En voulant réorganiser le monde, Donald Trump fait vaciller l’Europe

 

Donald Trump entame sa présidence en fanfare. Il préconise une nouvelle matrice pour fonder les relations internationales, et provoque déjà un séisme en Europe.

Abed Charef

 

L’Europe subit un séisme politique sans égal depuis la chute de l’URSS. Il a suffi d’une interview du nouveau président américain Donald Trump à deux journaux, pour que les fondements sur lesquels l’Europe a été bâtie depuis la fin de la seconde guerre mondiale soient ébranlés.

Pour annoncer son projet qui menace, ni plus ni à moins, de détricoter l’Europe, Donald Trump a choisi deux journaux des pays de ses parents : l’un, britannique du pays de sa mère, écossaise ; l’autre allemand, du pays de son père. Il rend hommage au choix du premier, avec le Brexit, et pourfende le second, qui se veut le cœur de l’Europe. Le nouveau locataire de la Maison Blanche a prévoit que d’autres pays vont suivre la Grande-Bretagne. Pour lui, les choses sont claires : une bonne Europe, c’est une Europe désunie, sur laquelle les Etats-Unis peuvent exercer plus facilement leur domination.

Il s’est aussi violemment attaqué à Angela Merkel, lui reprochant d’avoir sa politique d’accueil des migrants, mais lui reprochant surtout d’être le principal bénéficiaire de la construction européenne, sans donner suffisamment en contrepartie. Second exportateur mondial, l’Allemagne a organisé l’Europe, notamment les anciens pays de l’est, comme un vaste réseau de sous-traitants et de clients pour son industrie, les donnant juste de quoi leur permettre d’acheter des produits allemands, selon une image très répandue chez les détracteurs de Mme Merkel.

Sur ce deuxième point, Donald Trump a touché un point sensible. La plupart des pays européens admettent, sans pouvoir le dire publiquement, que la politique économique et financière de l’Allemagne les met sous pression. Mais jusque-là, ils subissaient cet état de fait sans pouvoir réagir, car ils n’avaient pas d’alternative meilleure. Il faut ajouter que beaucoup en tiraient profit. Un peu comme tous les pays qui subissent les effets de la politiques des Etats-Unis, sans réagir, car ils vivent dans un paradoxe : ils en sont dépendants, certes, mais ils en tirent largement profit à la fois.

Rivalité économique ou militaire ?

Tout en critiquant cette « Europe allemande » de Mme Merkel, Donald Trump courtise la Russie de Vladimir Poutine, qu’il considère toujours comme un rival, parfois comme un ennemi, mais avec laquelle il veut établir une relation d’un type nouveau. Il ne veut pas entrer systématiquement en conflit avec la Russie, comme le faisaient les administrations précédentes. Pragmatique, il préfère plutôt trouver des terrains d’entente, et même de coopération, comme c’est le cas actuellement en Syrie et dans la lutte contre le terrorisme de manière générale. Ce n’est pas un hasard si un porte-parole de la Maison Blanche a envisagé d’étendre cette coopération américano-russe en Syrie dès la première semaine de la présidence Trump.

Aux yeux du nouveau président américain, le grand rival, ou ennemi, de demain, c’est la Chine, seconde puissance économique mondiale, non la Russie. Celle-ci, puissance militaire, n’est pas une rivale sur le terrain de l’économie. Elle n’atteint même pas le poids de l’Allemagne en termes de PIB, alors que les produits chinois ont envahi l’Amérique et le monde, et que la Chine détient près de 2.000 milliards de dollars de dette américaine.

Trump a, sur le terrain de la production de biens, une vision qui peut apparaitre obsolète. Il est obsédé par « l’économie manufacturière ». L’Allemagne lui parait plus dangereuse que la Russie, comme l’illustrent ses propos sur les produits allemands. Sur la cinquième avenue à New-York, on peut trouver de nombreux Américains roulant en Mercedes, a-t-il déclaré dans une première pique contre l’Allemagne. Par contre, a-t-il déploré, en Allemagne, on ne trouve pas de Chevrolet…

Nouvelle vision

Une nouvelle matrice de la politique étrangère américaine est donc en train d’émerger avec Donald Trump. Jusque-là, les Etats-Unis, hyper-puissance, voulaient maintenir une supériorité sur la Russie, en s’appuyant sur une Europe viable sur le plan économique et intégrée à l’OTAN sur le plan de la défense. La Chine était perçue comme un pays émergent, mais ne représentant pas une menace immédiate. Sa forte présence économique devait être contenue par le biais d’un traité trans-pacifique.

