Comprendre Emmanuel Macron en dix points

 

Emmanuel Macron, candidat à la présidentielle française, a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité », lors de son passage à Alger, à la mi-février. C’est une vision qui tranche radicalement avec l’attitude française traditionnelle.

Sa déclaration a provoqué une immense onde de choc dans la classe politique et au sein de la société françaises. Le Quotidien d’Oran vous propose, en dix points, une lecture de la portée et des implications éventuelles de cette déclaration.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 février 2017) 

 

  1. Une partie de l’histoire de la France en lambeaux

Qualifier le fait colonial de « crime contre l’humanité » détruit tout un pan de la mythologie qui entoure l’histoire de la France, le fameux « roman national ». Ce sont donc des générations entières de Français qui, à un titre ou un autre, étaient impliquées dans une opération relevant du crime contre l’humanité. Acteurs de premier plan, comme le furent les généraux Massu ou Bigeard ; hommes politiques, comme François Mitterrand ; députés ou simples citoyens qui ont laissé faire, car considérant que l’ordre colonial allait de soi ; participants malgré eux, comme le furent les appelés du contingent ; ou agents enthousiastes de la colonisation, comme le généraux Bugeaud et Saint-Arnaud, ainsi que le colonel Pélissier : tout ce monde se retrouve dans la même galère. Même s’il faut nuancer la responsabilité des uns et des autres, le choc est terrible, particulièrement pour ceux qui se trouvaient entre deux eaux, et qui se rendent compte aujourd’hui que la passivité, l’inaction et le désengagement peuvent avoir des conséquences morales désastreuses.

  1. Le mythe de Gaulle

Plus dur encore eux, le français le plus illustre du 20ème siècle, le Général Charles de Gaulle, se trouve de fait accusé d’être impliqué, sinon responsable, d’un crime contre l’humanité. Cet homme que François Fillon, candidat à la présidentielle, n’imaginait même pas « mis en examen », se retrouve passible du même tribunal que les anciens dirigeants khmers rouges ou les génocidaires du Rwanda.

En effet, le 8 mai 1945 a été commis au moment même où De Gaulle obtenait sa plus grande victoire, la défaite et la capitulation de l’Allemagne nazie, pour amorcer le renouveau de la France. C’est lui qui était à la tête de l’état colonial, coupable du massacre de dizaines de milliers de personnes. Cet événement fait consensus chez les historiens, mais aussi chez la plupart des officiels français, comme l’a admis un ambassadeur français à Sétif même il y a quelques années. Or, ce n’est pas un crime de guerre, car l’Algérie et la France n’étaient pas en état de guerre à ce moment-là. Juridiquement, la qualification la plus adéquate est « crime contre l’humanité ».

  1. Les poursuites deviennent possibles

Evoquer le crime de guerre, c’est ouvrir la porte à des poursuites et éventuellement, à des réparations. Certes, il y encore peu d’acteurs encore en vie, côté français. Mais des acteurs de sinistre mémoire comme Maurice Papon et Paul Aussarès ont échappé à des poursuites parce qu’ils étaient protégés par les accords d’Evian, d’une part, et parce que les crimes commis étaient prescrits lorsqu’ils ont été avoués, pour le cas d’Aussarès par exemple. Par contre, le crime contre l’humanité est imprescriptible. Des militaires français, très jeunes à l’époque, mais aussi des civils, engagés dans des milices, ont participé à des crimes de masse. Certains sont encore en vie.

  1. La colonisation en Palestine, crime contre l’humanité

Si le fait colonial est un « crime contre l’humanité, il devient possible de l’étendre à la Palestine. Ce serait un retournement incroyable de l’histoire, dont Emmanuel Macron lui-même n’a peut-être pas imaginé les retombées. Si cette piste est ouverte, elle va en effet mener à une actualisation de la notion de crime contre l’humanité. C’est d’autant plus évident qu’il y a de moins en moins de tolérance envers l’injustice dans le monde moderne.

Certains éléments constitutifs du « crime contre l’humanité » ont déjà fait partie des pratiques israéliennes en Palestine: meurtres collectifs, expulsions collectives, réduire des populations à la soumission et à la pauvreté, etc. Benoit Hamon, emprisonné dans une pensée figée, a contesté que la colonisation soit comparée à la Shoah. Mais les Ouled Riadh, dont plus de mille personnes ont été enfumées dans une grotte du Dhahra, à quelques dizaines de kilomètres de mon village natal, ne font pas la différence.

