de l’Algérie a aussi changé de palier. Il a dépassé les 200 milliards de dollars, même si un probable reflux est attendu en 2016. Les recettes extérieures ont dépassé 70 milliards de dollars par an en 2013. Mais les importations ont aussi ont explosé : on était à 15 milliards au milieu des années 1980, mais on dépassera les 50 milliards en 2016, une année pourtant maigre. On ne gère évidemment pas 15 milliards de dollars, dont l’essentiel est encadré par des impératifs de fonctionnement précis (service de la dette, achat de produits alimentaires vitaux), comme on gèrerait 70 milliards.

Au plan de l’influence régionale aussi, le changement est significatif. Pendant longtemps, l’Algérie exerçait une certaine influence grâce au prestige de sa guerre de libération, et aussi grâce à l’appui de l’ex-Union Soviétique. Elle parvenait à appuyer de manière efficace des mouvements de contestation ancrés à gauche.

Aujourd’hui, la donne a changé. L’Algérie s’est équipée, en profitant de l’embellie financière de la décennie écoulée. Son armée a changé de nature : née dans la guérilla, elle s’est spécialisée progressivement dans la lutte contre la guérilla. Mais dans le même temps, et en raison d’un territoire immense, combinant désert, montagnes et façade maritime, et des impératifs de défense que ceci impose, elle s’est trouvée contrainte d’opérer des changements structurels d’envergure pour s’adapter à cette réalité.

Prendre le virage

Tous ces changements imposent un nouveau modèle de gestion du pays. Des méthodes nouvelles, avec des institutions modernes, des règles adaptées au monde qui émerge. Et c’est là que le bât blesse, car ceux qui ont la charge de gérer les affaires du pays s’accrochent encore à des méthodes désuètes, totalement inadaptées. Incapables de passer au monde politique moderne, animé par des partis et une société civile autonome, ils imposent un retour à ce qu’ils connaissent le mieux, la tribu, la région, ainsi que différents systèmes d’allégeance hors du temps. Lobbies et clans font office de centres de pouvoir occultes, au détriment des institutions, des responsables légaux et des élus. La règle légale disparait au profit de l’informel. Les ministres ne gèrent pas des secteurs de l’activité économique ou sociale, ils gèrent des équilibres de pouvoir.

C’est sur ce terrain que le pays a besoin de s’adapter. De sortir de l’archaïsme, pour entrer dans un monde moderne, où la règle du droit prime toute autre considération.

Dans de nombreux pays, c’est l’audace politique qui a permis de réaliser ou de favoriser les grandes mutations économiques et sociales. Quant à l’Algérie, elle change de fond en comble sur le terrain économique et social, et même militaire, mais le fonctionnement politique du pouvoir reste immuable.

L’Algérie ne va pas si mal

C’est la rentrée. Il faut être positif, il faut avoir la pêche et arrêter de se plaindre. Après tout, l’Algérie ne va pas si mal.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 septembre 2016)

Positiver. Il faut positiver. Regarder le verre à moitié plein, plutôt que le verre à moitié vide. Parler des médailles de Toufik Makhloufi, plutôt que de la polémique qu’il a provoquée.

Evoquer, à longueur d’année, ces plaies de l’Algérie que sont la corruption, la mauvaise gestion et les gaspillages, n’est pas très productif. Ça peut même participer à une sorte d’œuvre de démoralisation collective. Ressasser, chaque semaine, ces défaillances qui s’apparentent à des crimes, rappeler ces échecs répétés dont personne ne veut tirer les leçons, insister, dans chaque écrit, ces solutions qui font consensus mais qu’aucune institution, ni aucun responsable, n’ose engager, revenir chaque semaines sur ces situations absurdes, comme celle d’un chef d’Etat totalement absent : tout cela ne mène nulle part. Ça démoralise, ça relève d’un nihilisme destructeur, et ça ne règle rien, dit-on.

D’autant plus que de belles choses se font dans le pays. Pourquoi ne pas les voir ? Pourquoi ne pas évoquer cet immense effort dans le domaine du logement, qui serait sur le point de débarrasser l’Algérie de ses bidonvilles ? Pourquoi évoquer la baisse alarmante de la production de céréales, et oublier que le pays produit tellement de pomme de terre qu’il ne sait plus quoi en faire? Pourquoi insister sur un conseil des ministres qui ne se réunit pas et oublier que le pays est doté d’un parlement parmi les plus marqués par la présence de femmes, même si leur présence demeure symbolique ?

