Economie algérienne: quatre réponses à Slim Othmani

Partenariat public-privé, dépénalisation de l’acte de gestion, monnaie et convertibilité, autosuffisance.

Slim Othmani, président du Cercle pour l’Action et la Réflexion sur l’entreprise (CARE), a publié une contribution sur le site de Maghreb Emergent, intitulée:

Les 6 Syndromes Phobiques de l’Economie Algérienne et comment en guérir

http://bit.ly/2os6ubc

 

Pour engager le débat, j’ai publié une réponse en quatre parties sur les questions qui me paraissent cruciales:

Réponse à Slim Othmani (1) – Le Partenariat public-privé et le risque de prédation en Algérie

http://bit.ly/2qrXqo7

Réponse à Slim Othmani (2) : dépénaliser l’acte de gestion, un faux problème

http://bit.ly/2pkNUDS

Réponse à Slim Othmani (3) : La valeur du dinar au cœur de l’échec économique

http://bit.ly/2px34Id

Réponse à Slim Othmani (4) L’autosuffisance, une hérésie qui dure

http://bit.ly/2pSfziO

 

Polémique: Ce que Macron dit à la France et au monde

 

Polémique

Ce que Macron dit à la France et au monde

Emmanuel Macron s’est lancé un pari fou, et a gagné. Sa victoire, obtenue contre les appareils traditionnels, comme celle de Donald Trump, a toutefois un contenu radicalement différent.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 avril 2017)

Une fois épuisés les clichés sur Emmanuel Macron candidat du CAC 40, de la finance (ah ! la banque Rothschild, je vous l’avais bien dit !), une fois ressassés les raccourcis sur le candidat caché de François Hollande et du système, de la franc-maçonnerie et du grand capital, il faudra bien passer à autre chose. Dans cette course à la pensée toute faite, nourrie d’une dose -légitime- de méfiance, d’une pincée de complotisme et d’un excès de caricature, on a même eu droit, entre frites-omelettes et Selecto, à cette ultime révélation selon laquelle Macron serait le candidat de l’Algérie !

Passons donc. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas aller dans la polémique, mais dans une direction totalement opposée, pour tenter de comprendre un phénomène d’une ampleur? Car la vague est immense : Emmanuel Macron, qui a lancé son mouvement En Marche il y a à peine un an, a devancé les partis qui ont dirigé la France depuis plus d’un demi-siècle. La performance est si grande qu’elle nécessite une révision générale des grilles de lecture et de certains concepts traditionnels, devenus inopérants.

La victoire de Macron au premier tour de la présidentielle française, et son probable succès au second tour, est le résultat d’une lecture osée de quatre crises qui se sont superposées : un pays en crise, une pratique politique en crise, une Europe en crise, un système représentatif en crise, et la crise de la mondialisation.

Un pays en crise

Dire que la France est en crise est un euphémisme. Les systèmes traditionnels ont été incapables d’apporter des solutions à des questions qui se posent à la société française depuis des décennies, comme le chômage et la précarité. Les politiques traditionnelles menées par les partis traditionnels ont échoué. C’est donc une question d’approche, pas une question de moyens, ni de volonté, ni de financements.

Emmanuel Macron a intégré cette donnée. La gauche, seule, ne peut apporter d’alternatives. Elle est trop enfermée dans ses dogmes. La droite non plus. Ses recettes éculées ont montré leurs limites. Il faut donc dépasser le système traditionnel, pour mener des réformes que ni la gauche seule, ni la droite seule, ne peuvent engager. Sa démarche visant à bousculer les lignes pour faire émerger une nouvelle force politique capable de faire les compromis nécessaires en vue de mener les réformes de fond a été un pari réussi.

Il lui reste à organiser ces compromis, nombreux et incontournables. Les réformes feront des victimes, en bas de l’échelle sociale plus qu’en haut, mais il faudra assumer. Mais -et c’est là un classique-, plus le temps passe, plus le prix à payer sera élevé.

Pratique politique en crise

Les militants traditionnels, vivant dans un monde bien compartimenté, avec des repères solidement établis, se sont retrouvés déboussolés. Ils voient s’écrouler, sous leurs yeux, un monde qu’ils croyaient immuable. Les uns ont tenté de s’accrocher à une candidature absurde de François Fillon, d’autres ont pensé possible de dépasser les appareils traditionnels en forçant une alternative à gauche, pendant qu’un troisième courant tentait de reconstituer un passé qu’il croit mythique, en allant à l’extrême droite.

