Quand l’Algérie retrouvera ses ambitions

C’est dans les moments de crise que naissent les grands projets et fleurissent les grandes ambitions.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 juillet 2017)

 

Ali Haddad se rebiffe. Serait-il plus coriace que prévu ? Face à la tempête, le patron du FCE n’a pas réagi comme le veut la tradition algérienne pour les hommes bannis du système. De Ammar Saadani à Abdelmalek Sellal, en passant par Abdelaziz Belkhadem et Abdelaziz Bouteflika, les exclus du système algérien se murent traditionnellement dans une période de silence, plus ou moins longue, en attendant un éventuel retour en grâce.

M. Haddad a dérogé à cette règle. Il a tenté d’organiser une riposte. Timide certes, très mesurée, et limitée à un cadre très étroit. Il a notamment pris un soin particulier à ne heurter personne en dehors du premier ministre Abdelmadjid Tebboune, qui lui a déclaré la guerre.

Mais par son attitude, M. Haddad a confirmé qu’il est un intrus au système. Il n’en fait pas intégralement partie. Preuve en est : il n’en connait pas les codes et les rouages. Il est entré par effraction dans le système, il en a exploité à fond les ressorts, il en a tiré profit pour amasser une fortune, mais il n’en a pas complètement assimilé les règles.

Riposte mesurée

Sa riposte n’a toutefois rien d’héroïque. Il a d’abord rappelé son allégeance au président Bouteflika, qu’il considère comme seule source de pouvoir. M. Haddad s’est limité à contester les décisions d’un responsable qui tient, lui aussi, son pouvoir de son allégeance au chef de l’Etat. M. Haddad ne parle pas de M. Tebboune comme d’un détenteur d’un pouvoir institutionnel que la constitution confie au premier ministre, mais comme un membre d’un sous-clan rival. Un fusible potentiel. Un rôle déjà assumé par beaucoup d’autres dans le passé, comme MM. Abdelmalek Sellal, Ahmed Ouyahia et Abdelaziz Belkhadem par exemple. C’est donc un pouvoir conjoncturel, éphémère. Appelé à disparaitre, aux yeux de M. Haddad.

Cela donne un joli feuilleton pour animer l’été 2017. Mais ce nouveau feuilleton est d’une navrante banalité, dans ce qui sert de jeu politique en Algérie. Il confine le débat politique à un obscur jeu de rôles, avec une fausse partition interprétée par des acteurs de substitution. Car personne n’est dupe. Si le gouvernement voulait lutter contre la corruption, ça se saurait. Si M. Ali Haddad représentait une success-story de l’entrepreneur qui a réussi grâce à son labeur, ça se saurait également.

Oligarques et bureaucratie

Du coup, ceux qui veulent donner des soubassements politiques et idéologiques à cette guerre se retrouvent à la peine. Ils reprennent un schéma classique, selon lequel les oligarques se sentent désormais à l’étroit, et voudraient élargir leur pouvoir ; ils se retrouvent confrontés à une bureaucratie d’Etat soucieuse de maintenir ses positions, en préservant son rôle de principal régulateur de la rente. A cette analyse, se greffent d’autres rivalités, générationnelles, régionales, corporatistes, culturelles, pour se prolonger parfois jusqu’aux accointances et ramifications internationales.

Dans ses grandes lignes, l’analyse se tient. Mais elle bute sur un autre facteur, probablement le plus important : elle consacre un incroyable enfermement d’un pays où on se bat pour le futile et le dérisoire, en laissant échappant l’essentiel, qu’on ne perçoit même pas.

Il suffirait de si peu

Accepter de se battre sur le terrain imposé par les rivalités actuelles, c’est comme si on acceptait de s’impliquer dans une guerre entre deux tribus rivales pour le contrôle de pâturages dans un pays colonisé. C’est s’entretuer pour l’utilisation d’une vieille charrue, en vue d’exploiter une petite parcelle là haut dans la montagne, pendant qu’autour de soi, le travail se mécanise et que la productivité explose ; c’est organiser de grandes conférences internationales pour savoir qui entre le chiite, le sunnite et le salafiste s’est offert la meilleure garantie d’aller au paradis, alors que dans la maison d’à côté, Mark Zuckerberg et Elon Musk polémiquent sur l’utilité ou la menace que représenterait l’intelligence artificielle.

Autrement dit, s’insérer dans les conflits de pouvoir aujourd’hui, en Algérie, c’est renoncer de voir où va le monde, de comprendre comment il s’organise, pour se replier sur des concepts et des conflits destructeurs. A la mode yéménite. Ou syrienne.

Retour aux grandes idées

A la fin de cette saison, peut-être la dernière au Quotidien d’Oran, il est difficile de constater qu’au lieu d’imposer ses atouts pour devenir le pivot du Maghreb et le grand relais entre l’Afrique et l’Europe,  l’Algérie en est réduite à se demander comment un obscur tâcheron est devenu aussi puissant, et comment il va faire pour survivre à la grippe que le pays vient d’attraper. C’est dur à admettre dans un pays qui a vu tomber Bougara et Didouche, dans un pays que Mandela et Arafat ont tant aimé.

Mais il est encore plus dur de savoir que cette situation de blocage tient à peu de choses ; que personne ne s’en satisfait ; qu’il suffirait d’un signal pour que la machine se débloque et que tout le pays reparte vers l’avant. Il suffirait de si peu pour que l’Algérie « change de logiciel », oublie la supercherie Sellal, les intrigues Ouyahia et l’absurdité du quatrième mandat, pour retrouver la clairvoyance de Benboulaïd et le sens de l’Histoire d’Aït-Ahmed. En un mot, pour se remettre en marche, en vue e concrétiser le grand projet des pères fondateurs.

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