Stabilité

Et puis, dit-on, même à mi-chemin de ce pénible quatrième mandat, l’Algérie reste relativement stable, avec une sécurité largement assurée, dit-on. Parmi les pays qui, entre les années 1960 et la fin de la guerre froide, ont refusé de se mettre sous la bannière des Etats-Unis, l’Algérie est le seul pays à ne pas avoir sombré. Libye, Irak, Syrie, Yémen et Palestine sont à genoux, sur le point d’être démembrés. Mais l’Algérie résiste. Elle a tenu le coup, elle a passé le cap le plus difficile, elle aurait simplement besoin de temps pour se reconstruire. Elle fait des choses immenses dans de nombreux domaines. Tiens, prenez le secteur automobile : l’Algérie est déjà en train de lancer la base d’une industrie locale, elle a divisé par quatre ses importations de véhicules. Elle s’apprête même à lancer un nouveau modèle économique, selon M. Sellal.

En admettant qu’il s’agisse là de prouesses -les économistes vont sourire en évoquant le nouveau modèle économique-, il faudrait rappeler deux évidences : d’abord, un dirigeant qui accomplit une œuvre positive n’a pas à être félicité. Il aura simplement « fait le job », ou, au mieux, il accomplit une promesse électorale. Il en sera remercié lors de l’élection suivante, si élection il y a.

Ensuite, l’expérience récente du pays a montré qu’un pays n’est pas riche seulement de son industrie et de ses usines, encore moins de son pétrole; il est riche par le savoir, par ses institutions, et par les règles en vigueur dans le pays, des règles auxquelles tout le monde est soumis, du chef de l’Etat au chômeur. Et en Algérie, c’est précisément l’échec institutionnel et moral qui devient la principale source d’inquiétude.

Paralysie des institutions

Sur ce terrain, l’affaire Dounia Parc a encore montré le gouffre dans lequel était plongé le pays. Un ministre de la république révèle une grave affaire de détournement dans la gestion d’un bien public. Quelles que soient les raisons qui l’ont poussé à faire ces révélations, il a cité des faits, énuméré des actes commis dans des lieux précis, donné des chiffres.

Dans n’importe quel pays au monde, les déclarations de M. Abdelwahab Nouri auraient déclenché des procédures connues : dépôt de plainte, enquête judiciaire, une multitude d’enquêtes journalistiques pour savoir qui a accordé quelle faveur à qui, enfreignant quelle loi, provoquant quel préjudice à la collectivité.

Quelles ont été les réactions en Algérie? Le ministre de la justice Tayeb Louh a suggéré à M. Nouri de s’adresser à la justice! Le premier ministre Abdelmalek Sellal est allé plus loin, minimisant l’affaire et la réduisant à une simple erreur rapidement réparée. « L’erreur est réparée. On n’en parle plus », affirme M. Sellal, dont les propos ont été rapportés par la presse. Cette affaire « n’en est pas une», dit-il.

Non sens

Résumons-nous : dans un pays où le président est absent, l’exécutif s’est exprimé en ordre dispersé, provoquant une véritable cacophonie. Le législatif a gardé le silence, comme toujours. La justice n’a pas bougé. La presse, incapable d’enquêter, se rend compte de son impuissance et de la vanité de sa liberté. Circulez, il n’y a rien à voir. Le dossier est clos.

Ni les trois pouvoirs conventionnels, ni le prétentieux quatrième pouvoir, n’ont influé sur le cours des évènements, alors qu’il s’agit d’un « scandale », d’un « crime », selon les termes d’un ministre en exercice. Résultat : la défiance des citoyens envers le pouvoir, qu’on croyait arrivée à son paroxysme, a encore de la marge. Non seulement le citoyen n’a plus confiance, mais il constate que ceux qui sont chargés de gérer les affaires du pays ne font rien. Face à l’adversité, il encaisse, il contient sa colère, jusqu’au moment où il a l’opportunité d’exploser. Cela débouche sur l’absurde : à Annaba, des habitants en colère ont brûlé un train, après qu’un passant ait été happé par la locomotive, selon des informations de presse.

Comment positiver quand le non sens atteint cette ampleur?

L’Algérie ne produit plus que le quart de sa consommation en céréales

L’Algérie ne produit plus que le quart de sa consommation en céréales

http://bit.ly/2cs7xUb

Sale temps pour la gauche en Amérique Latine

 

Brésil, Venezuela, Bolivie : la gauche est sous pression en Amérique Latine. Une droite hystérique veut à tout prix renverser le cours de l’histoire.

Abed Charef

Aussitôt le vote pour la destitution de Dilma Rousself acté, le Brésil a rappelé son ambassadeur au Venezuela. Avant son départ au sommet du G20, en Chine, le nouveau président Michel Temer voulait absolument apporter aux puissants de ce monde un gage de docilité. Rencontrer le président Barak Obama avec cette promesse de rupture avec les héritiers d’Hugo Chavez, après avoir poussé Dilma Rousslef vers la sortie, est un gage qui peut être apprécié, en cette période où la gauche sud-américaine est soumise à une pression insupportable.

