Quand Messali, Aït-Ahmed et Ben Boulaïd avaient vingt ans

 

 

Il n’y a pas d’impasse absolue. La politique offre toujours des issues. Il faut avoir la lucidité et la patience nécessaires pour concevoir un projet et lancer le processus adéquat pour le mettre en œuvre.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 février 2017)

 

J’aimerais être Messali Hadj en 1924.

J’aimerais être cet homme de 24 ans, forcé à l’exil pour survivre au tournant du siècle, alors que les dévastations de la première guerre mondiale sont encore visibles. A ce moment de l’histoire, les empires coloniaux sont au fait de leur gloire, l’Amérique commence à imposer sa puissance économique, les germes de l’horreur poussent en Allemagne, alors que Messali Hadj constate que son monde à lui, l’Algérie, n’existe plus.

Toute l’Afrique est alors à genoux. Le monde arabe, lui aussi soumis, écartelé entre une Nahdha utopique, une promesse communiste aux contours encore mal définis et un mouvement anticolonial balbutiant, ne sait pas quelle direction prendre. La France coloniale s’apprête à fêter avec faste le centenaire de sa présence dévastatrice en Algérie, où pauvreté, famine et ignorance sont endémiques. L’Etat algérien n’existe pas, les Algériens sont réduits à un état proche de l’esclavage.

Dans ce monde où tout pousse à une désespérance totale, Messali Hadj agite un espoir fou. Il pense à la liberté de l’Algérie, à la construction d’un pays souverain, libre, dont les habitants seraient maitres de leur destin. Messali Hadj réhabilite cette formule selon laquelle quand tu ne peux rien faire, demande l’impossible : c’est l’objectif le plus simple à atteindre.

Dans la solitude de l’exil, dans la précarité du travailleur émigré, dans la détresse de l’ouvrier exploité contraint à la survie, Messali trouve l’énergie pour exister et penser un avenir. Il trouve les compagnonnages nécessaires pour élaborer un projet incroyable. Il a la force de caractère pour balayer d’un revers de la main tous les aléas de la vie et dire que la seule œuvre qui en vaille la peine est ce projet absolument fou : l’indépendance de l’Algérie.

J’aimerais être Hocine Aït-Ahmed en 1948

J’aimerais me retrouver dans ce qu’a vécu cet homme, âgé de 22 ans à l’époque, plongé au cœur de ce qui deviendra la matrice de l’Etat algérien. Au sortir du grand massacre de la seconde guerre mondiale, vivant encore dans la terreur de ce qui fut le 8 mai 1945, et alors que le mouvement anticolonial entamait à peine ses premiers pas, Aït-Ahmed est chargé de préparer un rapport sur la lutte armée.

Aït-Ahmed n’a pas la formation politique, encore moins la formation militaire requise. Il se met alors à lire le peu de livres disponibles, consulte les ainés, se rapproche de ceux qui viennent de faire la guerre, et élabore un texte d’une incroyable densité idéologique et politique. Il concilie deux attitudes à priori inconciliables : il est à la fois visionnaire et pragmatique. Au loin, il voit l’indépendance de l’Algérie, objectif suprême qu’il faut atteindre. Et là, devant lui, il voit une autre réalité : une population analphabète, pauvre, non organisée ; des organisations politiques faibles, agissant à la limite de la légalité ; un système colonial broyant tout, ne laissant aucune marge à une action raisonnée. Malgré cela, il propose une démarche d’une clairvoyance remarquable, en vue de mettre su pied un redoutable appareil au service de l’indépendance, en lui fixant des règles politiques strictes.

J’aimerais être Mostefa Ben Boulaïd en 1952.

A tournant des années 1950, Ben Boulaïd voit tout s’écrouler autour de lui. L’homme avait été transformé par la terrible expérience de la seconde guerre mondiale. Au milieu des bombes, il a vu comment le monde pouvait changer par la force des armes, par la volonté des hommes, mais aussi comment le sens de l’organisation pouvait transformer de simples paysans en redoutables militants ou guerriers.

Engagé dans le mouvement national, il avait participé à mettre sur pied cette organisation qui serait l’instrument de l’indépendance. Mais brusquement, c’est le séisme. Le parti de tous les espoirs part en lambeaux. Ses dirigeants se déchirent pour des divergences basées sur le leadership, les méthodes, les choix politiques et idéologiques. L’organisation qui devait mener le combat contre le système colonial est démantelée, ses membres arrêtés, emprisonnés ou forcés à la clandestinité et à l’exil. Le travail de toute une génération de militants est sur le point d’être sabordé.

Ben Boulaïd agit avec méthode. Il fait le tri. Ce qui est dépassé, usé, inutile, doit être abandonné. Ce qui peut être utile, positif, doit être sauvé. Mais le point de rupture est ailleurs : il faut un cadre nouveau, d’autres méthodes, de nouvelles formes d’organisation, de nouveaux instruments, pour s’engager dans la nouvelle étape.

C’est là que Ben Boulaïd joue un rôle majeur, en rétablissant les contacts, en recollant les morceaux quand c’est nécessaire, en faisant patienter les plus excités, en galvanisant les plus hésitants, en travaillant patiemment à préparer ce qui va constituer l’acte de naissance de l’Algérie moderne : le 1er novembre.

J’aimerais avoir 24 ans aujourd’hui

Mais mieux que Messali, Aït-Ahmed et Ben Boulaïd, j’aurais aimé avoir vingt quatre ans aujourd’hui. J’aurais aimé être né dans un pays indépendant, doté d’un Etat, d’un parlement, d’une armée et d’une équipe nationale de football ; un pays qui a vécu les illusions du parti unique et les rêves de l’expérience démocratique, les douleurs des années 1990 et les espoirs de la paix revenue ; un pays qui a vécu l’euphorie de l’explosion des prix du pétrole, et l’angoisse de la baisse des prix ; un pays qui a enfin compris que sa richesse ne dépend pas de son volume d’exportation de gaz, mais de la qualité de ses écoles, de la productivité de ses entreprises, de l’efficience de ses institutions, du civisme et de la liberté de ses citoyens.

J’aimerais avoir 24 ans dans ce pays et me demander : qu’auraient fait Messali Hadj, Aït-Ahmed et Ben Boulaïd aujourd’hui? La réponse me parait évidente : ils rêveraient d’un pays prospère, avec des citoyens libres et des institutions adaptées, pour gérer une population de 60 millions d’habitants au milieu du siècle. Sur les moyens et la méthode, ils innoveraient. Ils imagineraient des instruments nouveaux, modernes. Car ces hommes étaient tellement modernes qu’ils avaient des siècles d’avance sur la classe politique actuelle.

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