La nouvelle matrice de la politique étrangère américaine place donc la Chine comme premier rival. Dans cette optique, le plus grand danger serait de voir Chine et Russie se rapprocher davantage : les deux pays se concertent déjà au sein des BRICS, et la Russie est devenue en 2016 le premier fournisseur de pétrole de la Chine. Cette tendance est insupportable pour Donald Trump. Elle réduirait, à terme, les Etats-Unis à un second rôle, au vu de la puissance économique et démographique de la Chine, et de la puissance militaire, de la géographie et des ressources de la Russie. Il faut donc à tout prix éviter ce rapprochement qui suscite en méfiance extrême envers la Chine. Ce n’est pas anodin : une des premières décisions de Donald Trump a été de signer l’acte de sortie des Etats-Unis du traité trans-pacifique, qui n’est même pas entré en vigueur.

Donald Trump se place donc dans cette optique de freiner un rapprochement sino-russe quand il fait l’éloge de Vladimir Poutine. Il est déjà dans la nouvelle matrice, alors que ses rivaux, et même ses partenaires du parti républicain, sont encore dans l’ancienne matrice. Ce qui explique cette impression de désordre entre les déclarations de Donald Trump et celle de certains de ses nouveaux ministres, qui continuent encore à regarder l’Europe et la Russie selon les dogmes de la seconde moitié du 20ème siècle.

La première sortie de Donald Trump, après son investiture, prend tout sens. Il s’est rendu au siège de la CIA, le temple où est pensée et mise en œuvre l’organisation du monde dans l’optique américaine. Il a voulu rassurer la puissante centrale de renseignement, et dissiper les malentendus nés de l’attitude ouvertement hostile de l’ancien patron de la CIA. Mais il a surtout voulu partager sa propre vision du monde et ses priorités.

Au congrès, dont l’ancien président, républicain, Paul Ryan, lui avait publiquement affiché son hostilité pendant les primaires, il devra également convaincre. Car le congrès est encore largement dominé par les partisans de l’ancienne politique.

L’isolement de Mme Merkel

Dans cette nouvelle configuration envisagée par Donald Trump, l’Allemagne, naguère maître de l’Europe, se retrouve dans une position particulièrement fragile. Tranquillement installée depuis des décennies sous le parapluie nucléaire américain, elle avait poussé ses pions à travers l’Europe, pour construire un espace économique à sa convenance. Elle se retrouve brutalement dans un nouveau monde, d’autant plus inquiétant que Donald Trump pousse le bouchon jusqu’à estimer que l’OTAN est « obsolète ». Comment assurer la sécurité de cet espace européen, l’un des plus prospères au monde, si la couverture de l’OTAN, assumée à près de 70% par les Etats-Unis, venait à disparaitre ? La question a provoqué un vent de panique en Allemagne.

Des proches de Donald Trump tentent de tempérer ces propos. Ils assurent que l’OTAN ne va pas disparaitre, mais changer d’optique. Ils insistent également sur la nécessité des pays membres de contribuer davantage au financement de l’alliance atlantique, en réalisant l’objectif de deux pour cent du PIB consacré à la défense. Ils disent aussi que les attaques frontales de Donald Trump visent à lui permettre de tout renégocier dans de meilleures conditions.

Mais cela ne suffit pas à dissiper les inquiétudes. D’autant plus que le coup de massue arrive dans une période particulièrement agitée, avec l’afflux des migrants, l’irruption du terrorisme en Europe, et l’effet du Brexit, qui montre à l’Europe que rien n’est définitivement acquis, qu’une construction savamment menée depuis plus d’un demi-siècle peut s’écrouler.

De plus Angela Merkel se trouve bien seule. Son premier partenaire, la France, est en zone de turbulence. François Hollande est sur le départ, alors que les décisions urgent. Mme Merkel a reçu lundi 23 janvier François Fillon, favori de la présidentielle française, qui semble mesurer la gravité de la situation. Il a en effet appelé à « un sursaut » de l’Europe, « menacée de disparition ». Elle devrait aussi recevoir le candidat de la gauche, au cas où, pour tenter d’ébaucher une attitude européenne commune en attendant la présidentielle française. Mais d’ici là, c’est à Mme Merkel de porter le fardeau.

