Projet politiques et petites combines

La tripartite a donné à de grands discours. Mais les décisions qui y sont prise restent sans impact sur l’économie du pays.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, Jeudi 9 mars 2017)

Entre amis, on  peut tout se dire. Abdelmalek Sellal, Abdelmadjid Sidi-Saïd et Ali Haddad se sont tous dits lors de la tripartite tenue en début de semaine à Annaba. Le premier ministre, le chef de l’UGTA et le président de la principale organisation patronale se sont de nouveau rencontrés, ils ont fait des discours, ils ont échangé des amabilités, ils ont formulé des propositions pour faire avancer l’économie du pays, disent-ils, avant de rentrer chez eux, satisfaits de leurs prestations respectives.

Pour eux, la tripartite est un simple rituel auquel il faut se plier. Ce n’est plus un moment de négociation ni de décision. La présence des médias les contraint à quelques précautions de langage, à adopter un comportement convenu, sans plus. L’essentiel est d’afficher un unanimisme de façade, pour soutenir que l’Algérie est un modèle concertation sociale, et rappeler qu’aucune avancée économique n’est possible sans la paix sociale.

Une tripartite peut aussi servir à diffuser quelques messages secondaires. A Annaba, le fait majeur n’avait aucun rapport avec une quelconque innovation économique, ou avec des révélations fracassantes sur le fameux nouveau modèle économique de M. Abdelmalek Sellal. Le fait majeur, c’est les retrouvailles entre MM. Sellal et Haddad, après le couac et la brouille qui avait résulté de la mauvaise organisation du Forum africain, lorsque M. Haddad avait piétiné les platebandes du premier ministère et celles du ministère des affaires étrangères.

Des mots et des amabilités

Ce qu’ils se sont dits à Annaba ne rentrera pas dans les annales de la pensée économique. M. Sellal a affirmé qu’il veut ramener les importations à 35 milliards de dollars. Depuis la chute des prix du pétrole, il en a fait une obsession. Sait-il que l’Allemagne importe pour plus de 1.000 milliards de dollars, que la Chine importe pour plus de 2.000 milliards, et que la balance des paiements des Etats-Unis est déficitaire de 470 milliards de dollars?

M. Sidi-Saïd a appelé à défonctionnariser l’économie algérienne. Pourtant, lui-même a un statut bien plus contestable que celui du bureaucrate le plus inutile. Il est coopté depuis plus de deux décennies à la tête d’un syndicat de travailleurs, qu’il a réussi à transformer en un « bras social du DRS », selon la formule de Saïd Saadi.

M. Ali Haddad a plaidé pour une orientation de l’économie algérienne vers le marché africain. Aller en Afrique, c’est aller sur un terrain concurrentiel, alors que lui-même vit essentiellement de contrats obtenus grâce à sa proximité avec le pouvoir. A moins qu’il ne suggère aux entrepreneurs algériens de s’imposer en Afrique grâce à des contrats obtenus à la faveur d’interventions de hauts responsables algériens auprès de leurs homologues africains.

Des partenaires sociaux très commodes

De tels comportements débouchent sur des résultats déplorables. A commencer par la destruction du crédit que peuvent avoir des concepts aussi nobles que les luttes syndicales, la tripartite et la paix sociale. Il suffit d’évoquer l’UGTA pour voir comment réagissent les travailleurs. L’organisation de Sidi-Saïd est devenue un véritable repoussoir. Seuls ceux qui cherchent un tremplin pour intégrer les appareils sont intéressés par la centrale syndicale. La masse des travailleurs s’en détourne, renonce au militantisme syndical, ou s’oriente vers des syndicats autonomes que le pouvoir ne veut pas admettre comme de vrais interlocuteurs.

La tripartite a elle aussi perdu tout son sens. Lieu de négociations et de débat, elle s’est transformée en un rituel pour enregistrer des doléances et avaliser des décisions prises dans d’autres centres de pouvoir. Les patrons pensent en être les vrais gagnants, car ils ont l’occasion de côtoyer des membres du gouvernement pour débloquer certains dossiers. Ceci est valable pour les plus puissants d’entre eux. Les autres se trompent : en favorisant ces méthodes, ils contribuent à verrouiller le reste de l’économie.

Le concept de pacte social, novateur et moderne, est un élément essentiel pour préserver la paix sociale. Il a été folklorisé et dévalorisé. Les organisations patronale et syndicale ont été sommées d’y adhérer, elles n’en ont pas discuté le contenu et la concrétisation. Et la paix sociale a été préservée non par la concertation et le dialogue, mais par la rente.

Perversions

Toutes ces perversions ne sont toutefois que la conséquence d’une autre dérive, celle de la pratique politique. Il suffit de voir comment se préparent les législatives pour s’en convaincre. On y parle de listes, de candidats, de leur classement, mais il y a très peu de place pour les projets politiques. Pourquoi faire ? L’élection est vue comme une sorte de concours à l’issue duquel un certain nombre de personnes vont se débrouiller un CDD de cinq ans, avec un travail peinard et bien rémunéré. Pas plus. Quel futur député peut se vanter de peser sur la formation du futur gouvernement? Quel député pourra se targuer d’avoir une influence sur les orientations économiques, les choix politiques et sociétaux de l’exécutif post-mai 2017?

La dérive est telle que l’Algérie a oublié que les élections législatives devraient, en théorie, dégager une majoritaire parlementaire supposée prendre en charge les affaires du pays. Ni la constitution, ni les pratiques politiques en vigueur ne le permettent. Ce n’est pas une tripartite regroupant trois copains qui va changer le cours des choses, car Parlement et Tripartite sont des espaces pour petites combines, non pour un projet politique.

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