La crise du Qatar réveille les monstres autoritaires

La crise du Qatar réveille les monstres autoritaires

 

Le petit Qatar face aux mastodontes du Proche-Orient, c’est aussi un autocrate chic contre des autocrates de la vieille école.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 29 juin 2017)

 

Fermer Al-Jazeera ? Il faut oser le réclamer. Un  groupe d’autocrates orientaux l’a pourtant fait. Inutile de dire qu’il ne s’agit pas de champions de la démocratie. Le Roi Selmane et le maréchal Sissi représentent même, jusqu’à la caricature, la négation de la démocratie. A l’exception du nord-coréen Kim Jong-Un, il est difficile de trouver de figure aussi hostile aux libertés que ces deux dirigeants.

Le Roi Selmane d’Arabie Saoudite, qui se préparerait à passer la main au profit de son fils MBS (Mohamed Ben Selmane), maintient son pays dans une ligne figée depuis près d’un siècle. Alors que l’humanité a marché sur la lune, a inventé l’internet et envoyé la sonde Rosetta, le Roi Selmane se enferme son pays dans une non-pensée immuable, élaborée il y a plus de deux siècles, et sacralisée par le fondateur du royaume.

La doctrine officielle du pays, le wahabisme, établit un pouvoir totalement fermé, ne tolérant pas la moindre interstice. Le salafisme, une sorte de dérivé du wahabisme, exclut toute activité politique ou syndicale, au nom de l’unité de la Oumma. Vivant dans le mythe d’un passé glorieux qu’il voudrait restaurer, le royaume refuse de voir où va le monde. Il est enfermé dans un engrenage qui ne laisse entrevoir de conflit qu’entre les religions, puis au sein de la même religion, entre sunnites et chiites, puis au sein d’un même courant, entre salafistes et frères musulmans, par exemple. Jusqu’à l’infini. « Toute innovation est bidaa (fausse interprétation), toute bidaa est égarement, et tout égarement mène en enfer ».

Passé mythique

Quant au maréchal Sissi, il est difficile de dire s’il fait mieux, ou pire. L’Egypte semblait pourtant plus avancée, mieux armée. Elle a expérimenté l’impasse du régime du parti unique, subi le faux multipartisme, et elle a même tenté l’expérience démocratique, allant jusqu’à propulser des islamistes au pouvoir. Autant d’échecs qui auraient du mener à plus de maturité, à développer des réflexions innovantes sur la politique et la gouvernance. Ou, au moins, à éviter les fausses solutions.

Mais comme le Roi Selmane et ses prédécesseurs, le maréchal Sissi a préféré revenir vers ce qu’il considère comme l’âge d’or de son pays. Celui des pharaons ou celui de Nasser, on ne sait pas trop. Mais il s’agit en tous les cas d’un pouvoir qui ne souffre aucune contestation, et n’admet aucune opposition. Une sorte de salafisme non religieux.

Car sur le fond, les deux pays se rejoignent. Une fois la question religieuse ou idéologique mise de côté, il ne reste que le pouvoir autoritaire, avec ses dogmes et ses fondements économiques : une tribu faite de princes et de notables qui contrôlent l’essentiel de la richesse en Arabie Saoudite, une oligarchie militaire, appuyée sur une caste d’hommes d’affaires de type Sawiris, alliés pour conserver richesse et pouvoir en Egypte.

« Dictateur moderne»

Face à eux, l’autocratique régime du Qatar apparait d’une exceptionnelle modernité. Il en affiche du moins quelques apparats : un luxe tapageur, un bouillonnement remarqué à l’international, et une vitrine médiatique unique, Al-Jazeera. Le Qatar, c’est un émir, une chaine de télévision, une base américaine, appuyés sur le plus grand gisement de gaz du monde.

Mais pas de séparation de séparation de pouvoirs au Qatar, dont la population équivaut à celle d’un petit quartier du Caire. C’est l’Emir qui décide de tout, dans les marges qui lui sont permises à l’international. En interne, il serait ce qu’un courant politique algérien appelait un « dictateur juste ». C’est une absurdité politique, mais elle a eu son heure de gloire en Algérie et dans de nombreux pays arabes, pour justifier des régimes autoritaires comme de Houari Boumediène ou Nasser.

Mais sur le fond, tous ces régimes, y compris celui du Qatar, se rejoignent sur un point : le système de décision. Celui-ci repose sur une personne, au mieux sur un groupe, une famille, un clan. La décision n’obéit pas à des règles institutionnelles codifiées et reconnues. Et quand ces institutions existent, sous forme de parlement, armée, parti unique, elles servent à cautionner et exécuter la décision du chef ; elles ne contribuent pas à l’élaboration de la décision.

Conflits et chamailleries

Cela donne aux crises qui surgissent de manière récurrente entre ces pays un air de chamailleries entre enfants gâtés, que personne ne prend au sérieux. Jusqu’à ce que des guerres éclatent : guerre entre Libye et Egypte ; entre Arabie Saoudite, appuyée par sa coalition, et le Yémen ; invasion du Koweït par l’Irak ; et même cette guerre absurde entre Ethiopie et Erythrée. Quand les choses dérapent, avec leurs drames et leurs destructions, des médiateurs proposent leurs bons offices. Mais le plus souvent, c’est Washington qui fixe les conditions du retour à la paix.

C’est alors qu’apparait le problème de fond qui ronge tous ces pays : le pouvoir n’y est pas institutionnalisé. Par ricochet, la décision n’est pas non plus institutionnalisée. Il n’y a pas de délibération sérieuse et raisonnée qui permette de trouver la meilleure solution, particulièrement en période de crise. Ce qui donne au dirigeant du moment la possibilité de décider, parfois selon l’humeur du moment. Cela va de la décision stratégique, comme une déclaration de guerre, à la petite décision, qui consiste à organiser une deuxième session du bac pour les élèves retardataires.

Cela amène à une conclusion, une seule : aucun de ces pays ne peut avancer s‘il ne commence pas par le commencement : institutionnaliser le pouvoir, et aménager des espaces de délibération pour la prise de décision.

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