Bouteflika face à Mohamed Ben Selmane et Emmanuel Macron

 

Pendant que le monde subit des glissements tectoniques, l’Algérie gère le rapport de forces RND-FLN.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 novembre 2017)

 

Zaafane ou farhane?

L’Algérie, pays manichéen fonctionnant en mode binaire, hésite à se situer. Au vu du succès des vidéos exprimant colère ou dépit, on peut croire que la tendance dominante est largement favorable à la révolte en cette fin de quatrième mandat. Mais les élections locales ont révélé une autre réalité : près de la moitié des Algériens sont prêts à se laisse tenter, à participer au jeu d’une manière ou d’une autre. Pour sauver les meubles, pour ne pas disparaitre, peu importe. Y compris quand ils le font « en se bouchant le nez ».

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille mettre les deux paroles sur un pied d’égalité. Celle de l’adhésion au système est aussi réduite qu’intéressée. Elle est faite d’intérêt immédiat, de rente de situation et de privilèges. Elle contient aussi de la résignation, ce qui pourrait être mis dans une nouvelle catégorie, « mdigouti ». De plus, une bonne partie de ceux qui participent au vote le font pour tenter de changer les choses, non pour maintenir le statuquo. La contestation du résultat des élections, avec parfois de la violence, y compris dans la paisible ville de Tindouf, confirme un potentiel de résistance là où on ne l’attendait pas.

La parole portant le refus a cependant une signification autrement plus puissante. Elle est synonyme d’engagement, de refus de l’ordre établi. Qu’elle soit nihiliste, ce qui est souvent le cas, ou qu’elle soit portée par une pensée alternative, ce qui est plus rare, elle n’en demeure pas moins la plus forte, la plus digne d’être écoutée.

Effet MBS

Elle a un mérite. Celui de sortir du ronronnement imposé par le pouvoir. Celui-ci navigue dans un petit marais tellement pollué, dans une pensée tellement étroite, qu’il veut contraindre l’ensemble du pays et de la société à le suivre dans son autisme. De fait, on ne peut pas dépenser l’essentiel de son énergie à gérer les équilibres FLN-RND, à remodeler les cercles gravitant autour du pouvoir, et espérer, dans le même, prendre la mesure des bouleversements que subit le monde et trouver une place pour l’Algérie dans cette nouvelle redistribution des cartes planétaire.

L’irruption de deux acteurs nouveaux devrait pourtant sonner l’alerte. Au Proche-Orient, un jeune prince héritier de 32 ans, qui risque de prendre le contrôle de la première puissance pétrolière au monde durant le prochain demi-siècle, est en train de bouleverser son pays et toute la région. L’Algérie est directement concernée par ce que prépare Mohamed Ben Selmane : wahabisme, rivalité sunnites-chiites, pétrole, aire culturelle et géographique, lutte antiterroriste, tout ce qui se passe en Arabie Saoudite a des effets, directs ou indirects, sur l’Algérie, son économie, sa société, sa jeunesse. Il suffit de rappeler deux faits pour s’en convaincre : l’Algérie a été le premier pays à subir, dans les années 1990, de manière frontale les effets sanglants de la vague wahabite, et les deux grandes crises financières dans lesquelles l’Algérie a plongé, à trente ans d’intervalle, ont été le résultat direct d’une décision saoudienne de reprendre le contrôle du marché pétrolier.

Effet Macron

Plus près de nous, Emmanuel Macron, après avoir cassé les codes politiques de son pays, veut changer la donne en Afrique. Il tient un discours nouveau, choquant pour les uns, discours de vérité pour les autres. Il veut pousser à une transformation de l’Afrique, afin de préserver les intérêts de son pays, les intérêts de la France du 21ème siècle, pas ceux du siècle passé. Ce qu’il dit est d’autant plus important que l’Allemagne, avec une Angela Merkel en bout de course, est en retrait, que les Américains se replient momentanément chez eux, que les Britanniques sont englués dans le Brexit, et que la Chine n’a pas encore investi le terrain politique.

