L’Algérie invente le système « frère-présidentiel »

L’Algérie invente le système « frère-présidentiel »

Ministre éphémère dans une république virtuelle

 

Messaoud Belagoune est un symptôme parmi d’autres d’une république à l’agonie, où l’exercice informel du pouvoir a laminé les institutions.

 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeud 1er juin 2017)

L’affaire Messaoud Belagoune a montré une évidence : oui, en matière de gestion gouvernementale, on peut faire pire que Abdelmalek Sellal. Oui, on peut entamer son mandat à la tête de l’exécutif par une pitrerie plus dégradante que celles de l’ancien chef de l’exécutif. Oui, dans sa quête de l’absurde, l’Algérie a encore de la marge. Elle peut aller encore plus loin dans la mauvaise gestion et les décisions loufoques. Celles-ci, depuis longtemps, ne sont plus l’apanage d’un homme ou d’un parti, mais elles sont générées de manière naturelle par un système de décision qui a perdu tout repère.

La dérive commence au sommet de l’Etat. Qui nomme les ministres ? On ne sait pas. Ce n’est sûrement pas le premier ministre. Abdelmalek Sellal l’a appris à ses dépens. Il a commencé à consulter des hommes politiques susceptibles de rejoindre son équipe alors que lui-même n’était pas certain d’être reconduit. Ce qui montre un degré d’improvisation insupportable à ce niveau : le premier ministre lui-même a confirmé qu’il n’avait aucune idée de ce qui allait se passer le concernant.

Officiellement, c’est le chef de l’Etat qui nomme les ministres, sur proposition du premier ministre. En réalité, la liste des ministres est établie ailleurs. Validée peut-être par le chef de l’Etat, en fin de parcours, mais dans la conjoncture actuelle, il semble exclu que le président de la république soit en mesure de consulter, de soupeser, de penser aux équilibres, de fixer les priorités et de choisir les noms.

Loterie

Ce qui peut ouvrir la voie à des miracles. Et la nomination de M. Messaoud Belaggoune relève réellement du miracle.  Candidat aux législatives sur les listes du Mouvement Populaire Algérien, parti de M. Amara Benyounès, il n’a pas été élu. Mais son parti, récompensé pour sa fidélité au chef de l’Etat, a été invité à donner des noms de personnes susceptibles d’entrer au gouvernement.

Quels portefeuilles seront confiés au MPA, pour appliquer quel programme, au sein de quel gouvernement, et avec quelles alliances? Tout cela ne compte pas. Le profil des candidats ne compte pas non plus. M. Benyounès donne les noms et attend. Comme Tadj, le RND et le FLN, partis de la nouvelle coalition gouvernementale. C’est une loterie qui va décider pour tous. Aucun parti n’a le droit d’exprimer des préférences, ou de contester les choix qui seront faits pour lui.

Le processus est détaillé par Messaoud Belaggoune lui-même, dans une interview à un site électronique. M. Amara Benyounès « a présenté des propositions au Premier ministre », mais « ce n’est pas lui qui m’a choisi au poste de ministre du Tourisme ». Le MPA s’est contenté de répondre à une recommandation, celle de « proposer des jeunes cadres ».

Pour Messaoud Belaggoune, ce sera le ministère du tourisme. Le jackpot pour ce jeune homme rompu aux luttes d’appareils, qui a fait ses (longues) classes au sein des organisations universitaires.

Merci Monsieur le Président

Comment l’apprenti ministre a accueilli sa nomination ? Comment va-t-il sa gérer sa fonction de ministre? Comment il envisage ses relations avec le chef du gouvernement, avec son parti et, surtout, avec le président de la république ? Comment envisage-t-il de développer le tourisme dans le pays ? Ces questions totalement décalées. M. Belaggoune excelle sur un terrain : remercier, à tous les instants, le chef de l’Etat, auquel il attribue des pouvoirs inouïs. « Le président a la prérogative de nommer et de démettre qui il veut », affirme M. Belaggoune. Plus encore, « le président de la République ne donne jamais d’explications aux décisions de fin de fonction ou de nomination ». Pour lui, « il s’agit là de prérogatives du chef de l’État ».

On n’est plus dans la politique, mais dans l’adoration. On ne parle pas de négociations, de compromis, de terrain d’entente, d’actions à mener en commun. On est dans l’allégeance la plus totale. Amara Benyounès lui-même n’y trouve rien à redire. Evoquant le limogeage de son ministre, il affirme qu’il s’agit d’une « procédure constitutionnelle ». Le Président de la République a exercé une « prérogative incontestable » en limogeant un ministre nommé quarante huit heures plus tôt, dit-il-il simplement.

Fiche bleue

Autre aspect confirmé par cette affaire, le poids écrasant des services de sécurité dans les procédures de nomination. « Avant d’être désigné à la tête » d’une organisation d’étudiants, le Mouvement National des Etudiants Algériens (MNEA), « j’ai fait l’objet d’une enquête d’habilitation des trois services de sécurité (DRS, police, gendarmerie) », reconnait Messaoud Belaggoune. De même, il rapporte que « les membres fondateurs ont été entendus par les trois services avant le congrès constitutif du MNEA ». Il rappelle aussi « qu’une enquête a été également menée » avant sa candidature aux élections législatives du 4 mai 2017. Ce compagnonnage de tous les instants imposé à un jeune apparatchik n’a pas suffi pour éviter une bourde.

