La chute d’Alep annonce un nouvel ordre dans la région MENA

 

 

 

Alep est tombée. Au-delà de l’émotion, comment ce virage s’est produit, et quelles en seront les conséquences ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 décembre 2016)

 

Avant d’être une victoire de Bachar El-Assad, celle de son allié russe ou le signe d’une forte présence de l’Iran et du Hezbollah iranien, la chute d’Alep est d’abord le résultat d’une nouvelle convergence entre les Etats-Unis, la Russie et Israël. C’est la nouvelle matrice qui a généré cette évolution de la crise syrienne. La décision s’est faite sur la base de cette profonde mutation politique, malgré les postures de circonstance et l’impressionnante propagande qui a accompagné la bataille autour de la seconde ville syrienne.

Personne, ni les Américains, ni les Russes, ni les Israéliens, ni les sous-traitants locaux (Turquie, Qatar, Arabie Saoudite), personne ne pouvait envisager une victoire des rebelles à Alep, depuis que l’opposition armée syrienne a été enrôlée par la nébuleuse Daech – Al-Qaïda. La déconfiture de la rébellion syrienne était une simple question de temps, et de méthode. Il fallait attendre un peu, le temps de s’entendre sur la manière de tourner la page Alep. C’est fait. On peut passer à autre chose.

Vrais acteurs et seconds couteaux

Alep est tombée un mois avant l’investiture du président élu américain Donald Trump. D’une certaine manière, elle constitue une excellente préparation du terrain pour que le nouveau locataire de la Maison Blanche ne soit pas encombré par une situation héritée de ses prédécesseurs. Dès son investiture, il trouvera une nouvelle situation sur le terrain, elle-même en gestation depuis de longs mois, et accélérée par la victoire de Donald Trump.

Ceci montre que les vrais acteurs de la crise syrienne avaient plusieurs coups d’avance. Pendant qu’ailleurs, on continue à se déchirer, entre partisans et ennemis de Bachar El-Assad, entre supporters et critiques de l’opposition, entre admirateurs et contempteurs de Vladimir Poutine et Recep Erdogan, pendant qu’on continue de se lamenter sur l’absence des arabes et des musulmans dans l’élaboration d’une solution à la crise syrienne, le train avance vite. Très vite. Il nous laisse à peine le temps de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur pour comprendre ce qui s’est vraiment passé dans cette crise syrienne.

Premières séquences

Celle-ci peut être résumée en trois grandes séquences. La première, c’est celle du printemps arabe. La contestation gagne la Syrie, et de nombreux acteurs, pour des raisons différentes, convergent vers un intérêt commun : la chute de Bachar El-Assad. On peut mettre, pêle-mêle, l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Etats-Unis, la France, particulièrement active sur ce dossier, la Turquie, et bien d’autres. L’opposition syrienne se trouve rapidement débordée par ces amis encombrants, qui fournissent armes, argent, recettes idéologiques et propagande. Ils donnent à l’opposition une couleur qu’elle n’avait pas au départ.

La guerre s’étend, et le conflit s’enlise. Les amis de Bachar El-Assad  mettent du temps à réagir, mais ils réussissent à éviter un écroulement du régime syrien, à défaut de lui assurer une victoire rapide.

Une nouvelle séquence commence avec l’émergence de l’Etat Islamique. Daech contrôle une partie de la Syrie et de l’Irak, et constitue un pôle d’attraction aussi inédit qu’étonnant. Sa montée en puissance bouleverse la donne : en cas de chute du régime syrien, « l’Etat islamique » constitue la première alternative. Les rebelles dits modérés ont virtuellement disparu des radars, et ne semblent plus en mesure de s’imposer.

Entente Etats-Unis – Russie – Israël

Pendant que les propagandistes français continuaient à s’auto-persuader d’une possible victoire de cette frange « modérée » de la rébellion, les vrais acteurs de la crise syrienne ont admis que la donne a changé, et ils ont commencé à s’adapter. Cinq d’entre eux méritent d’être évoqués :

  1. Les Etats-Unis, expériences irakienne et libyenne à l’appui, admettent qu’un mauvais régime est préférable au vide. Ils reviennent à la théorie des « failed state » (Etats défaillants), qu’ils redoutent tant. Ils acceptent de travailler avec l’Iran, Etat ennemi mais prévisible, en mesure de maitriser une situation difficile, et conviennent qu’un régime syrien affaibli peut se montrer coopératif, particulièrement si la Russie exerce sur lui exerce les pressions nécessaires.
  2. Israël, satisfait de voir ses voisins désarmés à cause des guerres civiles qui les rongent, commence à s’inquiéter. Traiter avec des voisins affaiblis présente des avantages, mais le chaos risque de devenir dangereux, car personne ne peut prévoir sur quoi il va déboucher. En outre, Israël ne craint rien de la Syrie : même si Damas a toujours tenu un discours sur la résistance, aucun coup de feu n’a été tiré sur Israël à partir de la Syrie depuis 1973
  3. La Russie, qui était sur le point de perdre leur seul allié dans la région, estime que le moment est favorable pour intervenir. Non seulement cela lui permet de se remettre dans le jeu de manière spectaculaire, mais elle le fait dans le cadre d’un consensus régional, ce qui expliquera plus tard la discrétion des Etats-Unis et d’Israël, favorables à une intervention russe. Poutine a d’ailleurs effectué une visite remarquée en Israël, et les visites de Netanyahou à Moscou se sont multipliées depuis. Aucun incident aérien n’a opposé les deux pays, malgré une très forte présence aérienne dans le ciel syrien, ce qui confirme une étroite coordination.
  4. La Turquie subit de plein fouet les effets collatéraux de la crise syrienne. Alors qu’elle espérait faire de ce pays le point de départ d’une sorte de reconquête du Moyen-Orient, elle se trouve fortement déstabilisée. Elle souhaite contenir la crise pour en sortir avec le moins de dégâts possible.
  5. L’Europe fait face à une vague incontrôlée de migrants, et à une vague d’attentats. Elle considère que la crise syrienne constitue l’élément déclencheur des ces problèmes. La France, pays le plus engagé en Syrie, est contrainte de réviser ses positions. Après avoir estimé que les rebelles font du « bon boulot » en Syrie, elle admet que la situation a dérapé, pour déboucher sur des effets désastreux.