Pourtant, dans un tel environnement, ne peuvent gagner que les visionnaires, ceux qui ont saisi le sens de l’histoire, et qui vont résolument vers la création de nouveaux instruments pour lancer de nouvelles démarches. C’est le pari, gagnant, de Macron. J’en vois beaucoup sourire quand le mot « visionnaire » est accolé à Macron, mais si l’Allemagne se porte bien aujourd’hui, c’est grâce aux réformes structurelles et impopulaires menées au tournant du siècle par Gerhard Schroder.

L’Europe en crise

L’élection française constituait aussi, d’une certaine manière, un référendum sur l’Europe. Les principaux candidats en lice présentaient un spectre de visions très différentes. Entre le rejet pur et simple de Marine Le Pen et l’orientation résolument pro-européenne de Macron, il y avait toutes les attitudes, avec l’hésitation confuse de François Fillon et la menace conditionnée de Jean-Luc Mélenchon.

Le poids du Brexit était sensible. Une défaillance éventuelle de la France signifiait clairement la fin de l’Europe, qui s’est construite autour de la réconciliation franco-allemande. En ce sens, la critique de l’Europe telle qu’elle s’est faite s’est concentrée sur des questions sensibles -suprématie de la finance, déséquilibre nord-sud, poids de l’Allemagne-, mais non essentielles. Les critiques du moment, acerbes et justifiées, ont occulté ce que l’Europe a apporté de fondamental: une prospérité inégalée, pas de guerre depuis 70 ans, des pays tirés collectivement vers le haut grâce l’Union européenne, à l’exemple de l’Espagne et du Portugal, ainsi que les anciens pays de l’est.

Alors que les autres candidats proposaient des sorties à gauche, à droite, ou dans le statuquo, Emmanuel Macro a proposé une sortie par le haut. Plus d’Europe, mais mieux. Il parie sur un effort de l’Allemagne pour trouver un nouveau cap, ce qui renforcerait le cœur de l’Europe à un moment où l’Allemagne est soumise à de fortes pressions américaines.

Mondialisation et crise de représentation

Emmanuel Macron n’est pas Donald Trump. Il est même à l’opposé. C’est l’homme politique occidental le plus engagé dans la mondialisation, avec ses aspects positifs et ses travers. Car la mondialisation n’est pas un long fleuve tranquille. La preuve : elle a créé Donald Trump.

Nager à contre-courant, ou se mettre en marge de la mondialisation, est pourtant absurde. On en connait un bout en Algérie. Les courants altermondialistes ont réussi à imposer un débat, mais ils n’ont pas encore proposé de réponse viable. Les réponses de Trump, de Marine Le Pen, du Roi Salmane et de la Corée du Nord ne sont pas non plus viables. Une frange de cette mouvance altermondialiste s’est même lancée dans une critique nihiliste, niant en bloc tout ce qu’apporte la mondialisation, alors qu’un seul de ses aspects, l’internet, justifierait qu’on l’applaudisse.

Cette critique de la mondialisation surfe sur un terrain favorable, offert par la crise de la représentation politique. Celle-ci est gérée par des instruments hérités du 19ème siècle, voire plus anciens. Les professionnels-rentiers de la politique traditionnelle, qui ont tout façonné selon leurs besoins et leurs aptitudes, refusent de changer. Ils répètent à l’envie certains mots qui désignent leur stagnation -internet, réseaux sociaux, abstention-, sans en tirer les conséquences. Pire : en France, les deux grands partis de gouvernement ont cru se moderniser en ayant recours aux primaires, une formule d’un autre siècle. Ils sont allés au suicide.

Sur ce terrain, Emmanuel Macron a une longue d’avance. Mais pour lui comme pour ses adversaires, rien n’est gagné d’avance, et rien n’est définitivement acquis.

Polémique: pourquoi je risque de voter le 4 mai

Un autre enjeu pour le scrutin du 4 mai

Pourquoi je risque de voter le 4 mai

 

Participer ? Boycotter ? L’essentiel est ailleurs : quel contenu donner à son choix en faveur d’une option  ou de l’autre?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 avril 2017)

Salima Ghezali tente de donner du sens à une élection législative qui en a si peu. Dans une interview au site TSA, cette militante au long cours évoque le scepticisme qui entoure le scrutin, la difficulté de dire des choses cohérentes dans une société déstructurées, et où domine une pratique politique destructrice. Elle le dit sans illusions, mais sans perdre espoir non plus.

