Mourad Goumiri: « L’injection massive de dinars sans contreparties réelles va faire entrer l’économie algérienne dans une phase d’hyperinflation »

Mourad Goumiri explique, de manière simple et pédagogique, le « financement non conventionnel » et ses conséquences.

On peut lire l’interview sur le site du journal Reporters:

http://bit.ly/2xxTvxL

 

Entretien : Mourad Goumiri, professeur en sciences économiques, à propos du financement non conventionnel : « L’injection massive de dinars sans contreparties réelles va faire entrer l’économie algérienne dans une phase d’hyperinflation ».

Le financement non conventionnel et l’amendement de la loi sur la monnaie et le crédit sera certainement le sujet phare, dimanche prochain, à la plénière de l’Assemblée populaire nationale (APN), lors de la présentation du plan d’action du Gouvernement par le Premier ministre, Ahmed Ouyahia. Dans cette interview accordée à Reporters, Mourad Goumiri, professeur en sciences économiques, explique le concept et expose les conséquences du recours à ce genre de financement pour l’économie nationale.

Reporters : Qu’entend-on tout d’abord par financement non conventionnel ? 
Mourad Goumiri : C’est tout simplement un crédit sans convention. Dans tous les pays du monde, le financement se réalise après négociation d’une convention, aussi bien les conditions d’octroi du crédit que son montant, les intérêts et les commissions, les annuités de remboursement, les délais de grâce… Toutes ces conditionnalités sont fixées dans une convention de crédit qui ouvre droit au financement. Le financement non conventionnel passe au-dessus de tout cela.
Quels changements doit-on attendre de l’amendement de la loi sur la monnaie et le crédit ?
Dans la loi 90-10, le Gouvernement de M. Hamrouche avait pris le soin de verrouiller les relations entre le Trésor public et la Banque Centrale d’Algérie (BCA) par des articles qui conditionnent les avances de la BCA au Trésor public, de manière à éviter à tout prix le laxisme dans les finances publiques. Le Trésor public devait générer ses propres ressources par la recherche de solutions internes sur les dépenses de l’Etat et sur ses recettes. Les arbitrages finaux étaient essentiellement politiques et la recherche du consensus social était toujours souhaitable, même dans les circonstances les plus graves. Les avances étaient annuelles et ne dépassaient pas un certain pourcentage du niveau des recettes confirmées l’année d’avant. Le Gouverneur de la BCA était inamovible durant son mandat (5 ans), et il avait pour mission principale de défendre les équilibres macro-financiers et la parité du dinar. En faisant sauter ces deux verrous, puis la relation Trésor public et Banque d’Algérie, le pouvoir monétaire a été mis entre les mains du pouvoir exécutif, ce qui est la pire des situations. Le Président et son Premier ministre vont en user et abuser et procéder à l’injection massive de signes monétaires sans contreparties réelles.
Est-ce réellement le recours à la planche à billets ?
L’institut d’émission est sous la tutelle de la Banque d’Algérie, et ce qu’on appelle vulgairement « la planche à billets », c’est tout simplement l’impression de billets de banque. Dès lors que le Trésor public pourra, durant cinq ans, tirer autant de billets qu’il souhaite sur injonction du gouvernement, il n’y a plus de limite, sauf celle que se fixe le pouvoir. Celui-ci va couvrir toutes ses dépenses publiques par de la « fausse monétaire » en quelque sorte, durant les cinq prochaines années.
Quelles en seront les conséquences sur l’économie nationale ?
Les conséquences seront désastreuses sur tous les marchés, mais, en particulier, sur celui de l’emploi, le pouvoir d’achat des salariés et les retraites. C’est un acte politique grave mais non assumé, puisqu’il est camouflé et insidieux. Ni le Président ni le Premier ministre ne déclarent au peuple qu’un tel procédé mutualise la dette publique sur l’ensemble de la population, riche et pauvre. Alors qu’on aurait dû faire supporter le plus gros de la charge aux plus riches. En effet, au niveau macro-économique, l’injection massive de dinars sans contreparties réelles va automatiquement faire entrer l’économie algérienne dans une phase d’hyperinflation, voire de stagflation, dans la mesure où cette injection massive de dinars ne se traduira pas par une croissance économique forte à « deux pieds ». Au contraire, elle va amplifier l’économie informelle, la fraude et l’évasion fiscale et, bien entendu, la fuite de capitaux à l’étranger et la détérioration de la parité du dinar sur le marché des changes. Au niveau micro-économique, les chefs d’entreprise verront leurs carnets de commande se vider, puisque l’offre publique et la consommation vont se réduire.
Y aurait-il d’autres solutions pour éviter le recours à l’endettement extérieur ?
Il ne faut pas diaboliser l’endettement. Je ne connais aucun pays au monde sans endettement intérieur ou extérieur. Le problème, c’est ce que vous faites des crédits que vous avez mobilisés. A l’évidence, si c’est pour construire la plus grande mosquée au monde, ce n’est pas ce que nous pourrons appeler en économie un investissement rentable. En outre, si les crédits non gouvernementaux tombent dans les nasses de la corruption intérieure et extérieure, il est évident que les surcoûts des investissements annulent les gains de productivité escomptés. Les solutions existent réellement, sans remonter jusqu’à l’Audit de l’utilisation des quelque 1 000 milliards de dollars, engrangés depuis 1999. Il est évident qu’il faille faire supporter la charge sur les plus riches et ceux qui ont profité le plus de cette manne financière depuis plus de vingt ans. Mais à ce niveau, on quitte l’économie et on se dirige vers le politique.

Recueillis par Fella Midjek

 

 

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