Poutine pousse ses pions

La chancelière allemande est d’autant plus troublée qu’elle voit bien que la nouvelle politique américaine, conciliante avec la Russie, se met déjà en place. Déjà, en Syrie, la Russie, avec l’accord, si ce n’est à la demande d’Israël, a fait la guerre que les Etats-Unis ne pouvaient mener. En Méditerranée et en Libye, où l’Europe a prouvé son incapacité contenir la crise, la Russie commence à marquer des points. C’est le signe d’un virage majeur : les Etats-Unis admettent que la Russie est un partenaire non seulement possible, mais souhaité, dans la lutte antiterroriste.

Le nouveau rôle dévolu à la Russie explique peut-être la colère l’intelligentsia française dite de gauche, qui s’acharne contre Moscou et Poutine.  Pourtant, cette lame de fond n’épargne pas la France elle-même : le favori de la prochaine présidentielle française, François Fillon, est l’un des hommes politiques français le plus proche de la Russie. Il est même accusé de « russophilie ». Sans aller jusqu’à dire que c’est le secret de son succès aux primaires de la droite, il n’est pas inutile de noter que François Fillon fait partie de la droite dure, identitaire, partageant une base idéologique commune avec Donald Trump et Vladimir Poutine.

L’Amérique n’est plus toute seule

Ceci dit, Donald Trump n’est pas certain d’imposer cette vision du monde aux institutions américaines et à l’extérieur. Sur le plan interne, il devra d’abord affronter et convaincre l’establishment. Sur ce terrain, il souffre d’un handicap sérieux : Donald Trump n’est pas un homme politique professionnel, et ne connait pas suffisamment les rouages de l’administration et du congrès. Il devra vaincre l’inertie des appareils, qui auront du mal à s’adapter à sa nouvelle vision. Mais il devra surtout marquer des points sur le plan économique et social, pour se donner la force nécessaire en vue d’imposer sa vision à ses partenaires.

A l’extérieur, il devra convaincre l’Europe, ou, plus probablement, la mettre devant le fait accompli. Cela ne se fera pas sans dégâts. Bien qu’elle soit affaiblie, et qu’elle traverse une période difficile, l’Europe reste un espace économique majeur, et l’idée européenne est encore très forte. Mme Merkel a annoncé la couleur : « l’Europe compte sur elle-même », a-t-elle dit. Elle est certaine de trouver de nombreux alliés, qui peuvent se baser sur des données simples : l’espace ouest-européen est prospère, il n’a pas connu de guerre depuis les débuts de la construction de l’Europe, et il a mis en place des mécanismes de négociations complexes mais qui ont fait leurs preuves.

Mais le président américain n’en tiendra probablement pas compte. Personne ne se fait d’illusion : le traité de libre-échange Europe – Etats-Unis (TAFTA), en négociation, ne figure pas dans les projets du président américain, qui a d’ores et déjà annoncé de prochaines négociations pour réviser l’ALENA, un accord déjà solidement implanté pour réguler les échanges entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique.

La Chine communiste pour sauver le capitalisme ?

Il faudra surtout surveiller l’attitude de la Chine et de la Russie. Que gagne chaque partenaire dans la nouvelle configuration souhaitée par Trump ? Pour la Russie, la tentation est grande de tirer profit d’un rapprochement avec les Etats-Unis, au moins dans un premier temps. Il sera toujours temps d’aviser plus tard, pour voir si Donald Trump a pour objectif de négocier avec la Russie comme un partenaire de première catégorie, ou de la transformer en un grand pays européen, mais un banal pays européen.

Quant à la Chine, elle joue sur du velours. C’est elle qui défend aujourd’hui la liberté économique, face à une Amérique qui veut revenir au protectionnisme, alors que c’est précisément la liberté de commerce qui a fait la fortune de l’Amérique.  Pour le premier pèlerinage d’un président chinois à Davos, Xi Jinping avait le beau rôle, le 17 janvier, lorsqu’il s’est présenté en apôtre du libre-échange. Il a qualifié de tentative allant « à rebours de l’histoire », « toute tentative de stopper les échanges de capitaux, les technologies et les produits ». « Personne n’émergera en vainqueur d’une guerre commerciale », a-t-il averti. Un discours totalement à l’opposé de ce dit Donard Trump.

La Chine, dernier empire communiste, va-t-elle devenir l’ultime sauveteur du capitalisme mondial, contre le protectionnisme américain? Décidément, l’ère Trump commence d’une manière aussi imprévisible que le nouveau président américain.

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