L’opposition contaminée par le pouvoir

 

Le gouvernement a entrainé ses adversaires dans la dérive. Ceux-ci adoptent désormais des attitudes aussi incohérentes que celles de l’exécutif.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 octobre 2016)

Selon quels mécanismes une société est amenée à aller à la dérive, au point de perdre tous ses repères éthiques et moraux? Comment ses élites sont-elles amenées à fermes les yeux, à refuser de voir, au point de ne plus distinguer ce qui est utile, positif, de ce qui est contre-productif, voire nuisible? Cette perte de repères peut-elle devenir contagieuse, et emporter opposants et contestataires, qui finissent par mimer un pouvoir qui navigue entre l’irrationnel et le grotesque?

Les décisions prises en Algérie sont si incohérentes de telles questions s’imposent avec force. A tout seigneur tout honneur, le gouvernement a élevé l’incohérence en mode de conduite. Avec les mêmes hommes, les mêmes dispositifs, les mêmes lois, il peut faire une chose et son contraire, en inversant simplement les arguments.

Sa dernière prouesse concerne l’abrogation annoncée du fameux Crédoc, système controversé de paiement des importations. Experts, opérateurs, et tout un monde de financiers et de banquiers avaient critiqué la mesure, arguant qu’elle allait alourdir les procédures et surenchérir les coûts des importations. En vain. Droit dans ses bottes, Ahmed Ouyahia balayait tout cela d’un revers de la main. Il était convaincu d’avoir trouvé la recette miracle du développement économique. L’introduction du Crédoc permettrait de mieux contrôler le marché, selon lui.

Nefha

Il ne s’agit pas de prononcer une fetwa pour savoir si la généralisation du Crédoc était bonne ou non pour l’économie, mais simplement de savoir comment cette mesure a été prise, de savoir aussi si des études préalables à cette décision ont été menées, et qui les amenées ; de voir au sein de quelle structure, ou institution, elle avait été débattue, et ensuite qui l’a validée. Est-ce une simple « nefha » (pulsion), ou d’une décision émanant d’un lobby, avec des intérêts soigneusement cachés? On ne le sait.

Toujours est-il que des années plus tard, le gouvernement a décidé de changer de cap. Il veut abroger cette procédure. Pourquoi ? Là encore, mystère. Qui a suggéré de renoncer au Crédoc? A-t-on fait un bilan ? Qui l’a établi ? En se basant sur quel argumentaire ? Aucune réponse n’est disponible. Mais le gouvernement ne s’embarrasse pas de telles considérations. Il change de cap, c’est tout. Aucun responsable n’estime nécessaire de s’expliquer, encore moins de rendre des comptes.

Des décisions pareilles, l’Algérie en connu des dizaines. Certaines ont été néfastes. Mais au-delà de leur contenu et de leur impact, se pose un problème grave : quel est le système de décision qui a abouti à ces aberrations? Qui a décidé du tracé du tramway d’Alger-est, et selon quelles procédure? Qui a décidé le quatrième mandat ? Qui a décidé qu’il n’y a pas d’affaire Dounia Parc?

Inimitable Sellal

Sur ce terrain de l’improvisation, Abdelmalek Sellal tient indéniablement la palme. Il y a trois ans à peine, il instruisait administrations et entreprises publiques de mettre à la retraite toute personne ayant atteint l’âge de 60 ans. Il pensait que les postes de travail ainsi libérés permettraient d’embaucher des jeunes, supposés plus turbulents et donc plus dangereux pour la paix sociale.

Aujourd’hui, M. Sellal change de direction. Il veut retarder le départ à la retraite. Non parce que ce serait plus utile à l’économie ou à la société, mais parce qu’il n’y a plus d’argent à mettre à la disposition de la caisse de retraite. Les décisions de M. Sellal ne sont pas basées sur la recherche de la performance économique, mais sur la disponibilité de la rente à distribuer.

Mais c’est M. Sellal, pourrait-on rétorquer. Il est dans son rôle. Il exprime fidèlement un pouvoir sans cap, incapable de concevoir et de mettre un œuvre un projet politique. Il est inutile de lui demander plus, la chose lui échappe totalement.

Les syndicats se laissent emporter

Mais que dire, dans ce cas, de l’intersyndicale ? Celle-ci vient de lancer une grève pour défendre la retraite anticipée. Les syndicats ont-ils encore en mémoire le sens de ce qu’est la retraite? Ont-ils oublié que la retraite, c’est l’expression de la solidarité entre générations, pour permettre à des citoyens qui ne sont plus en mesure de travailler, d’accéder à un revenu qui leur assure une vie dans la dignité ? Comment tout un ensemble de syndicats arrivent à un consensus pour offrir des rentes à des fonctionnaires, et leur permettre soit de devenir improductifs, soit d’aller exercer ailleurs, sans payer de cotisations sociales?

Les syndicats ne sont pas les seuls en cause. Les partis d’opposition aussi. Dans la plateforme de revendications de l’ISCO, figurait une doléance absurde : la création d’une commission chargée de superviser les élections. Ce fut une aubaine pour le président Bouteflika : non seulement il a répondu favorablement à cette revendication, mais dans une opération de surenchère, il l’a inscrite dans la constitution !

Comment un personnel activant dans la vie politique depuis tant d’années peut-il commettre un tel impair ? Comment insister sur une vulgaire commission, et oublier qu’une élection, c’est un package comprenant des institutions qui fonctionnent, une administration et une justice neutres, et une liberté de l’activité politique dans l’intervalle entre deux élections, et pas seulement lors de la campagne électorale?

Ceci montre que l’opposition a aujourd’hui une nouvelle obligation si elle veut influer sur l’avenir du pays: passer outre l’agenda du pouvoir, mais surtout, se débarrasser de son mode de pensée et d’action. C’est difficile quand on a cohabité aussi longtemps.

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