Engagée dans la liste FFS, elle relève qu’elle mène campagne « dans une société en crise ». Le pays « subit de plein fouet les crises qui frappent les militantismes aujourd’hui». Elle enfonce le clou quand elle parle du climat ambiant : « Il y a une chute au plan de la qualité culturelle. Le militant est un citoyen qui est déjà fatigué lorsqu’il sort de chez lui le matin. Il faut encore gagner la bataille de l’organisation et de la cohérence dans la pratique quotidienne». Elle fait un autre constat très dur : « Des questions importantes sont traitées de manière légère. Les instruments de la gouvernance sont inopérants et le système de pouvoir n’est plus opérationnel ». Elle note aussi « une absence de vision et, probablement, une perte de contrôle des instruments de la gouvernance et de la décision ».

Face à ce sombre tableau, elle refuse pourtant d’abdiquer. Pourquoi est-celle candidate, elle qui tape depuis tant d’années sur le système ? « Une idée me semble majeure : les luttes citoyennes doivent se mener dans un cadre institutionnel », dit-elle.

Réhabiliter le politique

Une démarche guide son action: le consensus national, nécessaire, indispensable. Pour elle, il y a un « lien entre la résolution de la crise politique » et le retour à « un cadre où la pratique sociale, économique et culturelle retrouverait la cohérence et le sens de l’intérêt général et du droit ».

Et elle finit par une note, pas forcément optimiste, plutôt « lucide » : « Il y a une société vivante derrière la chape de plomb et la caricature qui sont imposées par l’élite dominante ». Elle ajoute : « il y a des militaires qui ne sont pas nécessairement gros et brutaux, des politiques pas nécessairement imbéciles et corrompus, des écrivains pas nécessairement néo-colonialistes et des musulmans pas nécessairement fanatiques ». Pour elle, « cette terre est généreuse ». Elle plaide donc pour « un effort collectif », en rappelant que « les militants sont mus par l’espoir. Et l’espoir est une lutte ».

De la considération

De Theniet El-Had, au cœur de l’Ouarsenis, Abdelkader Ghessab tente lui aussi de donner de la consistance au scrutin. Franc-tireur, il n’a pas la même ambition nationale que le FFS, mais il révèle ce que, à d’autres échelles, on attend des législatives : de la considération pour des zones oubliées, du débat là où il n’y en a jamais, un coup de projecteur sur des contrées qui n’apparaissent dans les médias qu’à la faveur de drames ou d’actions terroristes.

Dans ces contrées perdues de l’intérieur du pays, la vie est enserrée entre une bureaucratie omnipotente et des baronnats locaux. En dehors de ces sphères, il n’y a pas d’existence politique. A de rares exceptions, la société civile se limite à des associations qui constituent un simple prolongement de l’administration. Que la ville s’appelle Aflou, Barika, Aïn-Sefra ou Boghni, le  mode de gestion de la localité est le même, ce qui réduit fortement les possibilités d’action d’un militant.

Vivre à côté

Dans une autre sphère, Abdelaziz Belaïd continue de poser ses pions. Le président du parti El-Moudtaqbal ne se fait pas d’illusions. Tant que le président Abdelaziz Bouteflika est là, la marge est extrêmement réduite. S’y opposer frontalement, c’est laisser des plumes et vivre tout le temps sur la corde raide. Coller au pouvoir, c’est se compromettre, et hypothéquer l’avenir. D’où cette cohabitation discrète : tout en maintenant des rapports courtois avec le pouvoir, tenter de construire un édifice solide pour l’après Bouteflika.

Dans cette perspective, participer aux élections est une opportunité à ne pas rater. Cela permet de donner de la visibilité au parti, de construire et d’élaborer son propre discours, de développer des réseaux, et de prospecter pour recruter ou faire émerger de nouveaux cadres qui vont renforcer le parti.

Convergences

Smaïl Goumeziane, lui, n’est pas candidat. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un point de vue très lucide sur le scrutin et ses enjeux. Il balaie d’un revers de la main « les postures à l’égard des élections législatives ou présidentielles », pour évoquer « les possibilités concrètes, même réduites, qui s’offrent dans le cadre de ces joutes électorales ou au dehors pour faire avancer les revendications légitimes ».