Du point de vue de Macron, les enjeux ont changé. Ils s’appellent désormais contrôle des migrations, lutte antiterroriste, attrait pour les capitaux et les compétences. L’ancien paradigme, celui de la Françafrique, fait d’un mélange de mesures sécuritaires et de corruption, ne tient plus. L’Afrique qui n’exporte pas de migrants est une Afrique prospère, avec une jeunesse éduquée, formée, et disposant de vraies perspectives.

Le discours est choquant ? Peut-être. Beaucoup s’en offusquent. Mais ceux qui s’en offusquent sont dans un confort intellectuel paralysant. Ils regardent Macron comme ils regardent Mohamed Ben Selmane. Ils comptent les coups, évaluent les chances de l’un et de l’autre de réussir, et appréhendent les faits sous un angle moralisant, pendant que les choses se font et se défont à grande vitesse.

Il ne s’agit pas de s’opposer à l’un, ou de soutenir l’autre. Il s’agit d’exister. D’avoir une vision, une politique, un sens de se intérêts, et de les défendre au mieux, à défaut de les imposer.

Le cri de Anès Tina

Dans ce monde qui abolit les anciennes frontières et en construit de nouvelles, où Sahara et Méditerranée sont devenus des autoroutes; dans cet univers où une start-up rapporte plus qu’un puits de pétrole ; dans ce 21ème siècle où un terroriste fait plus de bruit que certaines armées, tout le monde admet que l’Algérie a une place incontournable. Au moins du fait de sa géographie et de sa démographie.

Et c’est là qu’il y a matière à être vraiment zaafane : il y a un sentiment que l’Algérie est absente. C’est le vide.

Le pays est en hibernation pendant que le monde avance à une vitesse hallucinante. 166ème dans le classement doing business, un classement encore plus honteux pour la vitesse de l’internet, des dirigeants coincés entre la révolution agraire et la place du secteur privé, un isolement économique, politique, diplomatique majestueux justifié par des dogmes alors qu’il est du à l’incapacité de s’adapter aux nouveaux paradigmes qui régissent le monde, des débats politiques tellement décalés qu’y participer relève presque de la complicité : Non, Anès Tina se trompe. Dire « rani zaafane » aujourd’hui, face à un tel gâchis, est très en-deçà de la réalité. L’Algérie est au-delà de la colère. Bien au-delà. Elle est aux confluents du désarroi et de la panique, dans les limites d’un sentiment que pourrait susciter cette image : celle d’une rencontre tripartite Mohamed Ben Selmane – Emmanuel Macron – Abdelaziz Boutefika.

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Algérie : l’ombre de la présidentielle de 2019 plane sur les élections locales

Mon article d’avant les élections locales du 23 novembre 2017

 

http://bit.ly/2hSHZ5W

S’accrocher au pouvoir, le choix du pire

Entre Mandela et Mugabe, l’Algérie choisit Mobutu

 

Robert Mugabe a accédé au pouvoir en même temps que Chadli Bendjedid. Il a régné pendant les années Chadli, la décennie noire et les années Bouteflika. Pour quel résultat ?

Abed Charef (Le Quotidien d ‘Oran, jeudi 23 novembre 2017)

Un président âgé, en bout de course, s’accrochant à son passé de résistant pour justifier son maintien au pouvoir, alors qu’une bonne partie du pays le soupçonne de vouloir organiser une succession au profit d’une personne de son proche environnement familial. Face à lui, se tient un autre ancien résistant, ou présenté comme tel, récemment destitué mais à qui on attribue encore un immense pouvoir. Ancien patron des services spéciaux, disposant de nombreuses connexions à l’international nouées lorsqu’il était en exercice, il est réputé disposer d’une très grande influence.

