La nouvelle Algérie émerge dans la douleur

 

Par sa démographie, par la nature de son armée comme par son économie, l’Algérie a gravé plusieurs paliers. Seule la vie politique reste décalée.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 septembre 2016)

L’Algérie a changé. Nous ne vivons plus dans le même pays que nos parents, pour ne pas parler des grands-parents. Mais ces changements d’envergure n’ont pas été accompagnés de l’évolution nécessaire du modèle de gestion du pays, ni des institutions. Les dirigeants, les partis, les politiques, n’ont pas pris la mesure des changements survenus, et n’en ont pas tiré les conséquences. Ils n’ont pas adapté leurs analyses, encore moins les instruments de gestion du pays.

L’Algérie est aujourd’hui un pays de 40 millions d’habitants. Près de quatre fois plus qu’à l’indépendance. Elle est passée d’un petit pays de la dimension de la Belgique, à celui de nation moyenne en termes de population, proche de l’Espagne et de l’Italie. D’ici la moitié du siècle, il y aura autant d’habitants en Algérie qu’en France. Alger, à elle seule, compte aujourd’hui autant d’habitants que la moitié de l’Algérie à l’indépendance.

En termes de population, l’Algérie se situe désormais dans ce qu’on peut appeler le quatrième palier.  Après le premier palier (les géants que sont la Chine et l’Inde), le second (les pays de forte population comme les Etats-Unis, le Brésil et la Pakistan), et le troisième, concentrant plus de 100 millions d’habitants (Japon, Mexique, etc.), le quatrième palier regroupe des pays dont la masse démographique leur permet d’avoir une présence régionale, pour peu qu’ils réussissent à développer en parallèle leur économie et leur puissance militaire.

Un millions de naissances par an

La population algérienne a aussi changé de profil. A domination rurale et analphabète à l’indépendance, elle est aujourd’hui urbaine et instruite. Les chiffres demeurent imprécis, mais on sart qu’une grosse majorité des Algériens vivent dans les villes, contre seulement 20 pour cent à l’indépendance. Selon des chiffres de l’ONS, la situation serait même inversée aujourd’hui : 80% des gens vivent dans les villes. Cela débouche sur deux résultats immédiats : une population instruite qui connait ses droits (ou qui a l’impression de les connaitre), et qui conteste davantage.

Et ce n’est pas tout : le gros de la population algérienne a été récemment urbanisé. C’est donc une population qui abandonné ses traditions rurales, mais qui n’a pas encore acquis les traditions urbaines. Un phénomène aggravé par un autre constat : les populations urbaines ont tendance à revenir à des traditions et des pratiques qui semblaient disparues en milieu urbain. Autant de bouleversements sociologiques qui rendent la gestion du pays extrêmement complexe.

D’autre part, et pour la première fois de son histoire, l’Algérie a dépassé, en 2015, le million de naissances par an. C’est le résultat d’un ensemble de facteurs qui ont convergé : augmentation de la population en âge de se marier, jeunesse de la population, et probablement une élévation du niveau de vie, avec une hausse du revenu et une résorption partielle de la crise du logement, le tout ayant contribué à ce baby-boom.

Explosion du PIB

Sur le plan économique, le PIB de l’Algérie a aussi changé de palier. Il a dépassé les 200 milliards de dollars, même si un probable reflux est attendu en 2016. Les recettes extérieures ont dépassé 70 milliards de dollars par an en 2013. Mais les importations ont aussi ont explosé : on était à 15 milliards au milieu des années 1980, mais on dépassera les 50 milliards en 2016, une année pourtant maigre. On ne gère évidemment pas 15 milliards de dollars, dont l’essentiel est encadré par des impératifs de fonctionnement précis (service de la dette, achat de produits alimentaires vitaux), comme on gèrerait 70 milliards.

Au plan de l’influence régionale aussi, le changement est significatif. Pendant longtemps, l’Algérie exerçait une certaine influence grâce au prestige de sa guerre de libération, et aussi grâce à l’appui de l’ex-Union Soviétique. Elle parvenait à appuyer de manière efficace des mouvements de contestation ancrés à gauche.

Aujourd’hui, la donne a changé. L’Algérie s’est équipée, en profitant de l’embellie financière de la décennie écoulée. Son armée a changé de nature : née dans la guérilla, elle s’est spécialisée progressivement dans la lutte contre la guérilla. Mais dans le même temps, et en raison d’un territoire immense, combinant désert, montagnes et façade maritime, et des impératifs de défense que ceci impose, elle s’est trouvée contrainte d’opérer des changements structurels d’envergure pour s’adapter à cette réalité.

Prendre le virage

Tous ces changements imposent un nouveau modèle de gestion du pays. Des méthodes nouvelles, avec des institutions modernes, des règles adaptées au monde qui émerge. Et c’est là que le bât blesse, car ceux qui ont la charge de gérer les affaires du pays s’accrochent encore à des méthodes désuètes, totalement inadaptées. Incapables de passer au monde politique moderne, animé par des partis et une société civile autonome, ils imposent un retour à ce qu’ils connaissent le mieux, la tribu, la région, ainsi que différents systèmes d’allégeance hors du temps. Lobbies et clans font office de centres de pouvoir occultes, au détriment des institutions, des responsables légaux et des élus. La règle légale disparait au profit de l’informel. Les ministres ne gèrent pas des secteurs de l’activité économique ou sociale, ils gèrent des équilibres de pouvoir.

C’est sur ce terrain que le pays a besoin de s’adapter. De sortir de l’archaïsme, pour entrer dans un monde moderne, où la règle du droit prime toute autre considération.

Dans de nombreux pays, c’est l’audace politique qui a permis de réaliser ou de favoriser les grandes mutations économiques et sociales. Quant à l’Algérie, elle change de fond en comble sur le terrain économique et social, et même militaire, mais le fonctionnement politique du pouvoir reste immuable.

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