Pour lui, « tous les espaces démocratiques et toutes les formes de luttes pacifiques se valent, pour peu que les conditions et objectifs du combat pacifique soient clairement exprimés et défendus. A défaut de ces espaces institutionnels et légaux, même faiblement représentatifs, il n’y aurait plus alors de place que pour les émeutes, voire des aventures aux conséquences incalculables », ajoute-t-il. Selon lui, « c’est le sens qu’il faut donner à la participation libre à ces élections législatives. C’est aussi le sens qu’il faut donner à ceux qui ont, librement, choisi le boycott ».

Il s’agit là, évidemment, de ceux qui vont aux élections dans une logique politique. Pour les autres, ceux qui aspire juste à être recrutés au parlement, c’est une autre affaire.

Erdogan entraine la Turquie vers un nouveau crash

Erdogan entraine la Turquie vers un nouveau crash

 

Du « modèle démocratique turc », proche de celui de l’Europe, il reste peu de choses. Erdogan est passé par là.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, lundi 17 avril 2017)

 

Recep Tayip Erdogan s’apprête à entraîner la Turquie vers un second crash. Après onze années au poste de premier ministre et trois années à la présidence de la république, il est sur le point de transformer la Turquie en un quelconque pays du Tiers-Monde, alors qu’il avait la possibilité d’en faire un pays moderne, susceptible d’entraîner toute une région dans son sillage.

Pourtant, l’homme avait de sérieux atouts pour réussir. Quand il devient premier ministre en 2003, il dirige un pays qui commence à s’installer dans de solides traditions parlementaires, après de longues décennies d’hésitation entre des militaires héritiers d’Ataturk et des tentatives de pouvoir civil aux résultats mitigés. La Turquie aspirait alors à intégrer l’Europe, et menait des réformes politiques et institutionnelles crédibles exigées par l’Union Européenne. Le virage vers un Etat de droit était amorcé, créant un climat de stabilité et une sérénité favorables aux affaires. La Turquie a connu pendant près d’une décennie un taux de croissance respectable, et les produits turcs commençaient à conquérir les marchés du Caire, de Doha et d’Alger. Ankara apparaissait comme un candidat légitime pour rejoindre le Brésil, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud au sein des BRICS. La chute du mur de Berlin, l’isolement de l’Iran, le prestige d’Istanbul et le chaos irakien permettaient à la Turquie d’apparaitre comme un pôle de stabilisation et un relais incontournable vers cet Orient si agité.

Un héritage dilapidé

Erdogan a réussi à dilapider tout cet héritage. Est-ce le sentiment confus que l’Europe, réticente, n’accepterait jamais son pays comme membre à part entière ? Est-ce la volonté de faire de son pays un nouveau partenaire capable de jouer parmi les grands ? Est-ce un choix idéologique de devenir le premier au sein d’un nouveau pôle de l’Islam, à construire, plutôt que de jouer les seconds rôles dans une Europe qui le traitait avec dédain, alors que la population turque est sur le point de rattraper celle de l’Allemagne réunifiée ? Est-ce la volonté de régner sur la Méditerranée dans laquelle il s’estime plus légitime que les puissances qui la dominent ? Est-ce la nostalgie de l’empire ? Ou est-ce le narcissisme d’un dirigeant mégalo comme il y en a tant dans le monde ? Toujours est-il que le dirigeant turc a amorcé un virage progressif mais significatif, en faisant de l’Islam la matrice et le référent central de la politique de son pays.

Surfant sur une popularité réelle et un succès économique évident, Erdogan a probablement mal interprété les raisons de ses succès. Ceux-ci étaient le résultat des réformes introduites jusque-là, et qui avaient fait leurs preuves ailleurs. Cela va de l’Etat de droit à l’ouverture sur le monde, en passant par l’indépendance de la justice et le désengagement relatif de l’armée de la vie politique. Mais lui pensait différemment. Comme tout dirigeant narcissique, il pensait que c’était le fruit de ses décisions. c’était le premier crash.