Mais plus étonnant encore apparait cette aptitude des « militants » et « dirigeants » politiques à s’accommoder et à composer avec l’idée de la fameuse fiche bleue, sésame indispensable pour accéder à certains postes. Amara Benyounès va même plus loin. Il reproche implicitement aux services de sécurité d’avoir failli. « Dans tous les cas de figure, la responsabilité de l’enquête ne peut incomber à notre parti », dit-il, rappelant que M. Belaggoune a « satisfait à toutes les obligations légales et a notamment présenté un casier judiciaire vierge ».

Ceci remet les choses à leur véritable place : pour accéder à des postes de responsabilité, même éphémères, l’agrément des services de sécurité est à la fois primordial et indispensable. Il peut compenser l’échec de l’urne, l’incompétence et l’échec.

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Frère Makri décroche le label officiel d’opposant

Frère Makri décroche le label officiel d’opposant

 

Abderrezak Makri a tenu la dragée haute au pouvoir, et refusé de réintégrer le gouvernement. Sauf que…

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 mai 2017)

Ce fut une semaine haletante, pleine de suspense, terminée en apothéose. Le MSP, parti islamiste modéré dirigé par Abderrezak Makri, allait-il tenir la dragée haute au pouvoir, en refusant de rentrer au gouvernement ? Pouvait-il, malgré les pressions internes et externes, et le chantage exercé par Bouguerra Soltani, ténor du parti et ministre pendant une vingtaine d’années, tenir bon, et se maintenir dans une position d’hostilité radicale au pouvoir ? Ou, à l’inverse, les choses allaient-elles rentrer dans l’ordre, avec une réintégration du MSP au sein de l’Alliance présidentielle, et donc au gouvernement, pour permettre au pays de revenir à son train-train habituel ?

Les deux courants rivaux au sein du MSP avaient mis la barre très haut. Abderrezak Makri avait publiquement annoncé qu’il démissionnerait de la présidence du parti en cas de retour au gouvernement. Bouguerra Soltani, appuyé par l’ancien ministre Djaaboub et Abdelkader Saïdi, avait lui aussi fait état de son intention de démissionner, voire de quitter le parti, si celui-ci ne revenait pas à sa place naturelle au sein du pouvoir.

L’histoire se terminée par un joli happy-end. Le rebelle Makri a gagné. L’homme qui avait ancré le parti dans l’opposition depuis la conférence de Zéralda, a gardé le car. Le méchant Bouguerra, homme de compromissions et de complicité avec le pouvoir, a perdu. L’honneur était sauf, et le pays, à défaut de réussir une belle opération avec les législatives, avait gagné un parti.

Sauf que…

Postulat erroné

Sauf que tout ce qui a été dit et écrit sur cette crise au MSP s’appuie sur un postulat erroné, selon lequel le pouvoir voulait un retour du MSP au gouvernement. Mais à y regarder de près, il apparait clairement la place du MSP dans la séquence post-législatives est dans l’opposition. Cela apparait clairement quand on déroule l’agenda politique du pouvoir, dont le gouvernement n’est qu’une composante.

Rappels. Le président Abdelaziz Bouteflika a fait adopter une nouvelle constitution, dont l’un des changements les plus apparents est de doter le parlement de quelques prérogatives, sans impact réel sur les grands équilibres du système. Pour former le gouvernement, le président de la république consulte la majorité parlementaire, mais il n’est pas tenu de se conformer à son avis. Il garde la main sur la question. Le parlement peut débattre de sujets qu’il veut, mais il n’a pas de poids face au chef de l’Etat.

Le pouvoir veut donner corps à cet amendement constitutionnel. Il veut avoir un parlement très bruyant, où se concentreraient les affrontements et les polémiques, mais capable de capter et de canaliser une partie de la contestation. Cela donnerait l’impression d’une démocratie parlementaire vivante, bouillonnante, très dynamique. Mais comme le parlement est, d’un côté, sans pouvoirs réels, et d’un autre côté, sous contrôle, cela ne présenterait aucun danger significatif.

Un cadre institutionnel vide

Un MSP contestataire a naturellement sa place dans cette frange « rebelle » de l’assemblée. Avec Louisa Hanoune parlant au nom des travailleurs, le FFS qui essaie de donner du contenu politique à une assemblée aride, le MSP peut apporter une touche supplémentaire pour donner ce minimum de vie dont le pouvoir souhaite doter le parlement. Dans un contexte tout à fait différent, Abderrezak Makri jouera le rôle qu’a assumé Ali Benflis lors de la présidentielle de 2014. Car pour le pouvoir, l’objectif ultime est d’avoir une opposition contenue dans un cadre institutionnel, mais vide de préférence. Ce qui pousse un analyse à voir dans ce choix une volonté de « partager des insuffisances au sein d’un gouvernement, ou de continuer à fabriquer des carences en dehors ».

En tout état de cause, le pouvoir n’a pas besoin du MSP dans la majorité parlementaire. Avec le FLN et le RND, il dispose déjà d’un plat consistant de frites-omelette, qu’il peut assaisonner comme il veut avec de la mayonnaise, de la moutarde ou du ketch-up, en disposant d’un large choix offert par TADJ, le MPA, l’ANR et les indépendants. Plus tard, estime un autre analyste, « le statut d’opposant du MSP pourrait être utile dans  une alliance gouvernementale, en cas d’aggravation de la situation sociale ».

« Radicaliser » Makri

Il ne reste plus qu’à dérouler les séquences à travers lesquelles Abderezak Makri a été manœuvré. Dans un premier temps, le premier ministre Abdelmalek Sellal l’a rencontré pour l’inviter à entrer au gouvernement. A ce moment là, M. Sellal n’était pas officiellement chargé de former le nouveau gouvernement. L’initiative de M. Sellal avait d’ailleurs suscité des interrogations : pourquoi s’est-il lancé dans cette initiative alors que les procédures constitutionnelles prévoient une autre démarche ? Formellement, après des législatives, le premier ministre présente sa démission. Il peut être reconduit après l’installation de l’Assemblée, auquel cas il entame les consultations. Il est dès lors clair que ses contacts répétés avec M. Makri avaient un autre objectif : le pousser à se « radicaliser ».