  1. Macron, un homme sans fardeau

Un hommage doit être rendu à Emmanuel Macron, qui a pris un risque majeur avec cette déclaration. Il risque en effet de perdre l’élection présidentielle à cause de cette formule, comme il peut la gagner en enfonçant cette porte. Même si c’est un calcul électoral, il est osé.

Emmanuel Macron a 40 ans. Il ne porte pas le fardeau de l’ère coloniale. Contrairement à tous ses prédécesseurs, reliés d’une manière ou d’une autre à la guerre d’Algérie, il fait partie d’une autre génération, presque d’un autre monde, celui de la mondialisation. Bonne ou mauvaise, peu importe : la mondialisation fait sortir les gens de leurs tribus, de leurs ghettos. Elle pousse ceux qui y sont à regarder le monde autrement. Ils sortent des carcans traditionnels et rassurants (nationalisme chauvin, partis traditionnels, ONG du 20ème siècle, etc.), pour tenter la nouvelle aventure de l’humanité. Il n’y a aucune garantie qu’avec la mondialisation, les choses se feront dans la bonne direction (la révolution industrielle a débouché sur la colonisation, deux guerres mondiales, le stalinisme), mais la mondialisation est une aventure qu’il ne faut surtout pas aborder à reculons.

  1. Echapper aux anciens modèles de pensée

A ce titre, Emmanuel Macron a développé une idée en dehors des appareils traditionnels. Car pour l’heure, aucun appareil politique français dit « de gouvernement » n’a adopté une position aussi radicale et n’en a assumé les conséquences. Benoit Hamon, qui a pourtant osé promettre de reconnaitre éventuellement un Etat palestinien s’il était élu, s’est cru obligé de contrer Emmanuel Macron, pour réfuter toute comparaison entre colonisation Shoah.

Pourtant, au sein la société française et chez les intellectuels, l’idée est largement admise. Des historiens de renom n’ont pas hésité, depuis de longues années, à engager le débat sur la question, sans trouver d’écho dans la classe politique.

  1. Retombées

Il reste à voir ce que signifie, pour l’Algérie, la déclaration d’Emmanuel Macron. Les officiels algériens avaient-ils anticipé cette déclaration? C’est possible. Ce qui expliquerait l’accueil exceptionnel qui lui a été consacré. Il reste à en tirer les conséquences. Ou les dividendes.

  1. De nouvelles relations algéro-françaises

En tout état de cause, la déclaration de Macron permet, s’il est élu, d’envisager les relations algéro-françaises sous un angle totalement différent. Qu’on le veuille ou non, ces deux pays se font face des deux côtés de la Méditerranée, et à l’heure des migrants et des populismes, leur rôle sera essentiel pour dessiner l’avenir de l’Afrique et de l’Europe, dont ils constituent deux passerelles majeures.

Les relations bilatérales n’ont jamais pu échapper à l’ambigüité et aux sous-entendus. Emmanuel Macron peut les sortir de cette impasse, pour les pousser vers d’autres terrains, plus positifs. Sa démarche peut aussi bien dégonfler la pensée d’une partie de la droite traditionnelle, et celle de l’extrême-droite françaises, toujours accrochées à des concepts néo-coloniaux, que décrisper les officiels algériens, qui ne sentiront plus peser sur eux des soupçons systématiques d’agir comme des « agents d’une puissance étrangère ».

  1. Repentance et excuses

Avec Emmanuel Maroc, la question de la repentance et des excuses devient caduque. Un président français élu, qui adopterait l’attitude de Macron, n’aurait plus besoin d’être interpellé sur le sujet. Ce sera à lui d’en tirer les conclusions, en agissant selon les convictions affichées, tout en préservant les intérêts de son pays tels qu’il les conçoit.

A contrario, continuer à exiger des excuses et une repentance d’un autre candidat n’a pas de sens. Se repent, et s’excuse pour ses actes, celui qui est convaincu d’avoir commis des erreurs. Un candidat qui continue à considérer le fait colonial comme une « œuvre positive », ou qui tente d’en faire un élément de négociation, ne mérite pas d’être considéré comme un partenaire crédible. D’autant plus qu’il est en décalage avec la société française, qui a largement évolué sur ces questions. C’est en direction de la société française qu’un effort éventuel mérite d’être mené.

  1. Défaillance

Enfin, pour l’Algérie, un point mérite d’être souligné. La période coloniale a donné lieu à des crimes contre l’humanité, et à de très nombreux crimes de guerre. Peu d’entre eux ont été documentés sur le plan juridique, notamment ceux concernant la guerre de libération.