L’attrait du pouvoir

Une fois devenu président de la république, il s’est senti dépouillé de certains pouvoirs qu’il exerçait comme premier ministre. Il a donc voulu les transférer au poste qu’il occupe, en dépouillant le parlement d’une partie importante de ses prérogatives, provoquant l’ultime crash dont la Turquie aura de la peine à se relever. Ce faisant, il agit selon le profil type de l’autocrate qui considère la séparation des pouvoirs comme une atteinte à ses propres pouvoirs, et que le fonctionnement institutionnel est une entrave à ses décisions. Le référendum de dimanche 16 avril vise donc à effacer une anomalie : un président de la république ne peut se limiter à des charges honorifiques ; il doit exercer le vrai pouvoir. Et si de nombreux anciens partisans, comme l’ex-président Abdullah Ghul, contestent ce choix, ils ont tort. Ils doivent se plier.

L’Europe aussi doit se plier. Celle-ci montrait clairement son hostilité à la démarche d’Erdogan. Lui répondait en se cabrant, menaçant de recourir à des mesures, comme la peine de mort, qui a disparu en Europe. C’était à la limite de la provocation : ses décisions semblaient parfois destinées à susciter la colère de l’Europe, pour entretenir un sentiment national dont il se servait sans vergogne.

La victoire attendue du « oui » au référendum lui permettra de prendre les pouvoirs traditionnellement confiés au parlement. Ce qui ne préjuge rien de bon. Sa légitimité populaire n’est pas en cause, mais c’est qu’il va en faire qui pose problème.

Juillet 2015

Et force est de constater que l’homme ne se contente pas de demi-mesures, comme le montre un crash antérieur, celui de la sanglante tentative de coup d’Etat de juillet 2015. Selon le décompte établi par un site internet, celle-ci a donné lieu à une répression féroce : 41.000 ont placées en détention provisoire, 7.000 fonctionnaires renvoyés, 37.000  suspendus, 103.000 poursuivies en justice, et 158 médias fermés, dont 60 chaînes de télévision et stations de radio, 19 journaux, 29 maisons d’édition et cinq agences de presse. Dans l’intervalle,  150 journalistes ont été arrêtés et 10.000 employés des médias ont perdu leur emploi.

Un tel bilan n’effraie pas Erdogan. Là encore, il agit plutôt comme un autocrate classique : il pense que si la contestation se développe, c’est parce que la répression n’a pas été menée jusqu’au bout. Il ne peut imaginer qu’il est impossible de poursuivre plus de 100.000 personnes pour un coup d’Etat organisé au cœur de l’armée.

Un crash peut en cacher un autre

La surenchère nationaliste permet aussi d’éviter à l’opinion turque d’évoquer le naufrage provoqué par un autre crash, l’engagement sans limites dans le conflit syrien. En voulant à tout prix participer à la chute du président syrien Bachar El-Assad, il a gravement sous-estimé les conséquences de sa décision, qui a provoqué une crise grave avec la Russie, une déstabilisation de toute la région, une résurgence de la question kurde, et ce flux dramatique de millions de migrants qui ont bouleversé le monde.

Mais dans l’optique d’Erdogan, une crise n’est pas la fin du monde. Ça dépend de ce qu’on en fait : élargir son pouvoir, élargir la sphère d’influence de son pays, quitte à provoquer une nouvelle crise pour faire oublier la précédente. Mais les choses n’évoluent pas de manière linéaire. Naguère, il y avait un « modèle turc » qui était proposé aux pays musulmans, proche de ce qu’offrait la démocratie stabilisée d’Europe. Aujourd’hui, la Turquie est en guerre en Syrie et au Kurdistan, elle a des frontières avec deux pays en guerre et plusieurs autres instables, elle accueille des millions de réfugiés, et ses institutions déclinent inexorablement. Jusqu’au prochain crash.

Trump et Poutine écrasent la Syrie

Chefs de guerre et simples potiches

La guerre en Syrie échappe désormais totalement aux acteurs syriens. Ceux-ci ont certes une responsabilité écrasante, mais leur impact sur l’issue du conflit est presque nul.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 avril 2017)

Déclencher une guerre est un choix douloureux et décisif. Rappeler que les guerres font deux grandes victimes, les populations civiles et la vérité, c’est  rappeler une évidence. Mais une fois le premier pas franchi, il ne suffit pas de publier des communiqués triomphalistes ou de susciter l’émotion de l’opinion internationale. Encore faut-il maitriser le déroulement du conflit, d’éviter qu’il ne débouche sur des engrenages incontrôlables. D’où cette question : à partir de quel moment une guerre devient un simple engrenage, une sorte de routine morbide, durant laquelle on aligne les bilans des morts, des blessés et des destructions?