Une surenchère sur la position du MSP a ensuite été organisée. Avec la complicité ou la duplicité des dirigeants du MSP, peu importe. De déclarations enflammées en surenchères, les courants qui animent la direction du parti en sont arrivés à des positions inconciliables. Elles ont donné le résultat attendu. Avec un coup de pouce discret et décisif pour délégitimer Bouguerra Soltani : à la veille du vote du conseil consultatif du MSP, une information faisant état de la condamnation de son fils pour détention d’héroïne a été rendue publique.

Pour le MSP, l’honneur est sauf. Le parti va participer à animer l’opposition. Abderrezak Makri obtient un label officiel d’opposant, et Bouguerra Soltani, expert en voltes-faces, a finalement renoncé à démissionner.

La crise du BTP amplifiée par l’indigence de la gestion gouvernementale

 

La crise du BTP amplifiée par l’indigence de la gestion gouvernementale

 

Le gouvernement est lâché même par ses amis les plus proches. Ali Haddad, le patron du (FCE), affirme que « les chefs d’entreprises sont désorientés par l’absence de stabilité juridique ».

 

Abed Charef (Sur le site de Maghreb Emergent: http://bit.ly/2ryYRVQ)

Par petites révélations, gouvernement et acteurs économiques dévoilent l’incroyable confusion et l’incurie qui dominent dans la gestion du BTP, un secteur clé de l’économie algérienne. Ce qui était occulté par l’aisance financière est aujourd’hui étalé sur la place publique. Cela va de l’imprévoyance à l’absence d’arbitrages, en passant par les mesures les plus farfelues et les décisions illégales prises sous forme d’instruction ou, plus simplement, de manière verbale.

L’absence de cohérence du gouvernement, largement étayée jusque-là, a pris un tour burlesque la semaine dernière lorsque le ministre de l’habitat, M. Abdelmadjid Tebboune, a publiquement accusé le ministère des finances et les banques d’entraver ses projets de réalisation de logements. Comme s’il n’existait plus, dans le pays, de centres d’arbitrages.

Selon M. Tebboune, l’attitude du secteur des finances bloquait la livraison de 164.812 logements achevés, mais dont l’environnement nécessitait des travaux, à l’arrêt, faute de financement. En outre, la construction de 185.000 autres logements, dont le taux de réalisation dépassait les 60%, se trouvait également bloquée. Pour le ministre de l’habitat, cela constitue clairement «une entrave à la livraison des projets de logements dans les délais définis».

Injonctions aux banques

Aussitôt, le Crédit Populaire d’Algérie a débloqué, jeudi dernier, 12 milliards de dinars. Une somme infime, selon les opérateurs du secteur, dont un représentant a affirmé qu’il attendait 100 milliards de dinars, soit près de dix fois plus. Car entretemps, un cri d’alarme avait été lancé par les entreprises de réalisation, algériennes et étrangères. De très nombreux chantiers sont à l’arrêt, faute d’argent, alors que les créances de ces entreprises ont été évaluées à 130 milliards de dinars.

Mais au passage, l’action du gouvernement a fait une victime : les banques. En devenant l’objet de tiraillements entre ministères, cédant aux injonctions des uns et des autres, elles se réfugient dans un rôle de simples caisses pour faire transiter l’argent. Elles abandonnent totalement leur rôle d’entreprises.

L’administration reste dans sa routine

Auparavant, le gouvernement, confronté aux risques de retards coûteux, de mise au chômage du personnel des entreprises du BTP, et de graves déficits budgétaires, avait promis aux entreprises qu’elles seraient exemptes de payer les charges sociales et fiscales jusqu’à recouvrement de leurs créances. Mais l’administration n’a pas suivi cette décision faite de bric et de broc : comment pousser l’administration fiscale, dont les défaillances sont largement connues, à aller vers davantage de laxisme alors que la collecte des impôts est notoirement insuffisante ? Une simple instruction d’un ministre, ou d’un premier ministre, peut-elle abroger la loi de finances ? Comment demander à la CNAS de faire un effort pour équilibrer ses comptes et, en même temps, donner instruction à ses agents d’épargner les entreprises ? Plutôt que de subir les foudres de la hiérarchie, l’administration préfère rester dans sa routine, au moins pour éviter un surplus de suspicion.

Le gouvernement n’a plus la maitrise

Par ailleurs, c’est par Ali Haddad, patron du FCE, qu’a été confirmée l’incapacité du gouvernement à tenir l’administration, qui lui échappe largement. A l’issue d’une série de rencontres avec des chefs d’entreprises, M. Haddad s’est plaint au gouvernement que certaines administrations « refusent d’appliquer l’instruction du premier ministre » relative au report de la collecte des impôts, selon un document publié par le site TSA.

Mais il ne s’arrête pas là. Après avoir obtenu du gouvernement, grâce à sa proximité avec le pouvoir, des facilités de toutes sortes, notamment lors de diverses tripartites, M. Haddad constate qu’une fois éloigné du centre, l’administration fonctionne autrement. Les entrepreneurs les plus proches de l’administration continuent de surfer sur leurs réseaux, mais pour les autres, rien n’a changé. « Persistance de la bureaucratie et lenteurs administratives » continuent d’entraver le décollage économique, alors que les dispositions du nouveau code de l’investissement sont ignorées, selon un document rendu public par le FCE.