En embuscade derrière le président en poste, de jeunes loups, gravitant autour du premier cercle familial, mènent une vie tapageuse et gèrent des fortunes immenses. Ils ont tissé des liens, fait fortune en un temps record, obtenant une succession de privilèges grâce à leur proximité avec les cercles exerçant l’autorité et avec les réseaux clientélistes qui leur ouvrent toutes les portes ensuite. Le comportement de ces nouveaux fortunés face à la crise montre qu’ils sont insensibles aux multiples dérives que subit le pays. Pire, leur propre comportement contribue largement à une dérive morale qui tranche avec l’esprit de sacrifice et la combativité qui ont fait la gloire de l’histoire moderne du pays et du président.

Le résultat est terrible : la société a été démobilisée, désarmée, au propre comme au figuré. Elle est aujourd’hui divisée, affaiblie, incapable de peser sur le sort du pays. Le président lui-même, qui se voulait longtemps porteur de la première image, celle du combattant intransigeant et intraitable, a fini par abdiquer. Il est entré dans une autre phase, un autre temps. Celui où la vie apparait sous une autre dimension. Il sera plus près de Mobutu que de Mandela.

Surenchère

Quand la crise s’aggrave, le président revient à ce qu’il considère comme les fondamentaux : discours nationaliste, appel à l’unité nationale et à la mobilisation pour faire face aux ennemis intérieurs et extérieurs, rappel des combats communs et des sacrifices des martyrs. Mais c’est un discours qui ne prend plus. Le président s’en rend bien compte. Alors, il glisse sur d’autres terrains. Le bien-être de la population, la croissance, la paix retrouvée.

La paix ? Quelle paix? Le pays est-il en mesure de se défendre, d’imposer ses conditions ? Les menaces sont partout. Elles viennent de partout, répète le président, relayé par ses hommes. Le pays ne peut visiblement les éliminer. Comme elles persistent, d’obscures voix chuchotent au président de faire de nouvelles concessions. De mieux coopérer avec l’ennemi d’hier, notamment sur le plan sécuritaire. Et comme le président a de moins en moins de légitimité, et de moins en moins de marge, il cède, en présentant son expérience « unique » dans la lutte antiterroriste comme un atout dans la négociation. Flatté par ses interlocuteurs, il finit par croire sa propre propagande.

A ce stade, l’idée de rester au pouvoir a complètement changé de contenu. Ce n’est pas seulement une fin en soi, ou une ambition de pouvoir. Avec le temps, c’est devenu une nécessité. Cela rentre dans l’ordre normal des choses. Car quitter le pouvoir présente trop de risques pour les proches, pour les amis. Les cercles qui ont abondamment profité de la manne ne peuvent accepter un éventuel retour de manivelle. L’ordre en place est le bon, du moment qu’ils en tirent avantage. C’est alors que se développe un discours totalement connecté du réel, portant sur la croissance, la bonne gouvernance, la qualité de la vie. On parle même de lutte contre la corruption, alors que le pays sous occupation !

Mahmoud Abbas et Mugabe

Oui, sous occupation. Car c’est de la Palestine qu’il s’agit ici, pas du Zimbabwe. Mahmoud Abbas, le président de l’autorité palestinienne, a été totalement pris à ce jeu. Il a décroché depuis longtemps. Il a oublié pourquoi il s’est engagé au sein du Fatah et de l’OLP. Il considère les autres factions palestiniennes comme des adversaires à mater.

Les autres factions aussi ont totalement déraillé. Le Hamas s’est pris dans un engrenage destructeur pour se rendre compte, deux décennies plus tard, qu’il mène au néant. Cela débouche sur une situation surréaliste, où des factions palestiniennes se réunissent pour tenter juste de survivre. D’exister médiatiquement, à défaut d’une véritable présence politique.

Trop tard. Tant d’erreurs se paient. Les maigres acquis, Oslo, l’idée de l’Etat palestinien, tout est remis en cause. Inutile d’accuser les pays arabes, la communauté internationale, l’Occident : les Palestiniens eux-mêmes ont perdu le fil. Leur « président » n’a pas même pas été capable de les mener là où Robert Mugabe et Abdelaziz Bouteflika sont arrivés.