Le travail de recherche, d’enquête, de compilation, n’a pas été accompli avec la rigueur requise, quand il l’a été fait. Aucun haut responsable militaire français n’a été poursuivi pour des crimes de guerre avérés, non couverts par les accords d’Evian.

Maurice Papon a été impliqué au moins à deux reprises dans des crimes de guerre : à Constantine, où il était préfet, avec des exécutions collectives, et à Paris, le 17 octobre 1961. Il n’a pas fait l’objet de poursuites.

Le célèbre rapport de Michel Rocard, faisant état de deux millions de déplacés pendant la guerre de libération, pouvait servir de base à des poursuites juridiquement fondées. Le GPRA a fait état d’un chiffre de déplacés plus élevé : 3.5 millions. Ce sont des faits avérés et reconnus, qui pouvaient constituer les fondements d’une action en justice.

Sur ce terrain, l’Algérie a failli. Elle n’a pas exploité à fond le système judiciaire occidental, que les avocats du FLN avaient pourtant appris à connaitre. Au lieu d’un travail méthodique, mené par des spécialistes, enquêteurs et juristes, la partie algérienne s’est limitée aux slogans et aux incantations.

Il n’est pas trop tard pour y remédier.

Publicités

Fin de parcours pour la CNLTD

 

La CNLTD a nourri beaucoup d’espoirs lors de sa création. Elle a aussi entretenu beaucoup d’illusions.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 février 2017)

L’opposition fait-elle le bon choix en s’accrochant à la CNLTD et à son instance de coordination, l’ISCO? Ne serait-il pas préférable pour elle, et pour le pays, d’admettre qu’elle est à la fin d’un cycle, et qu’il serait temps de passer à autre chose?

A la veille d’une échéance électorale cruciale, l’opposition ne peut faire l’économie de ce débat. Même si elle n’est pas obligée d’arriver à la même conclusion que le président de Jil Jadid, Sofiane Djillali, qui tire à vue sur certains de ses anciens partenaires, elle doit néanmoins se poser des questions sur la viabilité de cette démarche, sur ses résultats, ses échecs et ses limites. Une expérience de trois années de travail collectif mérite bilan.

Ce qui ne signifie forcément pas que l’opposition était dans l’erreur. Bien au contraire, la CNLTD a constitué une avancée remarquable dans la vie politique du pays. Elle a montré que l’opposition pouvait se retrouver autour de démarches concrètes, indépendamment des orientations politiques des uns et des autres. C’était une avancée importante dans un pays où beaucoup pensent détenir la vérité, et où une divergence sur une question accessoire peut aboutir à une scission au sein d’un parti. De nombreux partenaires ont appris, au sein de la CNLTD, à discuter avec des anciens adversaires, à faire des compromis, sans pour autant céder sur leurs choix idéologiques fondamentaux.

Une réaction, non un projet

Ceci ne peut toutefois occulter les limites de la CNLTD, dont le principal relève du péché originel : la coordination n’a pas été créée pour imaginer un projet collectif ; elle est née par réaction au 4ème mandat. En ce sens, elle ne constituait pas un projet pour l’avenir ; c’était un aveu d’échec face au coup de force du pouvoir qui avait décidé de maintenir le président Abdelaziz Bouteflika malgré son état de santé.

Dès lors que la situation ainsi créée était dépassée, que ce grotesque 4ème mandat est devenu un fait accompli, la CNLTD s’est trouvée désemparée. Que faire face au pouvoir ? Maintenir une alliance avec une composante hétéroclite, en s’accrochant à un SMIG de revendications démocratiques, tout en se rendant compte que la CNLTD était incapable de peser sur le rapport de forces politique? Fallait-il tenter d’aller plus loin, en créant une véritable alliance électorale, quitte à céder sur certaines questions politiques et idéologiques ? Ou  bien fallait-il ouvrir la porte pour que chacun reprenne ses billes, en attendant de prochaines échéances ?

Appétit politique

La CNLTD a réussi à maintenir une unité de façade, tant qu’il n’y avait pas d véritables enjeux. Mais les législatives de mai 2017 ont changé la donne. La perspective de marquer des points, de constituer une force visible au parlement, voir de participer au gouvernement, a sérieusement lézardé l’édifice.