Sujets récurrents, échecs récurrents

Faut-il encore évoquer les sujets récurrents ? L’accès au foncier et au financement bancaire reste très aléatoire, malgré les assurances du ministre de l’industrie Abdessalam Bouchouareb. La situation est si difficile que le FCE, au risque de blesser l’ami Sellal, affirme que « les chefs d’entreprises sont désorientés par l’absence de stabilité juridique », alors que « les entreprises qui respectent les lois subissent la concurrence déloyale des acteurs de l’économie informelle ». Il en arrive finalement à recommander aux « chefs d’entreprises du BTPH de réfléchir à une reconversion d’activité pour garantir la pérennité de leurs entreprises ».

Cet ultime message montre que M. Ali Haddad se trouve sur la corde raide. Car si lui et ses proches continuent à prospérer, grâce à leur proximité du pouvoir, les membres anonymes du FCE, qui espéraient régler leurs problèmes en adhérant à l’organisation, se trouvent confrontés à une autre réalité. M. Haddad prend alors deux risques à la fois : il hausse le temps envers un  gouvernement qui n’arrive pas à concrétiser ses promesses, quitte à offusquer le premier ministre, et il invite les plus fragiles parmi ses troupes à changer de métier. Il risque de perdre sur les deux tableaux.

Macron contre Tliba, un combat trop inégal

Macron contre Tliba, un combat trop inégal

 

Entre Macron et Ould Abbès, ce n’est pas qu’une question d’âge. Il y a surtout le fait que l’un va dans le sens de l’histoire, et que pour l’autre, l’histoire s’est arrêtée.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 mai 2017)

Le monde, et une partie de l’Algérie avec lui, s’est extasié devant l’ascension fulgurante d’Emmanuel Macron. En une année, cet homme de 39 ans, qui s’est lancé dans une folle aventure, sans appareil partisan, a réussi à bousculer tous les dogmes et à renverser tous les obstacles, pour conquérir la présidence de la cinquième puissance économique mondiale. Le culot dont il a fait preuve, la fougue qu’il a déployée ont séduit les plus sceptiques. Avec lui, le monde ancien parait ringard, dépassé. Nicolas Sarkozy, François Fillon, François Hollande sont des relents d’une autre époque; la pratique politique française parait complètement désuète; les partis, à l’ancienne, sont dépassés. Marine Le Pen apparait comme un héritage d’un autre âge, et Donald Trump ressemble à une relique d’un autre temps.

Emmanuel Macron amène avec lui une jeunesse conquérante, décomplexée. Son conseiller spécial et homme clé de l’élection, Ismaël Emilien, a trente ans. Une jeune sénégalaise de 37 ans, Sibeth Ndiaye, naturalisée française en juin 2016, a géré ses contacts presse pendant cette année décisive. Le premier ministre qu’il a choisi n’a fait partie d’aucun gouvernement auparavant. On peut continuer ainsi, dans une énumération qui prendrait l’allure d’une ode à la jeunesse et aux jeunes.

Cette attitude béate face à la jeunesse résonne encore plus fort dans un pays comme l’Algérie, où clichés et faits avérés sont légion. Comme ce dogme qui veut que plus de la moitié de la population du pays aurait moins de vingt ans.

Si jeunes !

L’histoire moderne de l’Algérie a été faite par les jeunes. Quand il prend la tête de la résistance au colonisateur, l’Emir Abdelkader vient à peine d’atteindre 25 ans. Les six qui ont organisé le déclenchement de la guerre de libération nationale avaient une moyenne d’âge de 31 ans au 1er novembre 1954. Didouche Mourad avait 27 ans, Rabah Bitat 29, Larbi Ben M’Hidi 31, Krim Belkacem 32, Mohamed Boudiaf en avait 35, et le vétéran, Mostefa Ben Boulaïd, en avait 39. L’âge de Macron aujourd’hui.

Quand il présente son rapport sur la lutte armée au comité central du MTLD à Zeddine, en 1948, document qui sera la référence centrale de l’organisation FLN-ALN, Hocine Aït-Ahmed a 22 ans. Et Houari Boumediène a 35 ans quand il prend le pouvoir en 1965. A sa mort, il n’a pas encore atteint la cinquantaine, alors que son règne parait interminable.

A l’exception notable de Mohand Oulhadj, devenu chef de wilaya à 48 ans, les autres chefs de wilaya, et donc colonels de l’ALN, ont assumé leurs fonctions avant d’atteindre la trentaine. Le prestigieux colonel Lotfi est mort au combat à l’âge de 26 ans. A sa mort, Amirouche en avait 33, Bougara 31, Si El-Haouès 36.

Culte de la jeunesse

Ceci devrait suffire à élever un véritable culte à la jeunesse. Mais ceci peut être trompeur. Au moins partiellement. Car si tous ces hommes ont pu changer l’histoire, ce n’est pas seulement leur jeunesse qui a fait la décision. C’est aussi, et surtout, le contenu politique de leur action qui a été décisif. Car ils n’étaient pas seulement jeunes, ils étaient porteurs d’un projet politique novateur, libérateur. Leur vie suintait la liberté. Celle-ci transparaissait dans leur action, dans leurs choix, dans toutes les initiatives qu’ils ont lancées. Ils ont abordé les problèmes de leur temps avec une vision nouvelle, ils ont réussi à inventer de nouvelles méthodes, de nouveaux instruments, pour imposer une pensée nouvelle. Et si la nouveauté est souvent l’œuvre d’hommes jeunes, elle peut aussi provenir d’hommes plus âgés, plus expérimentés.