Soigner sa sortie

Pourquoi évoquer ces pays ? Simplement pour dire que si l’histoire ne se répète pas, les processus sociaux et politiques se ressemblent énormément. On peut remplacer Toufik Mediène par Mohamed Dahlane ou Emmerson Mnangagwa, évoquer la cour autour du FCE ou celle qui s’est créée avec Grâce Mugabe, la différence est minime. Il n’y a pas de spécificité algérienne. Il y a simplement des modèles vertueux, qui permettent aux pays d’avancer, aux hommes de se bonifier, et à des causes de se concrétiser, comme il y a des modèles qui entrainent les pays vers le bas.

Robert Mugabe a oublié que son combat devait libérer les Zimbabwéens, pas lui permettre, à lui, de dicter ce qui est bon et ce qui est mauvais pour le pays. Abdelaziz Bouteflika a oublié de relire la déclaration du 1er novembre, qui visait à restaurer « l’Etat algérien démocratique et social ». Entre un projet pour la grandeur de l’Algérie et sa volonté de contrôler tous les rouages du pouvoir, il a fait son choix. Situation aggravante pour lui, il a détenu entre ses mains des cartes décisives, mais il les a détruites l’une après l’autre.

Ce qui arrive à Robert Mugabe le met crûment face à lui-même. La situation au Zimbabwe lui renvoie sa propre image. Il en sera ainsi tant que ces dirigeants n’auront pas compris que soigner sa sortie, c’est permettre à son pays d’entrer dan l’histoire.

Débat sur la santé: un texte à lire

Pour ceux qui s’intéressent au projet de loi sanitaire et, de manière plus générale, au débat sur le secteur de la santé, un texte incontournable du Pr Farid Chaoui

On peut aussi lire le texte sur le site du Quotidien d’Oran: http://bit.ly/2mHD25p

 

Loi sanitaire et politique de santé: le possible et le raisonnable

Le projet de loi sur la santé mérite un débat apaisé, avec des enjeux et des acteurs clairement définis.

Par le Pr Farid Chaoui

Un débat passionné, vaguement polémique, s’est instauré depuis plusieurs mois au sujet d’un projet de loi sur la santé, présenté par l’exécutif aux élus de la nation.

Les critiques souvent très vives à l’égard de ce texte, montrent si besoin était, combien les algériennes et les algériens sont soucieux de comprendre les enjeux sur le devenir de leur système de santé, et les conséquences que cette future loi va inévitablement y produire.

Ceci est une contribution au débat nécessaire que nous souhaitons le plus large et le plus serein possible, compte tenu, on va le voir, de l’importance considérable des implications de ce texte dans la vie des citoyens.

C’est quoi et pourquoi une loi sur la santé ?

La loi sanitaire est importante car elle régit un secteur qui est considéré, avec le système éducatif et la justice, comme l’un des trois piliers de la cohésion sociale. Détruire un de ces piliers, c’est participer à la dislocation de la société ce qu’aucun régime politique intelligent ne peut souhaiter.

En effet, toutes les nations développées, quelle que soit leur idéologie (en dehors du cas particulier des USA de Trump), ont consacré depuis le 19° siècle le système de santé comme un élément essentiel de la paix et du développement, et se sont appliqués à l’édifier sur le principe de la solidarité entre les générations et les classes sociales. C’est  un patrimoine commun qu’il convient, en principe, de soustraire à tout débat idéologique et à toute manipulation politicienne au même titre que l’éducation et la justice.

L’exemple du National Health Service du Royaume Uni est bien démonstratif à cet égard, puisqu’aucun gouvernement britannique, y compris celui très à droite de Mme Tatcher, n’a jamais osé remettre en question son caractère de service public au service de tous les citoyens.

