Le retour en force des casseurs est une aubaine pour le pouvoir

Les casseurs sont un produit de la mauvaise gouvernance, non un produit de la hausse de la TVA. Leur retour très médiatique paralyse toute contestation.

Abed Charef

Un dirigeant de l’opposition peut se tromper. Il a le droit de faire une analyse erronée, et de présenter un programme approximatif, avec des propositions inefficaces. Son erreur n’engage que lui et ses partisans. Elle n’a pas d’impact majeur sur la gestion des affaires du pays. Après coup, un  opposant a même la possibilité de dire qu’il n’a pas eu l’occasion de mettre sa recette à exécution, alors que ce qu’il proposait était complètement farfelu.

Un manifestant peut aussi se tromper. Il n’a pas la vision de l’homme politique, ni les informations dont dispose un ministre ou un militant chevronné pour analyser une situation. Quand il commet un acte grave, il est poursuivi en justice, et il est sanctionné. Il peut crier à l’injustice, à la violation de ses droits, mais l’autorité a la charge de réunir contre lui les preuves nécessaires à une condamnation éventuelle.

L’acte d’un casseur, pendant une manifestation violence, peut être condamné aussi bien par le pouvoir en place que par l’opposition. C’est même un classique. Si, pour le pouvoir, le casseur un homme manipulé par une main invisible, voire par une main étrangère, pour l’opposant, il peut aussi apparaitre comme un provocateur, un nihiliste dont l’action a pour résultat de discréditer la contestation, de lier les mains de l’opposition qui ne peut se montrer solidaire avec un casseur. Au bout du compte, le comportement du casseur finit par justifier, voire légitimer la répression.

Méfiance

Le casseur, lui, et par définition, n’a pas d’identité. Au mieux, il répondra au portrait du jeune voyou oisif manipulé par une main invisible. Chaque week-end, on lui ouvre les tribunes d’un stade où il a le loisir d’exprimer sa colère et de donner libre cours à la violence qui l’anime, pourvu que cette colère et cette violence ne prennent pas un sens politique pour s’exercer ailleurs, sur des terrains plus dangereux. Les autres, les gens qui se considèrent comme normaux, le voisin, le parent éloigné, l’ami d’enfance, regardent le casseur agir avec une compassion mêlée de réprobation. L’Algérie indifférente, celle qui pense bien mais ne fait rien, reste partagée à son égard. Elle subit, elle aussi, les pesanteurs d’un système insupportable, elle subit au quotidien brimades et injustices, mais elle réprouve cette violence qui se déchaine. A tort ou à raison, elle garde ce sentiment d’inutilité de la violence, de futilité de la contestation, cultivant une sorte de résignation héritée de longues années de douleurs.

Consensus contre le casseur

Les évènements de cette semaine à Béjaïa n’ont guère dérogé à ce schéma. Ils ont même marqué un glissement significatif. Des mouvements d’opposition, et une partie des médias, pas forcément affiliés au pouvoir, ont exprimé leur réprobation. Alors que la contestation bénéficiait traditionnellement d’une certaine sympathie, voire d’un soutien marqué de l’opposition et des médias libres, cette fois-ci, on note une réprobation, voire une condamnation assez sévère. Comme si, à l’exception des casseurs, un consensus s’est imposé au pays : loin de favoriser une sortie de crise, la violence ne fait qu’approfondir l’impasse. Peu importe que ce sentiment provienne de l’usure, des douleurs des années 1990, de l’échec du printemps arabe, de l’absence de perspectives convaincantes, ou d’une combinaison de tous ces facteurs. Toujours est-il que la société algérienne semble considérer qu’aujourd’hui, la violence n’est pas une solution, et ne peut déboucher sur l’ébauche d’une solution, même si, dans quelques rares cercles, on ne voit qu’elle comme facteur pouvant débloquer la situation actuelle.

Lectures divergentes

Le raisonnement est juste. Sauf que les leçons à tirer de ce constat sont radicalement opposées. Le gouvernement tente clairement d’en tirer profit. Lui qui a la responsabilité, toute la responsabilité, de la gestion du pays, se défausse sur les casseurs et sur une opposition supposée incapable d’encadrer la société. Ce faisant, il mise sur la peur pour amener une partie de la société à condamner, pêle-mêle, contestation et violence, en établissant un lien organique entre les deux.

Son discours, énoncé par le ministre de l’intérieur, M. Noureddine Bedoui, est sans équivoque: tout en rejetant la contestation, il ne présente comme alternative qu’une solution interne, celle à rechercher dans les institutions inexistantes. Ce faisant, il vise trois objectifs : d’abord, exclure toute solution hors système; ensuite, présenter ce système comme seul recours possible ; enfin, renforcer les institutions existantes, à travers les prochaines élections qu’il veut ainsi légitimer, alors que ces institutions ont manifestement échoué à offrir une solution pays.

La casse n’est pas le résultat de la TVA

Ceci résume toute l’impasse dans laquelle le 4ème mandat a plombé l’Algérie. Non seulement le système en place s’est montré incapable d’offrir des solutions viables au pays, mais en plus, son action a empêché l’émergence de solutions alternatives. Ce qui débouche sur cette situation insupportable : ceux qui contestent posent de faux problèmes, en ayant recours à des méthodes erronées, inefficaces, voire dangereuses, alors que les porteurs potentiels de projets politiques, refusant la violence, sont contraints de se plier à des règles qui ne leur permettent pas de devenir visibles.

Mais sur le fond, le gouvernement est dans l’erreur. Le casseur n’est pas un produit de la hausse de la TVA, comme il n’a pas été le produit de la hausse du prix du sucre et de l’huile en 2011. Le casseur un produit de la mauvaise gouvernance, qui empêche la société de s’organiser librement, dans un cadre légal et transparent.

Empêcher l’émergence d’alternatives crédibles ne garantit rien au pouvoir en place. Cela mène seulement à empêcher le pays de suivre un cheminement normal pour être dans le sens de l’histoire. Sur le long terme, cela signifiera que le prix à payer pour remonter dans le train de l’histoire sera encore plus lourd.

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