Dilma Rousself a été limogée alors qu’il n’y a aucun de soupçon de corruption contre elle. Elle est accusée d’avoir fait une présentation tronquée des comptes publics, mais à aucun moment, elle n’a a été poursuivie pour un  enrichissement quelconque. Ce sont plutôt ses détracteurs qui sont impliqués dans des affaires de pots-de-vin: 35 parmi les sénateurs qui ont voté sa destitution sont poursuivis, soupçonnés ou mêlés à des affaires de corruption.

L’offensive de la droite brésilienne ne s’arrête pas là. Dans une volonté de discréditer pensée et acteurs de gauche, et à éviter le retour de toute politique proche du petit peuple, la droite veut aussi écraser les symboles de ce qui a fait le récent renouveau brésilien.

Une droite revancharde et arrogante

Dilma Rousself était une guérillera qui n’a pas hésité à porter les armes contre la dictature brésilienne des années 1960 et 1970. Impensable qu’une femme portant autant de symboles reste au pouvoir dans un pays émergent, membre du G20, symbole de la réussite de la gauche dans un continent gouverné jusqu’au tournant du siècle entre droite dure et extrême-droite.

Pour cette droite, revancharde et impatiente de reprendre les commandes, il fallait aller plus loin, en détruisant le symbole de la grande aventure brésilienne, couronnée par l’organisation de la Coupe du Monde de football et Jeux Olympiques. Lula, l’ancien ouvrier devenu président, dont les deux mandats ont permis à 60 millions de brésiliens de sortir du seuil de la pauvreté, devait à son tour être trainé dans la boue. Il est accusé de corruption.

L’offensive ne vise plus seulement une gauche en difficulté, mais elle veut écarter tout retour à une politique qui mettrait à la marge la vieille classe politique traditionnelle, conservatrice, nostalgique de la dictature, totalement soumise aux milieux d’affaires.

Au Venezuela, une guerre sans répit

Au Venezuela voisin, la droite s’est montrée encore plus féroce. Elle a littéralement rendu la vie impossible à un président légitime, élu démocratiquement, jamais mêlé à la moindre affaire de corruption. Depuis son accession au pouvoir, Nicolas Maduro est en effet soumis à un harcèlement politique insupportable. L’opposition, dirigée par les milieux d’affaires et appuyée par les Etats-Unis, a imposé des conditions telles que c’est un miracle que Maduro n’ait pas encore succombé à la tentation totalitaire. Elle veut le soumettre à un référendum de révocation, formule déjà subie par son mentor Hugo Chavez, en vigueur dans le seul Venezuela.

Maitrisant le commerce et les médias, la droite vénézuélienne a aussi gagné la bataille de l’image à l’extérieur. Maduro apparait comme un incompétent, un incapable, un homme qui n’arrive pas à assurer le bien-être du pays malgré les recettes pétrolières. L’étatisme et la distribution sociale qu’il a prônés ont empêché le pays de se développer. C’est oublier que le Venezuela a été dirigé pendant plus de soixante ans par la même classe politique qui lui reproche aujourd’hui la pauvreté du pays.

L’opposition a aussi paralysé les circuits commerciaux, asséché les sources d’approvisionnement, et créé des pénuries insupportables pour les plus démunis. Les produits de base ont disparu, l’électricité a été rationnée, le système de production fortement perturbé, avec comme résultat inévitable une montée de la grogne contre le gouvernement.

Dur revers en Bolivie

En Bolivie, c’est un autre pouvoir de gauche qui a subi un coup symbolique très dur. Rodolfo Illanes, vice-ministre bolivien de l’intérieur, a été séquestré puis assassiné par des mineurs en grève. Il est difficile de savoir s’il s’agit de vrais mineurs en colère, ou d’hommes qui voulaient louer leurs terrains miniers à des compagnies étrangères, ce qui serait contraire à la loi, comme l’affirme le gouvernement. Toujours est-il qu’un membre d’un gouvernement de gauche radicale a été tué dans un fief ouvrier, alors qu’il tentait d’engager le dialogue avec des « gueules noires ».

Après son échec lors du référendum de février 2016, visant à amender la constitution pour lui permettre de briguer un 4ème mandat, le président Evo Moralès voit sa marge se resserrer. Le départ de Dilma Rousself accentue ses difficultés, mais le place surtout comme unique appui pour Nicolas Maduro, un appui bien faible. Même s’il peut encore compter sur Cuba. Mais même dans l’île de la liberté, les temps changent : pour la première fois depuis un demi-siècle, Cuba a reçu mercredi le premier vol régulier venant directement des Etats-Unis.