Trump et Poutine écrasent la Syrie

Chefs de guerre et simples potiches

La guerre en Syrie échappe désormais totalement aux acteurs syriens. Ceux-ci ont certes une responsabilité écrasante, mais leur impact sur l’issue du conflit est presque nul.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 avril 2017)

Déclencher une guerre est un choix douloureux et décisif. Rappeler que les guerres font deux grandes victimes, les populations civiles et la vérité, c’est  rappeler une évidence. Mais une fois le premier pas franchi, il ne suffit pas de publier des communiqués triomphalistes ou de susciter l’émotion de l’opinion internationale. Encore faut-il maitriser le déroulement du conflit, d’éviter qu’il ne débouche sur des engrenages incontrôlables. D’où cette question : à partir de quel moment une guerre devient un simple engrenage, une sorte de routine morbide, durant laquelle on aligne les bilans des morts, des blessés et des destructions?

Il y a assurément une différence fondamentale entre un choix politique assumé, avec un objectif et des méthodes publiquement énoncés, pour lesquels on mobilise une population, des moyens, et des soutiens de toutes sortes ; et des conflits armés dans lesquels les acteurs en première ligne ne maitrisent plus leurs destinées, se contentant de reproduire des comportements guerriers, pour déboucher sur des engrenages sur lesquels ils n’ont plus prise.

Tout one-two-trisme mis à part, la guerre de libération déclenchée le 1er novembre 1954 est l’une des rares conflits maitrisés de bout en bout dans la région Afrique du Nord – Moyen-Orient. C’est une guerre qui avait un objectif précis, et qui a été solidement encadrée sur le plan politique et organisationnel, grâce à des textes de référence et des structures d’une redoutable efficacité, ce qui a permis d’éviter toute dérive significative. Du rapport présenté par Hocine Aït-Ahmed au Comité Central du MTLD en 1948 à la création du GPRA, en passant par la déclaration du 1er novembre, et l’organisation méthodique mise en place par le congrès de la Soummam, tout a été mis en place pour maintenir un cap stratégique, tout en adaptant les moyens et les méthodes à de nouvelles conjonctures. A ce titre, cette guerre de libération a été un des rares conflits où la décision politique n’a jamais échappé à ses initiateurs.

Engrenages libyen et syrien

A l’inverse, peut-on en dire autant de ce qui se passe en Libye, en Syrie, en Irak ou ailleurs? En Libye, l’insurrection populaire a rapidement débordé ses initiateurs. Au bout de quelques semaines, la contestation s’est armée, dans un engrenage clairement alimenté par des forces externes. Celles-ci ont rapidement pris le pas sur le reste, donnant à l’insurrection une tournure radicalement différente, transformant une contestation pacifique en une insurrection armée.

Dès lors, les acteurs libyens, Kadhafi et insurgés, ont totalement perdu le contrôle du conflit, au profit de puissances externes symbolisées par l’intervention de l’OTAN. C’est l’Alliance Atlantique qui a ensuite pris le relais, favorisant un développement chaotique du conflit. Seule l’Union africaine a tenté de contenir le conflit dans des contours acceptables, mais elle n’avait ni l’influence politique, ni les ressources nécessaires pour imposer une autre ligne de conduite.

La Syrie a subi le même engrenage, en plus meurtrier. La Russie, qui avalisé une intervention de l’OTAN sous la couverture de l’ONU en Libye, s’est sentie dupée. Elle ne voulait pas que l’expérience se répète en Syrie. Elle s’est cabrée, refusant de donner son accord à une intervention internationale contre Bachar El-Assad. Des acteurs régionaux ont ensuite pris le relais : Iran et Hezbollah libanais d’un côté, Arabie Saoudite et ses amis du Golfe, Turquie, ainsi que les pays occidentaux et Israël de l’autre. L’apparition d’un nouvel acteur, Daech, plus incontrôlable, a considérablement compliqué la donne. Jusqu’à aboutir à l’intervention décisive de la Russie, avec l’assentiment probable des Etats-Unis et d’Israël.

Acteurs impuissants

Dans une situation aussi confuse, de quelle marge dispose réellement un chef de guerre, qu’il s’agisse du syrien Bachar El-Assad, de l’irakien Haïder Al-Ibadi ou du libyen Khalifa Haftar? Cela ne signifie pas nier la responsabilité écrasante de Bachar El-Assad ou Kadhafi, qui ont mené leurs pays à des impasses, mais aucun de ces chefs de guerre ne tiendrait sans ses supports extérieurs. Aucun d’eux n’est en mesure d’influer sur le cours de la guerre de manière indépendante. Sans l’apport des forces américaines et iraniennes en Irak, sans les forces américaines, iraniennes et russes en Syrie, les pouvoirs dans ces pays ne tiendraient pas une année, peut-être pas un mois. Faut-il encore parler du Yémen où une absurde guerre par procuration se poursuit, provoquant désolation, famine et destructions dans l’un des pays les plus pauvres de la région ?

De l’autre côté, les rebelles syriens n’auraient pas tenu aussi longtemps sans un soutien massif d’alliés régionaux et occidentaux. Dans un jeu morbide, ces soutiens externes agissent désormais non pour faire basculer l’issue d’un conflit, mais pour éviter l’écrasement d’un allié. Leur action a un seul résultat concret : entretenir la guerre. Une guerre dont, du reste, on a oublié l’objectif : s’agit-il, aujourd’hui en Syrie, d’obtenir le départ de Bachar El-Assad, d’installer un régime démocratique, d’éviter une victoire de Daech ou d’entretenir une guerre interne pour éviter à Israël d’avoir pour voisin un pays potentiellement hostile et puissant? Qui peut affirmer aujourd’hui que les guerres d’Irak n’avaient pas pour finalité ultime de pousser le pays arabe au plus fort potentiel dans un engrenage d’autodestruction?

Garder le contrôle

Dans tous ces conflits, de la Libye à l’Afghanistan, ont sévi des chefs de guerre dont on a peu ou prou oublié les noms et les objectifs. Ne survivent que quelques noms et sigles : Taliban, Daech, Al-Qaïda, Alep, Aylan, Kurdistan, etc. Mais il est impossible de citer un chef de guerre en mesure de définir son projet et de dire comment il entend y parvenir. Les positions de tous ces protagonistes de conflits meurtriers dépendent totalement de décisions prises ailleurs, faisant d’eux de simples potiches de guerres qui les dépassent. Bachar El-Assad ne peut décider du sort d’aucune bataille significative sans ses appuis russes et iraniens. Ses ennemis non plus. Ils sont totalement dépendants de l’aide militaire, financière et même de troupes externes, y compris quand il s’agit de forces non gouvernementales, comme ces milliers « d’expatriés » enrôlés au sein de Daech.

Après six ans de guerre en Syrie, il est devenu évident que l’issue du conflit se décidera à Washington et Mosvou, accessoirement à Londres, Paris et Téhéran. Ce qui montre qu’une bonne cause ne suffit pas pour gagner une guerre. Encore faut-il se donner les moyens de rester maitre de sa décision, d’éviter qu’elle ne soit détournée vers d’autres objectifs, ou qu’elle soit récupérée au profit d’autres acteurs et d’autres agendas.

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