Quand Michael Gorbatchev a pris le pouvoir dans l’ancienne Union Soviétique, il avait 54 ans. Un de ses prédécesseurs, mort avant de pouvoir engager les changements qu’il voulait introduire, a accédé au pouvoir à l’âge de 72 ans. Et, exemple suprême, Nelson Mandela a accédé au pouvoir pour engager la transition post-apartheid à l’âge de 76 ans.

Le sens de l’histoire

A contrario, Maammar Kadhafi a accédé au pouvoir à l’âge de 27 ans. Il a laissé un pays en ruines un demi-siècle plus tard. Le président nord-coréen Kim Jong-un a 34 ans, mais son âge ne promet pas de transformations majeures pour son pays, du moins dans le sens du progrès et des libertés. Abou Mohamed El-Joulani, chef du front Al-Nosra, a 33 ans, et Abou Bakr El-Baghdadi avait 43 ans quand il a été proclamé calife par Daech. Ils ont fait sombrer leurs pays respectifs.

Ultime contre-exemple, le député FLN Baha Eddine Tliba aura 39 ans, l’âge de Macron, lors de la prochaine présidentielle, en 2019… Il est pourtant difficile d’envisager que des jeunes Algériens vont s’extasier devant les prouesses de M. Tliba, ou de voir en lui un homme capable d’entrainer les foules. Comme il est difficile, sur l’autre versant, de voir dans l’âge de M. Djamel Ould Abbès un signe de sagesse ou d’expérience.

Ce qui peut susciter la ferveur d’une société réside donc ailleurs. La jeunesse peut en constituer le ressort, ou l’amplifier. Mais la vraie garantie se situe ailleurs. Elle réside dans une alchimie qui porte les hommes dans le sens de l’histoire, et leur donne une dimension qu’eux-mêmes ne soupçonnaient pas. En ce sens, être jeune est un atout, mais cela ne constitue pas une garantie. Celle-ci est offerte par le contenu politique du projet, qui doit aller dans le sens de l’histoire. Ou, encore mieux, l’anticiper.

Mme Benghabrit, entre flic et pédagogue

Mme Benghabrit, entre flic et pédagogue

 

 

Abed Charef

 

Mme Nouria Benghabrit a expliqué, cette semaine, les mesures prises pour enrayer la fraude durant les examens de fin d’année. Sur toutes les radios et les chaines de télévision, la ministre de l’Education a parlé de brouillage, de contrôle, de surveillance,  de périmètre de sécurité autour des établissements scolaires. Elle a également parlé d’interdiction de véhicules, et de l’installation éventuelle de caméras de surveillance dans les établissements, qui seront, par contre, privés d’internet. Mais elle a aussi rassuré : il n’y aura pas de coupure internet généralisée, a-t-elle déclaré.

Les scandales à répétition enregistrées ces dernières ont imposé ces thèmes dans le discours consacré à l’éducation. Mais le ministère de l’Education s’est progressivement laissé prendre au piège, tenant un discours de gendarme plutôt que celui du pédagogue. La dérive a été progressive, pour aboutir à ce résultat navrant. On ne sait plus si c’est une commissaire de police ou une ministre de l’Education qui s’exprime.

Mme Benghabrit est ministre de l’Education depuis trois ans. Elle a des partisans, et beaucoup d’adversaires également. Peu importe que le soutien des uns et les critiques, souvent violentes, parfois acerbes, des autres, soient justifiés. Le fait est qu’elle est ministre en poste, et qu’à ce titre, elle a en charge ce secteur qui occupe le cœur de la société.

Serait-ce trop si on lui demandait d’être pédagogue, partout et à tout moment ? Serait-ce trop demander que d’exiger d’elle qu’elle parle d’enseignement, pas de sécurité ?

Mme Benghabri, parlez de pédagogie et de contenu. Parlez de mathématiques et de philosophie, de littérature et d’histoire. Parlez du droit au savoir et de l’émancipation des enfants. Parlez de transmission du savoir et d’accumulation de connaissances. Parlez de sciences et de technologies, de mérite et de formation. Parlez de livres et de stylos. Parlez de poésie et de formules scientifiques. Parlez de l’enfant, de l’adolescent, de leur apprentissage des langues et de leur maitrise des techniques. Parlez de préparation des élèves à l’entrée à l’université ou à la vie active.

Parlez de tout, mais ne parlez pas de mesure de sécurité, ni de surveillance, ni de contrôle, ni d’exclusion. Tenez un discours de pédagogue, pas celui d’un flic. Ce n’est ni votre métier, ni votre vocation. Nous l’espérons, du moins. Laissez d’autres en parler. Ils sont mieux formés et mieux outillés que vous.

Essayez juste de tenir une ou deux promesses que vous avez faites. Par exemple, recentrer le contenu pédagogique sur les fondamentaux. Et augmenter le nombre de semaines d’école. Mais vous ne pourrez y arriver si, dans le même temps, vous adoptez un discours d’adjudant recruteur. A force de se laisser glisser dans cette voie, vous perdrez tout, et l’école avec vous. C’est toute l’école qui risque d’être absorbé par le discours sécuritaire.

Législatives du 4 mai : Victoire du pouvoir, défaite de l’Algérie

Législatives du 4 mai :

Victoire du pouvoir, défaite de l’Algérie

 

« Penser que le pouvoir pouvait être gêné par une participation trop faible aux législatives du 4 mai, équivaut à penser qu’un meurtrier aurait peur de griller un feu rouge ».

