Sarkozy, entre la prison et l’Elysée

De sérieuses lacunes persistent dans la démocratie occidentale : elle protège les dirigeants occidentaux contre les crimes qu’ils leurs commettent à l’extérieur.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 septebre 2016)

Après David Cameron, Nicolas Sarkozy. L’ancien président français, candidat à présidentielle de 2017, risque de voir ses desseins contrariés, si les nouvelles accusations dans le dossier libyen se confirment. Nombre de ses détracteurs se réjouissent de voir qu’au lieu de revenir au Palais de l’Elysée, il risque de se retrouver en prison.

Des accusations anciennes, étayées par des éléments de plus en plus sérieux, ont refait surface cette semaine. Un carnet portant sur des transferts d’argent de feu Maammar Kadhafi au profit de Nicolas Sarkozy est à la disposition de la justice française. Les fonds auraient été versés par au moins trois personnes différentes : par un des fils de Kadhafi, par Abdallah Senouci, ancien patron des services spéciaux libyens, et par Choukri Ghanem, ministre libyen du pétrole de 2006 à 2011, retrouvé mort dans le Danube, après avoir été victime d’une crise cardiaque, selon la très perspicace police autrichienne.

A partir de ces informations, les scénarios les plus rocambolesques peuvent être envisagés. Sans sombrer dans un complotisme aigu, toutes les théories deviennent parfaitement plausibles, dans un dossier où le mensonge a dominé depuis le début. Certains points paraissent même évidents : personne ne pourra jamais convaincre sa famille que Choukri Ghanem n’a pas été assassiné pour être réduit au silence. Personne ne pourra non plus mettre fin à une conviction, largement partagée, selon laquelle Bachir Salah, ancien directeur de cabinet de Kadhafi, n’a pas été protégé en France, où il a longuement séjourné, dans le cadre d’un deal.

Blair et Cameron, à chacun son crime

L’acharnement de Sarkozy contre Kadhafi trouverait alors un sens. L’ancien président français avait fait preuve d’un zèle particulier pour éliminer Kadhafi, peu de temps après l’avoir reçu en grande pompe à Paris. Ce qui avait d’ailleurs permis à Barak Obama de rester en retrait, tout en fournissant l’appui logistique de l’OTAN, essentiel pour chasser Kadhafi du pouvoir. Obama a reconnu plus tard que la Libye constituait son plus grand regret, Sarkozy et Cameron ayant particulièrement mal géré ce dossier.

Cameron a été, lui aussi, étrillé dans l’affaire libyenne, par un rapport parlementaire publié il y a un mois. L’intervention franco-britannique en Libye a été « un désastre absolu », selon le rapport. Le gouvernement Cameron avait exagéré la menace que faisait peser Maammar Kadhafi sur les civils, et avait poursuivi «une politique opportuniste de changement de régime » sans comprendre comment fonctionnait la Libye. Plus tard, la Grande-Bretagne n’a pas développé « une stratégie pour soutenir et façonner la Libye post-Kadhafi». Le résultat a est là : « l’effondrement politique et économique du pays, une guerre tribale et entre les milices, une crise des réfugiés et humanitaire, des violations des droits de l’homme à grande échelle, la propagation des armes du régime Kadhafi à travers la région et l’essor de l’État islamique en Afrique du Nord».

Mentir à l’humanité entière

Au moment où le rapport était publié, Cameron n’était plus au pouvoir. Démissionnaire après le Brexit, il a suivi le modèle d’un autre britannique célèbre, Tony Blair. Celui-ci, dans l’ombre de George W Bush, Blair avait  décidé d’envahir l’Irak et de détruire ce pays, sur des bases illégales. Tous deux ont même eu recours à un mensonge qui restera dans l’histoire. Ils ont entrainé avec eux le premier noir à avoir occupé le poste de chef d’état-major de l’armée américaine et de ministre des affaires étrangères, Colin Powel.

Mensonges, manipulation des faits, bombardements massifs contre les populations irakiennes, destruction d’un Etat, de son économie et des infrastructures, le bilan est terrifiant. Pourtant, ni George Bush, ni Tony Blair, ni Cameron, ni Sarkozy, ne sont poursuivis pour des crimes avérés. Si Nicolas Sarkozy encourt des poursuites, ce serait pour avoir perçu illégalement de l’argent en vue de financer sa campagne électorale. Cameron a quitté le pouvoir pour avoir perdu un référendum sur le maintien de la Grande Bretagne au sein de l’Europe, non pour les morts et les destructions en Libye. Et alors que le président Bill Clinton a failli être destitué pour avoir tenté de cacher des faits dans une banale histoire d’adultère, on ne sait pas si Colin Powell sera jugé un jour pour avoir délibérément menti aux Nations-Unies, c’est-à-dire à l’humanité entière!

Crime et financement électoral

Ces inégalités de traitement dans des systèmes réputés démocratiques provoquent un véritable choc. Elles donnent le sentiment que les dirigeants occidentaux sont extrêmement pointilleux quand il s’agit de leurs compatriotes, mais qu’ils bénéficient d’une impunité de fait quand les victimes sont les autres, particulièrement quand il s’agit d’Africains ou d’arabes. Comme dans « L’étranger », la victime, l’arabe, n’a pas d’existence.

La démocratie américaine, ou française, est extrêmement rigoureuse quand il s’agit d’affaires internes. Il suffit qu’un président de la république traite un citoyen de « pauvre con » pour que la terre tremble sous ses pieds. Mais quand il envoie ses avions bombarder des Libyens, il le fait sous les applaudissements de la majorité et de l’opposition réunies. Même si cela débouche sur la déstabilisation de toute la partie nord de l’Afrique et du Sahel.

Quand, plus tard, il se confirme que ses actes sont clairement entourés de suspicion, il est poursuivi, non sur ce qui apparait comme une série de crimes, mais pour des raisons de procédure et de respect de la loi française sur le financement des campagnes électorales! Ordonner de bombarder 1.000 Libyens est moins répréhensible que de dépasser un plafonnement financier de la campagne électorale ! Ce qui montre clairement que la démocratie, système vers lequel tendent de plus en plus de pays, continue de receler de sérieuses brèches. Comme au temps des colonies : faut-il rappeler que les deux plus grands empires coloniaux de l’histoire étaient formellement dirigés par des systèmes démocratiques.

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