Il y a assurément une différence fondamentale entre un choix politique assumé, avec un objectif et des méthodes publiquement énoncés, pour lesquels on mobilise une population, des moyens, et des soutiens de toutes sortes ; et des conflits armés dans lesquels les acteurs en première ligne ne maitrisent plus leurs destinées, se contentant de reproduire des comportements guerriers, pour déboucher sur des engrenages sur lesquels ils n’ont plus prise.

Tout one-two-trisme mis à part, la guerre de libération déclenchée le 1er novembre 1954 est l’une des rares conflits maitrisés de bout en bout dans la région Afrique du Nord – Moyen-Orient. C’est une guerre qui avait un objectif précis, et qui a été solidement encadrée sur le plan politique et organisationnel, grâce à des textes de référence et des structures d’une redoutable efficacité, ce qui a permis d’éviter toute dérive significative. Du rapport présenté par Hocine Aït-Ahmed au Comité Central du MTLD en 1948 à la création du GPRA, en passant par la déclaration du 1er novembre, et l’organisation méthodique mise en place par le congrès de la Soummam, tout a été mis en place pour maintenir un cap stratégique, tout en adaptant les moyens et les méthodes à de nouvelles conjonctures. A ce titre, cette guerre de libération a été un des rares conflits où la décision politique n’a jamais échappé à ses initiateurs.

Engrenages libyen et syrien

A l’inverse, peut-on en dire autant de ce qui se passe en Libye, en Syrie, en Irak ou ailleurs? En Libye, l’insurrection populaire a rapidement débordé ses initiateurs. Au bout de quelques semaines, la contestation s’est armée, dans un engrenage clairement alimenté par des forces externes. Celles-ci ont rapidement pris le pas sur le reste, donnant à l’insurrection une tournure radicalement différente, transformant une contestation pacifique en une insurrection armée.

Dès lors, les acteurs libyens, Kadhafi et insurgés, ont totalement perdu le contrôle du conflit, au profit de puissances externes symbolisées par l’intervention de l’OTAN. C’est l’Alliance Atlantique qui a ensuite pris le relais, favorisant un développement chaotique du conflit. Seule l’Union africaine a tenté de contenir le conflit dans des contours acceptables, mais elle n’avait ni l’influence politique, ni les ressources nécessaires pour imposer une autre ligne de conduite.

La Syrie a subi le même engrenage, en plus meurtrier. La Russie, qui avalisé une intervention de l’OTAN sous la couverture de l’ONU en Libye, s’est sentie dupée. Elle ne voulait pas que l’expérience se répète en Syrie. Elle s’est cabrée, refusant de donner son accord à une intervention internationale contre Bachar El-Assad. Des acteurs régionaux ont ensuite pris le relais : Iran et Hezbollah libanais d’un côté, Arabie Saoudite et ses amis du Golfe, Turquie, ainsi que les pays occidentaux et Israël de l’autre. L’apparition d’un nouvel acteur, Daech, plus incontrôlable, a considérablement compliqué la donne. Jusqu’à aboutir à l’intervention décisive de la Russie, avec l’assentiment probable des Etats-Unis et d’Israël.

Acteurs impuissants

Dans une situation aussi confuse, de quelle marge dispose réellement un chef de guerre, qu’il s’agisse du syrien Bachar El-Assad, de l’irakien Haïder Al-Ibadi ou du libyen Khalifa Haftar? Cela ne signifie pas nier la responsabilité écrasante de Bachar El-Assad ou Kadhafi, qui ont mené leurs pays à des impasses, mais aucun de ces chefs de guerre ne tiendrait sans ses supports extérieurs. Aucun d’eux n’est en mesure d’influer sur le cours de la guerre de manière indépendante. Sans l’apport des forces américaines et iraniennes en Irak, sans les forces américaines, iraniennes et russes en Syrie, les pouvoirs dans ces pays ne tiendraient pas une année, peut-être pas un mois. Faut-il encore parler du Yémen où une absurde guerre par procuration se poursuit, provoquant désolation, famine et destructions dans l’un des pays les plus pauvres de la région ?