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 mai 2017)

 

L’Algérie n’a pas sauté le 4 mai, mais le pouvoir ne s’en est pas offusqué. Il s’en est même secrètement réjoui, car cela lui a ouvert la possibilité d’organiser ses élections comme il le voulait. Cela lui permet, aujourd’hui, d’étaler sa satisfaction, et de préparer sereinement les prochaines échéances, durant lesquelles il espère rééditer ses exploits électoraux et remporter de nouvelles victoires. Y compris au détriment de l’Algérie.

Car du point de vue du pouvoir, le 4 mai a été une victoire. On peut toujours rappeler les inepties de Djamel Ould Abbas, le ridicule de certaines candidatures, l’indigence du discours politique, « la course à la mangeoire », il n’empêche que le pouvoir avait des objectifs précis, et qu’il les a atteints sans trop de dommages.

Du point de vue du pouvoir, l’objectif visé à travers ces législatives était double. Il fallait d’abord veiller à préserver les équilibres actuels ; faire en sorte qu’aucun changement fondamental n’intervienne ; pour cela, maintenir le scrutin dans le cadre d’un strict rituel électoral politique, sans aucun effet politique ; éviter, à tout prix, tout ce qui peut  déboucher sur une instabilité sociale ; bannir toute aventure susceptible de déboucher, à terme, sur une succession non contrôlée. En un mot, préserver le statuquo.

Aménagements internes

Dans le même temps, le pouvoir admettait quelques aménagements internes. Rien de significatif, juste quelques retouches pour des rééquilibrages nécessaires, notamment en vue de permettre à de nouvelles clientèles d’intégrer les réseaux de pouvoir, et en exclure d’autres, devenues improductives. Un peu plus de RND, un peu moins de FLN (ou l’inverse), une pincée d’islamistes, une récompense pour les plus fidèles de TADJ et du MPA. Sur ce terrain, le coup est réussi. Il a été si bien mené qu’il va déboucher sur un résultat étonnant : permettre au pouvoir de s’emparer du slogan du FFS sur le consensus national. Un futur président soutenu par le FLN, le RND, les islamistes, le MPA, Tadj et les autres, c’est-à-dire l’écrasante majorité de la représentation parlementaire, n’est-il pas un candidat du consensus ?

Le tout s’est déroulé sans accident majeur. Peu de contestation, pas d’agitation sociale, une organisation technique bien rôdée, sans faille même, jusqu’au moment où les chiffres du vote arrivent à la wilaya : le parcours est parfait.

Mansotich et Barakat

Le pouvoir a aussi montré sa capacité de récupérer ce qu’il ne peut maitriser, pour le détourner à son profit. En 2014, le mouvement Barakat avait servi de point de fixation. Il avait permis au pouvoir de dire au monde que, tous comptes faits,  la contestation était libre, mais la seule contestation qu’il devait affronter était celle d’un petit groupe d’agitateurs, sympathiques mais sans ancrage.

Le phénomène « mansotich » a joué le même rôle pour les législatives du 4 mai. Il a suffisamment attiré les regards pour que l’Algérie, et le monde, se détournent du reste : l’indigence politique du pouvoir, son incapacité à faire face à la crise, le verrouillage politique entre deux votes, la pauvreté affligeante de la campagne électorale, l’élimination de toute alternative crédible avant le vote.

Les contestataires n’ont pas eu la main heureuse en misant sur l’abstention. Dans un vote, on retient le nom du vainqueur, pas de celui qui est allé à la pêche. Abstention, vote blanc, boycott peuvent avoir une signification politique, mais ils n’en déterminent pas l’issue.

Pour cette élection du 4 mai, insister sur le boycott révèle aussi une grave absence de lucidité. Comment imaginer que le pouvoir peut être gêné par un faible taux de participation, lui qui a organisé l’incomparable 4ème mandat ? Après l’élection présidentielle de mai 2014, penser que le pouvoir pourrait être gêné par une participation trop faible aux législatives équivaut à penser qu’un meurtrier aurait peur de griller un feu rouge.

Pouvoir et contre-pouvoirs

Victoire du pouvoir ne veut toutefois pas dire victoire de l’Algérie. Loin de là. C’est même l’inverse : les législatives du 4 mai constituent clairement un revers pour le pays. Une situation très bien résumée par le FFS, qui note que si ces élections ont « renforcé les positions de ceux qui sont à l’origine de la crise multidimensionnelle» que subit le pays, elles « ont approfondi, plus qu’à aucun autre moment, la faiblesse et la fragilité du pays ».

On ne le dira jamais assez : un pouvoir est fort quand l’opposition est puissante, quand il a en face de lui des opposants en mesure de constituer une alternative si lui-même échoue. Un pays est fort quand ses institutions fonctionnent, quand un gouvernant, quelle que soit sa position, a en face de lui des contre-pouvoirs en mesure de le rappeler à l’ordre. Un pouvoir n’est pas fort quand il fait le vide autour de lui.

Même en admettant une participation de 35% aux dernières législatives, un chiffre fortement surévalué, le pouvoir devrait se rendre compte que plus de deux tiers des Algériens sont, politiquement, hors institutions. C’est une situation très grave. Y remédier devrait constituer le grand chantier politique du pays.

Et c’est là que se situe la limite de l’exercice : peut-on demander à un pouvoir de remédier à une situation qu’il a créé, et qu’il travaille délibérément à maintenir?

