Polémique: Ce que Macron dit à la France et au monde

 

Polémique

Ce que Macron dit à la France et au monde

Emmanuel Macron s’est lancé un pari fou, et a gagné. Sa victoire, obtenue contre les appareils traditionnels, comme celle de Donald Trump, a toutefois un contenu radicalement différent.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 avril 2017)

Une fois épuisés les clichés sur Emmanuel Macron candidat du CAC 40, de la finance (ah ! la banque Rothschild, je vous l’avais bien dit !), une fois ressassés les raccourcis sur le candidat caché de François Hollande et du système, de la franc-maçonnerie et du grand capital, il faudra bien passer à autre chose. Dans cette course à la pensée toute faite, nourrie d’une dose -légitime- de méfiance, d’une pincée de complotisme et d’un excès de caricature, on a même eu droit, entre frites-omelettes et Selecto, à cette ultime révélation selon laquelle Macron serait le candidat de l’Algérie !

Passons donc. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas aller dans la polémique, mais dans une direction totalement opposée, pour tenter de comprendre un phénomène d’une ampleur? Car la vague est immense : Emmanuel Macron, qui a lancé son mouvement En Marche il y a à peine un an, a devancé les partis qui ont dirigé la France depuis plus d’un demi-siècle. La performance est si grande qu’elle nécessite une révision générale des grilles de lecture et de certains concepts traditionnels, devenus inopérants.

La victoire de Macron au premier tour de la présidentielle française, et son probable succès au second tour, est le résultat d’une lecture osée de quatre crises qui se sont superposées : un pays en crise, une pratique politique en crise, une Europe en crise, un système représentatif en crise, et la crise de la mondialisation.

Un pays en crise

Dire que la France est en crise est un euphémisme. Les systèmes traditionnels ont été incapables d’apporter des solutions à des questions qui se posent à la société française depuis des décennies, comme le chômage et la précarité. Les politiques traditionnelles menées par les partis traditionnels ont échoué. C’est donc une question d’approche, pas une question de moyens, ni de volonté, ni de financements.

Emmanuel Macron a intégré cette donnée. La gauche, seule, ne peut apporter d’alternatives. Elle est trop enfermée dans ses dogmes. La droite non plus. Ses recettes éculées ont montré leurs limites. Il faut donc dépasser le système traditionnel, pour mener des réformes que ni la gauche seule, ni la droite seule, ne peuvent engager. Sa démarche visant à bousculer les lignes pour faire émerger une nouvelle force politique capable de faire les compromis nécessaires en vue de mener les réformes de fond a été un pari réussi.

Il lui reste à organiser ces compromis, nombreux et incontournables. Les réformes feront des victimes, en bas de l’échelle sociale plus qu’en haut, mais il faudra assumer. Mais -et c’est là un classique-, plus le temps passe, plus le prix à payer sera élevé.

Pratique politique en crise

Les militants traditionnels, vivant dans un monde bien compartimenté, avec des repères solidement établis, se sont retrouvés déboussolés. Ils voient s’écrouler, sous leurs yeux, un monde qu’ils croyaient immuable. Les uns ont tenté de s’accrocher à une candidature absurde de François Fillon, d’autres ont pensé possible de dépasser les appareils traditionnels en forçant une alternative à gauche, pendant qu’un troisième courant tentait de reconstituer un passé qu’il croit mythique, en allant à l’extrême droite.

Pourtant, dans un tel environnement, ne peuvent gagner que les visionnaires, ceux qui ont saisi le sens de l’histoire, et qui vont résolument vers la création de nouveaux instruments pour lancer de nouvelles démarches. C’est le pari, gagnant, de Macron. J’en vois beaucoup sourire quand le mot « visionnaire » est accolé à Macron, mais si l’Allemagne se porte bien aujourd’hui, c’est grâce aux réformes structurelles et impopulaires menées au tournant du siècle par Gerhard Schroder.

L’Europe en crise

L’élection française constituait aussi, d’une certaine manière, un référendum sur l’Europe. Les principaux candidats en lice présentaient un spectre de visions très différentes. Entre le rejet pur et simple de Marine Le Pen et l’orientation résolument pro-européenne de Macron, il y avait toutes les attitudes, avec l’hésitation confuse de François Fillon et la menace conditionnée de Jean-Luc Mélenchon.

Le poids du Brexit était sensible. Une défaillance éventuelle de la France signifiait clairement la fin de l’Europe, qui s’est construite autour de la réconciliation franco-allemande. En ce sens, la critique de l’Europe telle qu’elle s’est faite s’est concentrée sur des questions sensibles -suprématie de la finance, déséquilibre nord-sud, poids de l’Allemagne-, mais non essentielles. Les critiques du moment, acerbes et justifiées, ont occulté ce que l’Europe a apporté de fondamental: une prospérité inégalée, pas de guerre depuis 70 ans, des pays tirés collectivement vers le haut grâce l’Union européenne, à l’exemple de l’Espagne et du Portugal, ainsi que les anciens pays de l’est.

Alors que les autres candidats proposaient des sorties à gauche, à droite, ou dans le statuquo, Emmanuel Macro a proposé une sortie par le haut. Plus d’Europe, mais mieux. Il parie sur un effort de l’Allemagne pour trouver un nouveau cap, ce qui renforcerait le cœur de l’Europe à un moment où l’Allemagne est soumise à de fortes pressions américaines.

Mondialisation et crise de représentation

Emmanuel Macron n’est pas Donald Trump. Il est même à l’opposé. C’est l’homme politique occidental le plus engagé dans la mondialisation, avec ses aspects positifs et ses travers. Car la mondialisation n’est pas un long fleuve tranquille. La preuve : elle a créé Donald Trump.

Nager à contre-courant, ou se mettre en marge de la mondialisation, est pourtant absurde. On en connait un bout en Algérie. Les courants altermondialistes ont réussi à imposer un débat, mais ils n’ont pas encore proposé de réponse viable. Les réponses de Trump, de Marine Le Pen, du Roi Salmane et de la Corée du Nord ne sont pas non plus viables. Une frange de cette mouvance altermondialiste s’est même lancée dans une critique nihiliste, niant en bloc tout ce qu’apporte la mondialisation, alors qu’un seul de ses aspects, l’internet, justifierait qu’on l’applaudisse.

Cette critique de la mondialisation surfe sur un terrain favorable, offert par la crise de la représentation politique. Celle-ci est gérée par des instruments hérités du 19ème siècle, voire plus anciens. Les professionnels-rentiers de la politique traditionnelle, qui ont tout façonné selon leurs besoins et leurs aptitudes, refusent de changer. Ils répètent à l’envie certains mots qui désignent leur stagnation -internet, réseaux sociaux, abstention-, sans en tirer les conséquences. Pire : en France, les deux grands partis de gouvernement ont cru se moderniser en ayant recours aux primaires, une formule d’un autre siècle. Ils sont allés au suicide.

Sur ce terrain, Emmanuel Macron a une longue d’avance. Mais pour lui comme pour ses adversaires, rien n’est gagné d’avance, et rien n’est définitivement acquis.

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