Il est inutile d’évoquer le jeu du pouvoir, qui a appâté les uns et fait pression pour les autres pour les amener à participer aux législatives, les détachant de fait de la CNLTD. La question de fond est ailleurs : la survie de la CNLTD peut-elle apporter quelque chose à l’opposition et au pays? Si des partis membres rejoignent le gouvernement, s’ils intègrent des alliances gouvernementales, à quoi servirait une instance supposée coordonner l’action de l’opposition? Celle-ci risque de se transformer en club d’anciens amis coalisés contre le 4ème mandat, mais que tout sépare désormais. Autant mettre publiquement fin à l’expérience, avant de se retrouver dans une situation ubuesque où des partis membres de la CNLTD siégeraient au gouvernement, et se mettraient ainsi à manger avec le loup tout en pleurant avec le berger.

Défaillances

Par ailleurs, la CNLTD devrait se voir signifier sa fin de mission pour une autre raison : elle a été incapable d’éviter un 4ème mandat, elle n’a pas réussi à inverser la tendance politique depuis, et elle ne semble pas en mesure de faire face à l’éventualité d’un cinquième mandat. Elle a été défaillante sur de nombreux points. Elle n’a pas su adopter les formes d’organisation adéquates ; elle n’a pas réussi à mobiliser l’opinion ; elle n’a pas non plus pesé sur la décision politique.

Plus grave encore, elle a développé un mode opératoire dont elle est devenue prisonnière. Ses membres se sont installés dans une sorte de rituels de fonctionnement qui constituent désormais la principale justification de l’existence de la CNLTD. Les réunions périodiques commencent à développer un côté folklorique. A l’approche de nouvelles échéances politiques, elles risquent de devenir le principal sujet d’intrigue et d’affrontements, occultant les sujets essentiels.

Sans aller jusqu’à adopter une position «complotiste», selon laquelle la CNLTD a permis de contenir la colère du 4ème mandat, il serait peut-être raisonnable d’admettre certaines évidences : la CNLTD a été un montage qui n’a pu dépasser ses propres limites. Il serait peut-être temps de mettre fin à son agonie. Au moins pour permettre une meilleure visibilité de la scène politique et d’éviter d’ennuyeuses prolongations.

Quand Messali, Aït-Ahmed et Ben Boulaïd avaient vingt ans

 

 

Il n’y a pas d’impasse absolue. La politique offre toujours des issues. Il faut avoir la lucidité et la patience nécessaires pour concevoir un projet et lancer le processus adéquat pour le mettre en œuvre.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 février 2017)

 

J’aimerais être Messali Hadj en 1924.

J’aimerais être cet homme de 24 ans, forcé à l’exil pour survivre au tournant du siècle, alors que les dévastations de la première guerre mondiale sont encore visibles. A ce moment de l’histoire, les empires coloniaux sont au fait de leur gloire, l’Amérique commence à imposer sa puissance économique, les germes de l’horreur poussent en Allemagne, alors que Messali Hadj constate que son monde à lui, l’Algérie, n’existe plus.

Toute l’Afrique est alors à genoux. Le monde arabe, lui aussi soumis, écartelé entre une Nahdha utopique, une promesse communiste aux contours encore mal définis et un mouvement anticolonial balbutiant, ne sait pas quelle direction prendre. La France coloniale s’apprête à fêter avec faste le centenaire de sa présence dévastatrice en Algérie, où pauvreté, famine et ignorance sont endémiques. L’Etat algérien n’existe pas, les Algériens sont réduits à un état proche de l’esclavage.

Dans ce monde où tout pousse à une désespérance totale, Messali Hadj agite un espoir fou. Il pense à la liberté de l’Algérie, à la construction d’un pays souverain, libre, dont les habitants seraient maitres de leur destin. Messali Hadj réhabilite cette formule selon laquelle quand tu ne peux rien faire, demande l’impossible : c’est l’objectif le plus simple à atteindre.

Dans la solitude de l’exil, dans la précarité du travailleur émigré, dans la détresse de l’ouvrier exploité contraint à la survie, Messali trouve l’énergie pour exister et penser un avenir. Il trouve les compagnonnages nécessaires pour élaborer un projet incroyable. Il a la force de caractère pour balayer d’un revers de la main tous les aléas de la vie et dire que la seule œuvre qui en vaille la peine est ce projet absolument fou : l’indépendance de l’Algérie.

J’aimerais être Hocine Aït-Ahmed en 1948

J’aimerais me retrouver dans ce qu’a vécu cet homme, âgé de 22 ans à l’époque, plongé au cœur de ce qui deviendra la matrice de l’Etat algérien. Au sortir du grand massacre de la seconde guerre mondiale, vivant encore dans la terreur de ce qui fut le 8 mai 1945, et alors que le mouvement anticolonial entamait à peine ses premiers pas, Aït-Ahmed est chargé de préparer un rapport sur la lutte armée.

