Et si Donald Trump finissait au RND ?

Erdogan, Trump, Fillon, même combat : arrêter le temps, pour ne pas affronter la mondialisation.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 novembre 2016)

 

Entre Nicolas Sarkozy et François Fillon, la différence est dans la forme, pas dans le fond. Aussitôt après avoir reconnu sa défaite lors de la primaire de la droite, dimanche dernier, Nicolas Sarkozy l’a avoué. Il a en effet déclaré que, question programme, il  se sentait proche de François Fillon, qui a été son premier ministre de 2007 à 2012, et pour qui il voterait lors du second tour.

En votant massivement pour Fillon et en rejetant Sarkozy à la marge, les électeurs de la primaire ont donc choisi le style, la posture, plutôt que les idées et le programme. Une France rurale, catholique, conservatrice, enracinée dans son terroir, dans le passé, s’est manifestée avec force, exprimant sa méfiance envers Nicolas Sarkozy, un personnage inconsistant, un hédoniste affiché, symbole d’un monde volatile, sans ancrage, qui veut imposer une mondialisation particulièrement redoutée.

Aux Etats-Unis, Donald Trump a vendu une contre-image qui ne diffère pas sur le fond. Face aux élites « cosmopolites », un terme redouté, il s’est présenté comme le candidat du terroir. Pour affronter la modernisation, il s’est présenté comme une sorte de maçon opposé au banquier, un fermier du middle west en guerre contre les traders, un constructeur de maisons face aux manipulateurs de la bourse, un défenseur des machines-outils contre la Silicon Valley. Un bâtisseur face aux beaux parleurs. Un fellah de Aïn-Defla contre le patron d’une TPE.

Chimères

Donald Trump promet de relocaliser l’industrie américaine. Pourra-t-il rebâtir une industrie concurrentielle avec un ouvrier payé à 5.000 dollars et un ingénieur qui perçoit 10.000 dollars, face à une entreprise chinoise où l’ouvrier est à 1.000 dollars et l’ingénieur à 2.000? A l’évidence, non. Ce qui ne l’a pas empêché de tenter, et de réussir, à vendre cette chimère.

Dans son parcours, M. Trump a cependant oublié l’histoire de l’économie occidentale, dont la prospérité a été bâtie sur la libre circulation des marchandises. Quand cette libre circulation paraissait hésitante, les Occidentaux l’ont imposée à coup de baïonnettes, de chars et de F16. Ils en ont tiré des profits gigantesques. Transferts massifs pendant l’ère coloniale, transferts encore plus imposants du fait de l’échange inégal ensuite -pendant un demi-siècle, le baril de pétrole, la tonne de fer ou de cuivre valaient quelques paquets de cigarettes-, transferts inouïs à l’ère des nouvelles technologies, quand on sait que l’iphone ou le système Androïd rapportent chacun l’équivalent des exportations algériennes d’hydrocarbures.

Hommes et marchandises

Pendant des siècles, les Occidentaux trouvaient naturel pour eux d’aller s’installer par la force chez les autres, comme colons, patrons, chefs de guerre, etc. Ils admettaient aussi que leur déficit en main d’œuvre soit comblé par des ouvriers du sud, un sous-prolétariat dont la première qualité était d’être invisible.

Mais le monde a changé. Les gens du sud ont découvert, et apprécié, la liberté. Quand ils ne l’ont pas chez eux, ils vont la trouver au nord. Messali Hadj, Habib Bourguiba, se sont formés, ou affirmés, au contact des sociétés européennes.

Le nord aussi a changé. Des hommes libres trouvent absurde que la liberté de marchandises ne soit pas accompagnée par une libre circulation de personnes. C’est une situation que leur société ne peut plus assumer. Elle ressemble à celle des Etats-Unis entre la moitié du 19ème siècle et celle du 20ème: l’esclavage est officiellement aboli, mais une ségrégation de fait est encore en vigueur.

Sous cet angle, Donald Trump apparait comme un officier sudiste qui ne se rend même pas compte que les maisons qu’il construit resteront vides s’il gagne la guerre. Tout comme François Fillon, dont le pays veut le pétrole, les meilleurs ingénieurs, les chercheurs, les meilleurs footballeurs du sud, tout en se barricadant à l’intérieur d’une forteresse.

A chacun ses islamistes

A l’image des islamistes, Trump et Fillon s’accrochent à un monde du passé, un monde révolu, dirait un responsable de kasma FLN. Un peu comme les dirigeants du RND, ils veulent figer le monde, à défaut de remontrer le temps. François Fillon veut une France conservatrice, c’est-à-dire une France de droite, catholique, à peine européenne, nostalgique de sa puissance passée, navigant entre châteaux du 17ème et écrivains de l’entre-deux-guerres.

Donald Trump veut revivre cette époque où les usines américaines inondaient le monde de machines-outils, de voitures Ford, et de produits de consommation. Et quand ça ne suffisait pas, les chars les avions faisaient le reste. Chacun fixé sur ce qu’il pense être sa propre période de gloire, ou la période de gloire de son pays, Trump, Fillon, Erdogan et Bouteflika peuvent ainsi se comprendre. Pour eux, le simple fait qu’ils se projettent sur cette image du passé suffit à les légitimer. Qui peut contester Erdogan quand il brandit des rêves de Souleimane le Magnifique?

Mais le meilleur empereur ottoman ne peut fabriquer un smartphone. De même que le plus éclairé des rois de France ne peut comprendre la semaine de 35 heures. Il y a simplement une mondialisation en marche, avec des réactions plus raisonnées que d’autres. Il y a ceux qui veulent comprendre la mondialisation, la maitriser, la canaliser pour les plus ambitieux, pour en faire un atout au profit de leurs sociétés ; et il y a les autres, ceux qui veulent arrêter le temps pour l’éviter. Le reste n’est que de l’emballage. Avec, toutefois, cette différence : les Etats-Unis, la France et les pays occidentaux ont les moyens et les institutions qui leur permettent de rebondir.

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