La leçon de Chakib Khelil à François Fillon

François Fillon, Amar Saadani, Ahmed Ouyahia: la politique serait-elle un terrain de jeu pour les seuls personnages infréquentables?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 2 mars 2017)

Les élections législatives du 4 mai mobilisent peu de monde en dehors des appareils politiques et des clientèles traditionnelles. Dire que l’opinion publique reste indifférente envers cette échéance électorale est un euphémisme. Sur les réseaux sociaux, l’expression est d’ailleurs très virulente. Les législatives sont suivies, au mieux avec amusement, au pire avec mépris. Elles sont considérées comme une opération destinée à organiser de nouvelles promotions sociales au profit de nouveaux cercles aspirant à intégrer le pouvoir, sans impact sur la vie politique du pays.

Personne ne s’y trompe. Les combats les plus âpres n’ont pas de lien avec les projets politiques. On n’y trouve ni idéologie ni militantisme. On se bat essentiellement pour savoir si on va décrocher une place parmi les personnes éligibles : les premières places pour les grands partis, la première pour les autres. C’est là qu’on a une chance de passer du statut de simple sous-fifre ou d’élu local à celui de député, pour qui toutes les portes seront ouvertes.

Les quelques très rares voix qui tentent de parler politique, projet, stratégie, sont inaudibles. Elles n’intéressent que quelques cercles très restreints, des cercles qui s’obstinent à déceler quelque lumière susceptible de mener à une issue pour sortir de l’impasse du quatrième mandat.

Ombres et lumière

Cette situation est le résultat d’un long processus de dépolitisation, de nivellement par le bas, qui a mené progressivement le pays vers un désert politique. Et qui a poussé des partis, qui se proclamaient récemment comme des chantres de l’opposition, à sortir leur calculette pour voir s’ils ont des chances d’entrer au prochain gouvernement. Reniement et résignation ont fait leur œuvre. La bravoure d’hier s’est transformée en appétit, sous la poussée d’appareils soucieux d’abord de participer au grand partage de butin.

Pas de changement en vue, donc. Pourtant, entre deux législatures, il y a des changements. Si, si, il y en a eu. Abdelaziz Belkhadem est invisible, Amar Saadani a disparu, et Toufik Mediène est devenue une ombre nocturne. Il y a peu de temps, ces trois hommes jouaient un rôle important dans la partition du pouvoir: les deux premiers animaient la scène politique, le troisième tirait les ficelles dans l’ombre, disait-on. Ahmed Ouyahia, un moment exclu, a réussi à rebondir rapidement, alors que Bouguerra Soltani, qui a quitté les feux de la rampe pour une Omra, s’agite furieusement pour reprendre une place qui, de son point de vue, lui revient de droit. Sous quelle idéologie ont vécu ces hommes, qu’il s’agisse de Bouguerra Soltani, Abdelaziz Belkhadem, Amara Saadani ou Ahmed Ouyahia? Nationalisme? Islamisme? Tout ceci est oublié. Balayé d’un revers de la main. Ce qui les unit, c’est être au pouvoir. Ni plus ni moins. Peu importe avec qui, comment et pourquoi faire.

Et Fillon surgit

En cette année 2017, tous ces hommes discrédités, regardés par l’opinion avec méfiance, quand ce n’est pas avec une franche hostilité, peuvent remercier un homme qui leur apporte un soutien inattendu : François Fillon. Le vainqueur de la primaire de la droite, en France, a adopté un comportement que n’aurait pas renié un apparatchik du FLN ou un bureaucrate du RND. En ce début mars, son attitude montre qu’il aurait d’ailleurs fait un parfait haut responsable du RND, du MSP ou du FLN : seule sa carrière compte. Seules ses ambitions définissent son attitude. Son parti, son pays, ses amis, son projet politique, sa chance de gagner l’élection, le discrédit qu’il jette sur sa formation et sur toute la classe politique, tout cela passe au second plan.

Le personnage plutôt discret, conservateur, se gaussant d’une morale infaillible et reprochant aux autres leurs frasques, s’est révélé comme un profiteur typique du système. Il s’en prend aux pauvres qui se servent du système mais il en tire dix fois plus qu’eux.

Différence

Est-ce suffisant pour dire que, tous comptes faits, c’est ça la politique? Qu’aucune classe politique n’est totalement saine, et que la politique n’attire que les gens véreux ? Ce serait une belle justification de la résignation qui s’est emparée de l’Algérie, et une excellente nouvelle pour les dirigeants algériens. Regardez Fillon, regardez Trump, nous disent-ils. La vie politique est sale, forcément sale. Elle ne peut déboucher que sur des Fillon, des Saadani, des Bouguerra.

Mais ceci est faux. D’abord, c’est la politique qui crée les plus grands hommes. Ensuite, la différence reste fondamentale entre un système démocratique et un système de type algérien. En Algérie, un Chakib Khelil est protégé, un Saadani peut revenir aux affaires, malgré les soupçons qui pèsent sur lui. En France, un François Fillon est politiquement fini. Il ne peut pas survivre au séisme qu’il a provoqué.

Dans un système démocratique, on peut certes tricher, détourner de l’argent. Mais si on est pris, on paie. Cash. Dans un système mafieux, c’est celui qui détourne qui fait la loi. Quand cette loi le menace, il la change ou la contourne.

Dans un système démocratique, un François Fillon est une exception. Dans un système à l’Algérienne, il constitue la règle. Un seul Fillon est en train de faire exploser le système politique français. Des tas de Amar Ghoul continuent de peupler les allées du pouvoir en Algérie. François Fillon a été convoqué par un juge. Chakib Khelil non, alors que les actes commis sont autrement plus graves.

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