8 mai 1945

8 mai 1945.
C’est dans les larmes et la douleurs que naissent les grands projets.
Tous les militants de cette génération que j’ai eu l’honneur de rencontrer m’ont parlé de l’impact de cette journée du 8 mai 1945 sur leur vie et leur parcours.
Avec le temps, j’en suis arrivé à une conclusion: c’est avec le 8 mai 1945 que les dirigeants du mouvement national ont pris conscience, et acquis la terrible conviction que la libération du pays passerait par une étape violente et douloureuse. C’est à partir de ce moment qu’ils ont tous intégré la lutte armée comme matrice de leur pensée et de leur action.
Hommage à ceux qui ont offert leur vie.
Hommage à ceux qui ont pris et assumé leur responsabilité. Je pense en particulier à Hocine Aït-Ahmed, qui a présenté en décembre 1948 le rapport de Zeddine sur la lutte armée, un texte qui a théorisé le rapport du politique et du militaire, un document de la même envergure que ceux de Ho Chi Minh ou Che Guevara sur le sujet.

Le second tour de la présidentielle française se jouera en juin

Emmanuel Macron a remporté la présidentielle française au premier tour. Le second tour se jouera en juin, lors des législatives. Mais d’ores et déjà, droite et gauche ont été ringardisées.

Abed Charef (Sur le site de Maghreb Emergent, dimanche 7 mai 2017 http://bit.ly/2pVYTGd)

Se boucher le nez et voter Macron, voter blanc, s’abstenir, ne pas donner de consigne de vote au risque de voir des franges d’électeurs basculer vers Marin Le Pen : la gauche française s’est montrée particulièrement agressive envers le probable vainqueur de la présidentielle française de ce dimanche 7 mai 2017. Les choix, quand il y en a, comme les formules utilisées en cas de consigne claire, révèlent une volonté délibérée de réduire l’ampleur de la victoire du leader d’En Marche, dans la perspective d’un après 7 mai aux contours incertains.

Si la « gauche de gouvernement », à genoux, avec un petit 6% obtenu par Emmanuel Hamon s’est ralliée en y mettant la forme, la gauche radicale de la « France insoumise » ou celle de l’ultra-gauche a multiplié les croche-pieds pour éviter un raz-de-marée Macron. « Se boucher le nez et voter » est une formule si répugnante qu’elle parait plus dégradante qu’un appel à ne pas voter. Mettre Emmanuel Macron et Marine Le Pen sur un pied d’égalité, en affirmant que l’un prépare l’avènement de l’autre, n’a pas de sens au regard de l’histoire.

L’attention s’est cristallisée sur Jean-Luc Mélenchon et ses 19% de voix. Mauvais joueur, mégalomane, insensible aux périls qui se présentent, tout a été dit sur le leader de la « France insoumise ».

Contrôler la gauche

Même si ces critiques contre Mélenchon peuvent être parfois justifiées, celui-ci s’est en fait installé dans une autre logique. Dans son optique à lui, la présidentielle s’est déjà jouée au premier tour, et le véritable second tour aura lieu lors des législatives de juin. C’est à ce moment-là que les forces de gauche qu’il pense représenter, pourront faire contrepoids au virage social-libéral incarné par Macron.

Pour devenir le patron de l’espace politique jadis incarné par les communistes et les socialistes, et qui a pesé près de 26% au premier tour de la présidentielle, Mélenchon a pris le pari risqué de ne pas se dissoudre dans une alliance anti-Front National dirigée par Emmanuel Macron. Cela provoque des tiraillements dans le camp de la gauche, mais le risque est secondaire par rapport aux enjeux du prochain mandat de Macron. Car objectivement, Mélenchon et Macron se retrouvent sur un objectif commun : dynamiter l’ancienne structuration politique de la France. Cela permettrait à Mélenchon de doubler le Parti socialiste pour faire main basse sur la gauche, et à Macron de casser les barrières politiques traditionnelles pour imposer son mouvement En Marche.

Macron sous-estime l’effet Macron

La volonté de concrétiser son projet pousse naturellement Jean-Luc Mélenchon à s’arcbouter à sa citadelle de gauche. Le juger sur la base d’une morale ou d’une éthique politique n’a pas d’effet, car pour lui, le véritable objectif est d’imposer un nouveau rapport de forces politique précisément pour qu’une nouvelle éthique politique s’impose.

Mais le leader de la « France insoumise » commet deux grandes erreurs. D’une part, il minimise la volonté de renouveau de la société française, qui a déjà mis sur la touche François Hollande, Nicolas Sarkozy, François Fillon et nombre de ténors de la vie politique française. Ce grand coup de balai ne se fera pas à son profit, mais au profit d’Emmanuel Macron, qui symbolise ce renouveau politique.

D’autre part, les législatives organisées dans la foulée de la présidentielle risquent fort de donner une prime au gagnant de la présidentielle, non le sanctionner. Les électeurs vont tenter de garder un minimum de cohérence : ils ne vont pas élire un président et le ligoter dès le lendemain en désignant un parlement qui lui serait hostile. Ce qui jouera évidemment en faveur de Macron.

Si cela se confirme, Mélenchon risque de perdre sur tous les plans : non seulement il n’aura pas su utiliser le formidable capital amassé lors du premier tour de la présidentielle, mais il risque de se retrouver confiné à un rôle d’opposant impuissant. Et quand sonnera l’heure de la recomposition de la gauche, il apparaitra lui aussi comme un homme défait, en fin de carrière, après avoir gâché une carte majeure qu’il détenait il y a peu. La vie politique française se fera autour des idées et des projets de Macron, et Mélenchon apparaitra comme un simple empêcheur de tourner en rond, une sorte de bagarreur de quartier qui veut s’accrocher à un monde dépassé.

La droite inaudible

Sa posture risque d’être aussi délicate que celle de la droite. Pourtant, celle-ci a réussi à perdre une élection qui paraissait gagnée d’avance. Comme elle a tout perdu, la droite sera soulagée. Elle ne peut faire pire. Elle commencera par couper les branches pourries : Fillon et Sarkozy sont déjà passés à la trappe. Alain Juppé tentera de sortir par le haut, même s’il a raté l’ultime marche de sa carrière politique.