De l’autre côté, les rebelles syriens n’auraient pas tenu aussi longtemps sans un soutien massif d’alliés régionaux et occidentaux. Dans un jeu morbide, ces soutiens externes agissent désormais non pour faire basculer l’issue d’un conflit, mais pour éviter l’écrasement d’un allié. Leur action a un seul résultat concret : entretenir la guerre. Une guerre dont, du reste, on a oublié l’objectif : s’agit-il, aujourd’hui en Syrie, d’obtenir le départ de Bachar El-Assad, d’installer un régime démocratique, d’éviter une victoire de Daech ou d’entretenir une guerre interne pour éviter à Israël d’avoir pour voisin un pays potentiellement hostile et puissant? Qui peut affirmer aujourd’hui que les guerres d’Irak n’avaient pas pour finalité ultime de pousser le pays arabe au plus fort potentiel dans un engrenage d’autodestruction?

Garder le contrôle

Dans tous ces conflits, de la Libye à l’Afghanistan, ont sévi des chefs de guerre dont on a peu ou prou oublié les noms et les objectifs. Ne survivent que quelques noms et sigles : Taliban, Daech, Al-Qaïda, Alep, Aylan, Kurdistan, etc. Mais il est impossible de citer un chef de guerre en mesure de définir son projet et de dire comment il entend y parvenir. Les positions de tous ces protagonistes de conflits meurtriers dépendent totalement de décisions prises ailleurs, faisant d’eux de simples potiches de guerres qui les dépassent. Bachar El-Assad ne peut décider du sort d’aucune bataille significative sans ses appuis russes et iraniens. Ses ennemis non plus. Ils sont totalement dépendants de l’aide militaire, financière et même de troupes externes, y compris quand il s’agit de forces non gouvernementales, comme ces milliers « d’expatriés » enrôlés au sein de Daech.

Après six ans de guerre en Syrie, il est devenu évident que l’issue du conflit se décidera à Washington et Mosvou, accessoirement à Londres, Paris et Téhéran. Ce qui montre qu’une bonne cause ne suffit pas pour gagner une guerre. Encore faut-il se donner les moyens de rester maitre de sa décision, d’éviter qu’elle ne soit détournée vers d’autres objectifs, ou qu’elle soit récupérée au profit d’autres acteurs et d’autres agendas.

Le RCD refuse de rencontrer les observateurs de l’Union Européenne

Le RCD a annoncé qu’il refuse de rencontrer les émissaires de l’Union Européenne.

http://bit.ly/2p1T1Lt

J’approuve cette position, mais l’argumentaire me semble insuffisant. Il faut aller plus loin.

Le RCD estime que les émissaires de l’Union européenne n’obéissent pas aux mêmes standards utilisés dans d’autres pays, ce qui est juste. Il réclame donc une mission de vrais observateurs, avec un contenu étendu.

L’argument peut être accepté. Mais il faut aller plus loin:

  • réclamer des élections avec des observateurs algériens, crédibles.
  • Et aller encore plus loin: réclamer des élections sans observateurs, où l’administration serait vraiment neutre, où la justice serait juste (une absurdité qu’il faut rappeler), avec des médias publics neutres, et un seul arbitre: le peuple algérien. C’est lui seul qui doit juger de la validité des élections

L’Algérie n’aura de vraies élections que le jour où elle pourra se passer de l’appréciation des autres.

Quand l’Algérie s’étouffe avec une frite

Quand l’Algérie s’étouffe avec une frite

 

 

Elections et hausse des prix ne font pas bon ménage. C’est ce qui explique les dérives de la crise de la pomme de terre.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 avril 2017)

Kouider Khellas, un exploitant agricole de près de 70 ans, a été jugé en « comparution immédiate », condamné et emprisonné la semaine dernière à Aïn-Defla. Victime collatérale de l’affaire de la pomme de terre, il a joué le rôle de bouc-émissaire au profit d’un système devenu incontrôlable.

La genèse de l’affaire est effrayante de banalité. Un haut responsable, intervenant à partir d’Alger, et cherchant une issue pour faire face à la hausse du prix de la pomme de terre, a choisi une solution à sa portée : dénoncer les spéculateurs. C’est-à-dire personne en particulier. Il a affirmé que les fellahs de Aïn-Defla avaient soustrait au marché 21.000 tonnes de pomme de terre. Leur objectif : créer la pénurie et revendre leur produit à un prix élevé.

Vérification faite sur place, au lendemain de cette déclaration, cette affaire était complètement fausse. Un montage complet. Au moment où cette information a été publiée, aucune marchandise n’avait été saisie, et personne n’avait été inquiété. Mais l’opinion était rassurée : l’Etat était au courant de tout, il maitrisait la situation, et il allait entrer en guerre contre ces spéculateurs diaboliques.