La Russie fait le sale boulot

A partir de là, la situation était mûre pour un changement de cap, par consensus. La priorité était d’endiguer, puis d’éliminer Daech, et de contenir la crise au Moyen-Orient. Il était cependant hors de question que le sale boulot soit fait par les Etats-Unis ou par la France. Ces deux pays ont une opinion publique qui comprendrait mal un tel changement.

Commence alors la troisième séquence, celle de l’intervention de l’aviation russe. Celle-ci a été décisive. L’aviation russe a utilisé la même recette et la même méthode que son homologue américaine à Fallouja, en Irak : répéter inlassablement que les bombardements visaient des terroristes, et ne pas lésiner sur les moyens. Après tout, c’est un haut responsable de l’armée américaine qui, parlant de Fallouja, rasée par son aviation, a affirmé qu’il était légitime de tuer une mouche avec marteau-piqueur.

Les Etats-Unis sont ravis d’échapper d’être épargnés cette fois-ci. Barak Obama, en fin de mandat, ne peut pas prendre de grandes décisions, comme une intervention militaire massive. La France n’a ni la puissance militaire ni la légitimité pour le faire.

De leur côté, les pays du Golfe ont rapidement compris et admis la nouvelle donne. L’Arabie Saoudite et ses alliés font profil bas, en attendant que le vent tourne. Ils savent que les lendemains risquent difficiles avec l’avènement de Donald Trump, qui a tenu un discours particulièrement hostile à leur égard.

Anticiper ?

Le régime syrien sauvé, avant d’être consolidé, Daech prochainement vaincu, il reste à savoir de quoi demain sera fait. Le président américain élu, Donald Trump, plus pragmatique qu’idéologue, en a défini les contours. Il a défini quelques lignes de conduite penadnt sa campagne électorale. Il ne veut pas se trouver en situation de conflit systématique avec la Russie, et préfère coopérer avec Moscou sur certaines questions : la lutte contre le terrorisme non contrôlé, la sécurité d’Israël, la défense d’un même monde occidental. Signe qui ne trompe pas : le nouveau secrétaire d’Etat américain est un « pétrolier », récemment décoré par Vladimir Poutine.

L’Arabie Saoudite, la France et la Turquie ont déjà anticipé cette évolution. Ryadh a lâché du lest en Syrie, et a très bien coopéré avec Moscou dans le cadre de l’OPEP. La nouvelle génération qui arrive au pouvoir, incarnée par le prince Mohamed Ben Selmane, semble avoir la souplesse requise pour s’adapter à la nouvelle situation.

La France a mis sur orbite pour la présidentielle un « ami » de la Russie, François Fillon. La Turquie, en froid avec Moscou pendant les deux premières séquences de la crise syrienne, a changé de cap, et normalise ses relations avec la Russie. L’assassinat de l’ambassadeur russe à Ankara a constitué un moment de rapprochement, alors qu’en d’autres temps, il aurait pu être une nouvelle source de tension. L’Iran, réintroduit dans le jeu après l’accord sur le nucléaire, et à la faveur de la crise syrienne, fait preuve d’un pragmatisme remarquable, tout en se détachant d’une idéologie traditionnelle figée.

Une approche différente

Derrière son apparence loufoque, Donald Trump a montré un pragmatisme tout aussi remarquable durant la campagne électorale, selon des vidéos diffusées sur internet. Sur la situation dans les pays arabes, il a affirmé qu’il ne voyait pas d’intérêt à changer les régimes en place, préférant plutôt voir comment il pourrait en tirer profit. Il a ainsi déclaré qu’il était préférable d’avoir à affaire à Saddam Hussein et Maammar Khadhafi plutôt qu’au désordre actuel. Pour les régimes en place, c’est extrêmement rassurant.

Mais il lui faudra d’abord s’extirper des bourbiers irakien et afghan, du Yémen, et de la Libye. Il a deux atouts pour y arriver : d’une part, il est difficile de faire pire que ce qu’ont fait les administrations précédentes, celle de George Bush et Barak Obama. D’autre part, le changement d’approche qu’il préconise peut déboucher sur des résultats probants, contrairement à ses prédécesseurs, enfermés dans des schémas aussi immuables qu’inefficaces.

Avec Donald Trump, c’est donc un autre ordre qui se met en place. Comment va-t-il se répercuter sur la région? Les dirigeants de la région MENA sauront-ils s’y adapter, et en tirer éventuellement profit ? C’est une autre histoire.

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