Aït-Ahmed n’a pas la formation politique, encore moins la formation militaire requise. Il se met alors à lire le peu de livres disponibles, consulte les ainés, se rapproche de ceux qui viennent de faire la guerre, et élabore un texte d’une incroyable densité idéologique et politique. Il concilie deux attitudes à priori inconciliables : il est à la fois visionnaire et pragmatique. Au loin, il voit l’indépendance de l’Algérie, objectif suprême qu’il faut atteindre. Et là, devant lui, il voit une autre réalité : une population analphabète, pauvre, non organisée ; des organisations politiques faibles, agissant à la limite de la légalité ; un système colonial broyant tout, ne laissant aucune marge à une action raisonnée. Malgré cela, il propose une démarche d’une clairvoyance remarquable, en vue de mettre su pied un redoutable appareil au service de l’indépendance, en lui fixant des règles politiques strictes.

J’aimerais être Mostefa Ben Boulaïd en 1952.

A tournant des années 1950, Ben Boulaïd voit tout s’écrouler autour de lui. L’homme avait été transformé par la terrible expérience de la seconde guerre mondiale. Au milieu des bombes, il a vu comment le monde pouvait changer par la force des armes, par la volonté des hommes, mais aussi comment le sens de l’organisation pouvait transformer de simples paysans en redoutables militants ou guerriers.

Engagé dans le mouvement national, il avait participé à mettre sur pied cette organisation qui serait l’instrument de l’indépendance. Mais brusquement, c’est le séisme. Le parti de tous les espoirs part en lambeaux. Ses dirigeants se déchirent pour des divergences basées sur le leadership, les méthodes, les choix politiques et idéologiques. L’organisation qui devait mener le combat contre le système colonial est démantelée, ses membres arrêtés, emprisonnés ou forcés à la clandestinité et à l’exil. Le travail de toute une génération de militants est sur le point d’être sabordé.

Ben Boulaïd agit avec méthode. Il fait le tri. Ce qui est dépassé, usé, inutile, doit être abandonné. Ce qui peut être utile, positif, doit être sauvé. Mais le point de rupture est ailleurs : il faut un cadre nouveau, d’autres méthodes, de nouvelles formes d’organisation, de nouveaux instruments, pour s’engager dans la nouvelle étape.

C’est là que Ben Boulaïd joue un rôle majeur, en rétablissant les contacts, en recollant les morceaux quand c’est nécessaire, en faisant patienter les plus excités, en galvanisant les plus hésitants, en travaillant patiemment à préparer ce qui va constituer l’acte de naissance de l’Algérie moderne : le 1er novembre.

J’aimerais avoir 24 ans aujourd’hui

Mais mieux que Messali, Aït-Ahmed et Ben Boulaïd, j’aurais aimé avoir vingt quatre ans aujourd’hui. J’aurais aimé être né dans un pays indépendant, doté d’un Etat, d’un parlement, d’une armée et d’une équipe nationale de football ; un pays qui a vécu les illusions du parti unique et les rêves de l’expérience démocratique, les douleurs des années 1990 et les espoirs de la paix revenue ; un pays qui a vécu l’euphorie de l’explosion des prix du pétrole, et l’angoisse de la baisse des prix ; un pays qui a enfin compris que sa richesse ne dépend pas de son volume d’exportation de gaz, mais de la qualité de ses écoles, de la productivité de ses entreprises, de l’efficience de ses institutions, du civisme et de la liberté de ses citoyens.

J’aimerais avoir 24 ans dans ce pays et me demander : qu’auraient fait Messali Hadj, Aït-Ahmed et Ben Boulaïd aujourd’hui? La réponse me parait évidente : ils rêveraient d’un pays prospère, avec des citoyens libres et des institutions adaptées, pour gérer une population de 60 millions d’habitants au milieu du siècle. Sur les moyens et la méthode, ils innoveraient. Ils imagineraient des instruments nouveaux, modernes. Car ces hommes étaient tellement modernes qu’ils avaient des siècles d’avance sur la classe politique actuelle.

A propos du retour du Maroc au sein de « la famille africaine »

A propos du retour du Maroc au sein de « la famille africaine »

 

Pour ceux qui ont un peu de temps à perdre, mon analyse sur le retour du Maroc au sein de l’Union Africaine

 

http://bit.ly/2kUr4Q9