Main étrangère et bêtise nationale

Main étrangère et bêtise nationale

 

Pourquoi une banale déclaration d’un dirigeant étranger a une si forte résonnance en Algérie ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 26 janvier 2017)

 

Ils viennent de loin. De l’autre côté de la mer, voire de l’autre côté de l’océan. Ils nous regardent, ils nous jaugent, ils nous auscultent, ils nous étudient, et ils nous disent ce que nous sommes, où nous en sommes. Personnalités politiques, économistes, représentants d’institutions internationales ou d’ONG se relaient pour nous dire des choses parfois flatteuses, parfois désagréables.

Evidemment, la télévision officielle et le vénérable El-Moudjahid se délectent pour, soit dénoncer les « nostalgiques d’un temps révolu », soit ressortir les passages les plus flatteurs, et dire aux sceptiques que l’Algérie ne se porte pas si mal, qu’elle a amélioré ses statistiques, et que les efforts engagés dans le cadre du programme du président Bouteflika se poursuivent « malgré des insuffisances ». Les textes sont traités au scalpel, pour y dénicher les éléments flatteurs, pendant que le reste est soigneusement occulté.

Mais il n’ya pas qu’El-Moudjahid à exceller dans cette gymnastique, dans laquelle chacun trouve son compte. Le Temps, journal de Ali Haddad, président du FCE, a ainsi largement repris une interview du même Ali Haddad, accordée au « think tank » Oxford Business Group.

Ce genre de publication a cependant peu d’intérêt. Trop proche du pouvoir, pas assez de distance, et donc peu crédible. A l’inverse, les paroles prononcées par les représentants d’institutions internationales ou ONG reconnues pour leur indépendance, ainsi que celles de responsables étrangers, avec des intérêts bien identifiés, sont plus significatifs.

Des secrets connus de tous

Mercredi 25 janvier, c’est l’ambassadrice des Etats-Unis, Joan A. Polaschik, qui nous jetait des fleurs. L’Algérie est un « partenaire très important », nous a-t-elle dit, dans une interview publiée par le quotidien El-Watan, ajoutant que l’Algérie a « fait de belles choses ». Mme Polaschik nous assure que les Etats-Unis sont « reconnaissants de tout ce que fait l’Algérie pour promouvoir la paix dans la région ». Merci, n’en jetez plus.

De par sa fonction, l’ambassadrice des Etats-Unis à Alger est tenue à ce rôle. Même si, dans au détour d’une phrase, elle nous rappelle une menace qui pèse sur l’Algérie: « il est nécessaire que votre pays reste stable », dit-elle.

Cette menace sur la stabilité du pays avait été longuement évoquée, la veille, par un député et ex-ministre français. Dans un autre style différent, celui du parlementaire qui travaille pour préparer un rapport pour son propre gouvernement, soucieux à la fois de bien servir son pays mais de conserver des contacts amicaux avec le pays qui l’a accueilli, le député PS Jean Glavany affirme crûment que la situation politique en Algérie, comme celles des autres pays du Maghreb, est « fragile », et qu’elle « mérite d’être confortée ». Dans un entretien au journal Liberté, il souligne que l’Algérie subit des « tensions politiques, économiques et sociales », qu’il « y a de grands points d’interrogation pour l’avenir », et que « l’état de santé des dirigeants (maghrébins) pèse sur cette fragilité ». Il s’en inquiète parce qu’il « y a, au Maghreb, un enjeu majeur pour la France et l’Europe ».

Autre visiteur non souhaité, Transparency International a mis le pied dans le plat, mercredi, en publiant son rapport annuel dans lequel, sur 176 pays recensés, elle classe l’Algérie à la 108ème place dans le domaine de la corruption. Le classement 2015, établi sur 168 pays, plaçait l’Algérie au 88ème rang. C’est donc un recul net, qui contredit le discours officiel sur la lutte contre la corruption.

Où on retrouve la main étrangère

Pourquoi ces déclarations, émanant d’ailleurs, ont-elles un résonnement aussi fort dans le pays?  Après tout, la corruption n’est pas une découverte pour les Algériens. L’état de santé du président Bouteflika, l’incertitude sur sa succession, la fragilité des institutions, et l’âge du président Beji Caïd Essebsi ne sont pas des sujets inconnus au Maghreb. La seule révélation concerne peut-être le Roi Mohamed VI, qui serait victime d’une maladie à évolution lente. Mais même cela, ce n’est pas vraiment une révélation. Les initiés le savaient, ou s’en doutaient depuis longtemps.

Ce qui fait la force de ces chiffres et de ces appréciations venues de l’étranger, ce n’est pas tant leur précision ou leur caractère « secret », c’est d’abord l’absence de crédibilité de l’information algérienne. Les institutions et les responsables politiques algériens qui émettent toutes sortes de messages ne sont pas fiables. Une appréciation du ministère des finances ne pèse pas grand-chose face à une donnée émise par le FMI ou la Banque Mondiale. Comment peut-on prendre au sérieux des chiffres émis par l’administration de la santé quand le ministre en fonction affirme que les hôpitaux algériens sont mieux équipés que ceux d’Europe ? Comment peut-on croire à la viabilité d’une politique agricole, ou même établir une politique agricole viable, quand la production de céréales baisse de 20 pour cent juste parce que le nouveau ministre refuse d’avaliser les chiffres truqués laissés par son prédécesseur?

Ce n’est pas la main de l’étranger qui est dangereuse. C’est l’aveuglement de la main algérienne qui lui donne cette influence. A un point tel que l’opinion algérienne peut être façonnée par n’importe quelle main étrangère suffisamment habile pour exploiter la bêtise nationale.

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