Les nouveaux ténors de la droite auront cinq ans pour reconstruire leur espace politique. Entre une extrême-droite qui continue de pousser, un centre qui va se remodeler en profondeur avec l’effet Macron, et des rivalités exacerbées, la partie s’annonce serrée. Avec les affaires Fillon et la défaite du premier tour, la voix de la droite risque d’être inaudible pour un moment.

Mais tout ceci risque de paraitre dépassé dans quelques mois. Car si Macron gagne son pari de la transformation de la France, avec notamment l’appui de l’Allemagne, les thèmes politiques traditionnels risquent de disparaitre. Ceux qui vont s’y accrocher vont mener des combats d’arrière-garde, ringards et inutiles. C’est tout l’enjeu du scrutin de ce dimanche 7 mai 2017.

Un vote au cœur du 4ème mandat

Un vote au cœur du 4ème mandat

 

L’abstention sera forte aux élections législatives du 4 mai, mais elle ne chargera pas la nature d’un vote symbole du quatrième mandat.

 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 mai 2017)

 

Sauter ou ne pas sauter ?

Voter ou ne pas voter ?

Voter pour choisir le meilleur ou pour éviter le pire ?

Voter pour espérer avoir une majorité parlementaire qui défendrait des choix politiques d’avenir, ou voter pour permettre à un proche, à un ami, à un nouveau client de s’incruster dans les réseaux de pouvoir ?

Voter pour conforter un ordre établi, ou pour en instaurer un autre qui offrirait plus de chances à de nouvelles franges de la société et ouvrirait de nouvelles perspectives au pays?

Voter pour promouvoir un nouveau mode de gestion des affaires du pays, plus adapté au monde moderne, plus efficace, ou voter pour conforter un mode de gestion inefficace ?

Voter pour élire un parlement sans pouvoir, ou s’abstenir pour bien signifier son refus de s’inscrire dans une logique de consolidation du pouvoir en place ?

L’acte ultime

Voter est l’acte démocratique ultime. Il exprime l’égalité de tous, riches, pauvres, jeunes, personnes âgées, croyants ou non, dans la définition de l’avenir du pays. Nelson Mandela a passé sa vie à défendre ce principe, par les armes, par la lutte pacifique, par la négociation. Quand cet objectif a été atteint, il a quitté le pouvoir, laissant aux autres générations le soin, et la charge, de mener les autres combats pour la justice sociale, l’accès aux soins, au savoir, au travail et à tout ce qu’offre le monde moderne.

Voter est un choix personnel, presque intime. C’est une religion. On sait, en général, qui vote pour qui. Mais l’acte de voter est, partout dans le monde, entouré d’un cérémonial très particulier. Si particulier que voter ressemble plus à un rituel religieux qu’à un acte politique. On l’accomplit encore avec une gravité étonnante en ces temps où tout est devenu d’une grande banalité.

Choix positifs et non choix

Pourtant, voter est aujourd’hui fortement dévalorisé. Pourquoi le doit de voter est délaissé, abandonné? Pourquoi l’abstention est devenue si répandue? Effet de mode ou évolution politique de fond ? Est-ce simplement l’air du temps (de toutes les façons, ça ne changera rien), ou est-ce un choix politique synonyme de renoncement, comme si toute une partie de la société, souvent la plus faible, la plus marginalisée, donnait l’impression d’abdiquer, de renoncer à ses droits?

Ces questions ne se posent pas seulement aux Algériens. Aux Etats-Unis, les Américains avaient un choix entre une femme pur produit du système, Hilary Clinton, et un homme affichant une attitude belliciste et xénophobe, Donald Trump. Leur choix n’a pas été dicté par l’adhésion, mais par le rejet de celle qui symbolisait un système, disent les analystes.

En France, pays qui a inventé le second collège mais qui a une vieille tradition électoraliste, le choix se limite à une candidate repoussante, et un autre que la gauche présente comme le produit des banques et des oligarchies financières. Que cette présentation se justifie ou non, c’est un non choix, dit-on.

Le meilleur et le pire

Voter doit-il seulement mener à choisir le meilleur, mais aussi à éviter le pire ?

C’est là que l’action politique intervient pour apporter la bonne réponse. Le vote, c’est un moment de la vie, un aboutissement d’un cheminement politique. Et si le choix est si restreint, c’est parce les appareils politiques et de pouvoir n’ont pas permis l’émergence de nouvelles alternatives, et que les conditions politiques de manière générale n’ont pas été favorables pour permettre à ces alternatives crédibles de s’imposer.

Je retiens d’un militant de la première génération deux balises à respecter dans l’action politique : insérer le militantisme dans un cadre pacifique, toujours, et institutionnel, quand cela est possible. Eviter que la lutte ne déborde sur des terrains violents, comme ce fut le cas avec les islamistes, ou qu’elle soit portée par des groupuscules incontrôlés et incontrôlables, objet de toutes les manipulations.

On peut ajouter ceci : la responsabilité impose précisément de s’engager quand le choix est difficile. A la limite du supportable. Je cite un autre militant, qui faisait cette confidence : le choix le plus douloureux de mon père, disait-il, c’était de choisir qui, parmi ses deux enfants, devait aller à l’école au début des années 1940, car il n’était pas possible de les envoyer tous les deux. Et lequel sacrifier.

Le pouvoir est, évidemment, responsable de ce non choix qui s’impose aux Algériens, mais seule l’action politique permettra de changer la donne, et d’éviter que le citoyen ne soit limité à des choix aussi douloureux.