Les choses se sont emballées ensuite. Mise sous pression, la bureaucratie locale s’est trouvée dans l’obligation  d’enquêter, de créer des commissions de contrôle, de se démener, de chercher un coupable. A d’en trouver un, elle l’a fabriqué, en la personne de Kouider Khellas, un gros producteur de pomme de terre local : vous ne le connaissez pas mais tous les habitants d’Alger ont probablement, un jour ou l’autre, consommé une pomme de terre provenant de ses champs.

Concours de circonstances

Kouider Khellas ne pouvait imaginer un alignement des astres aussi défavorable : une hausse du prix de la pomme de terre, une augmentation du prix de la plupart des légumes frais, une montée de tension sociale, le tout sur un fond de préparation des élections législatives. Comment admettre la rareté d’un produit aussi vital, alors que le discours dominant soutient que grâce au programme de son excellence le président Abdelaziz Bouteflika, la production agricole augmente de 13% par an depuis une décennie ? Comment expliquer que malgré tous les financements et les dispositifs mis en place, un produit apparemment facile à stocker en arrive à manquer ?

Cela, les bureaucrates d’Alger ne peuvent l’admettre. Ils ont donc recours aux fameux « spéculateurs », un concept hérité des années Boumediène, mais qui relève de la fiction pure, pour ne pas avoir à reconnaitre une évidence d’une surprenante banalité: si le prix de la pomme de terre est aussi élevé, c’est parce que la production entre décembre et février a été faible, et que les stocks constitués étaient insuffisants.

De début mars à la mi-avril, c’est la période de soudure. Les prix dépendent des stocks. Le même phénomène d’absence de production se répète en octobre-novembre. Il suffit de le comprendre, de le dire, de l’assumer, et c’est tout. D’autant plus qu’en mars-avril, la nature offre des produits de substitution : c’est la saison des petits pois, fèves et artichauts.

Défaillances

Admettre que la production a été faible permettrait au gouvernement de voir pourquoi les dispositifs mis en place, comme le fameux Syrpalac, n’ont pas fonctionné; de mettre fin aussi à tous les trafics auxquels ce système a donné lieu, et de prévenir de nouveaux dérapages ; de se demander pourquoi la production a été insuffisante cette année après trois années de surproduction.

En fait, c’est là le nœud du problème. Le gouvernement aborde la question de la pomme de terre dans l’optique du consommateur, pas dans celle du producteur. Il veut satisfaire le consommateur, citadin et émeutier potentiel, plutôt que le producteur, peu apte à provoquer des troubles.

A ce titre, le gouvernement considère que le prix « normal » de la pomme de terre se situerait, sur le marché de détail, autour de 40 dinars. Cela laisse au fellah un prix de vente de 20 dinars le kilo, ce qui ne couvre pas les frais de production. C’est ce qui a provoqué la ruine de milliers de petits fellahs durant les trois dernières années, avec pour résultat inévitable une insuffisance de la production en ce début 2017.

Méthode Tahkout

Autre paradoxe : le gouvernement devrait se féliciter de voir le prix de la pomme de terre se stabiliser autour de 60-70 dinars. Cela permettrait une mise à jour du prix plus conforme avec les coûts. Entre semences, engrais, main d’œuvre, pesticides, les coûts ont probablement doublé sur les dix dernières années. Une hausse significative du prix « normal » est nécessaire pour garantir une augmentation de la production, elle-même vitale nécessaire pour satisfaire les nouveaux besoins, et pousser à un remplacement des céréales par la pomme de terre comme aliment de base. Après tout, offrir un repas de frites à trois personnes avec un kilo de pomme de terre acheté à 60-70 dinars n’est ni déraisonnable ni excessif.

Dernier détail : les prix doivent tenir compte des intrants d’un produit. A titre indicatif, ceux qui se plaignent de la cherté de la tomate, par exemple, devraient prendre en compte un détail : un kilo de semence de tomate coûte 500.000 dinars. « Beaucoup plus cher que le kif », plaisante un fellah. Avec une telle hausse des coûts, les prix ne peuvent rester à des niveaux adaptés aux seuls consommateurs.

Le gouvernement veut intervenir pour les maintenir à des seuils qui conviennent aux consommateurs. Il sait y faire : utiliser la méthode Tahkout, au risque de voir tout un pays étouffé par une frite.