La loi sanitaire, qui consacre ce système, doit donc être considérée comme un contrat qui lie l’ensemble des sujets d’une communauté pour un objectif commun : préserver la santé de tous. Il doit être bâti sur la base de principes librement négociés, pour entretenir et gérer au bénéfice de tous, les moyens intellectuels, humains, financiers et matériels mobilisés pour la prise en charge des besoins de santé de la population.

C’est dire, que ce texte n’est pas n’importe quelle loi : il définit plus que tout autre texte, en dehors bien sûr de la loi fondamentale, les rapports qui lient les membres d’une communauté sur un sujet essentiel de leur vie personnelle et commune, maintenant, demain et probablement pour plusieurs générations !! C’est un contrat social, un projet de société !

C’est quoi la loi de 1985 ?

La loi sanitaire, promulguée en 1985 en vigueur jusqu’à nos jours, s’est naturellement imposée pour consacrer l’esprit des  politiques de santé menées dans le pays depuis l’indépendance. L’objectif était simple et admis de tous : construire sur les ruines laissées par l’ancienne puissance coloniale un système capable de relever les nombreux défis sanitaires de l’Algérie  indépendante : réanimer les structures abandonnées par l’ancienne puissance coloniale, former les personnels de santé, développer des programmes de santé pour lutter contre les maladies prévalentes dans le jeune Etat : maladies transmissibles, celles de la misère et de la pauvreté.

Pour ce faire l’Etat a nationalisé tous les moyens de « production » : il sera le seul gestionnaire de tous les établissements et le seul employeur de tous personnels de santé. Il définit la politique de santé, forme les personnels, gère et administre les établissements et établi les règles de leur financement. C’est ainsi qu’est née la politique de la « médecine gratuite » et de celle de la formation de « mille médecins par an ».

En 1985, au moment du pétrole cher, donc de l’abondance financière du pays, on décida de sanctifier ces principes politiques nobles et généreux par une loi, celle qui gouverne aux destinées du système de santé jusqu’à nos jours.

C’est donc un texte qui était en parfaite cohérence par rapport aux orientations idéologiques et politiques de l’époque et, même si elle a été promulguée une année seulement avant la crise financière de 1986, elle résistera de manière inattendue à tous les changements de politique sanitaire jusqu’à nos jours !

Pourquoi cette loi est-elle devenue obsolète ?

A la fin des années 1980, la crise financière et l’augmentation importante du nombre de médecins, que le secteur public ne pouvait plus tous employer, poussent les autorités publiques à ouvrir le système au secteur privé. Dès la fin de ces années, la loi sanitaire sera amendée pour encourager l’émergence d’un secteur libéral d’abord ambulatoire (cabinets de consultation), puis hospitalier (cliniques et différents laboratoires de diagnostic). Le « paysage » sanitaire va ainsi changer dans le sens de la libéralisation.

Cette tendance va s’imposer malgré le discours officiel en faveur du secteur public et ceci pour deux raisons : la raréfaction des ressources financières liée à la crise des années 90 avec à la clé le plan de réformes structurelles imposé par la FMI, et parallèlement la modification structurelle de la demande de soins en quantité et en qualité, du fait des fameuses transitions démographique et épidémiologique.

Pour faire court, il faut faire face à des pathologies plus lourdes, plus nombreuses  et plus chères (les maladies non transmissibles) avec des moyens qui se réduisent du fait de la guerre civile et de la crise financière qui nous conduira au FMI.

L’Etat va d’avantage ouvrir le système à l’investissement privé pour faire face à la demande, mais avec une énorme lacune : l’absence d’encadrement politique et financier de ce secteur libéral. On continue, comme si rien n’avait changé, à faire référence à la loi de 1985 avec pour principale victime : les usagers du secteur libéral. A ce jour, par exemple, la tarification pour le remboursement des actes médico-chirurgicaux produits dans ce secteur s’appuie sur la nomenclature de…1985 !!! Autrement dit, les usagers, y compris ceux qui ont cotisé toute leur vie à la sécurité sociale, sont remboursés de manière dérisoire par l’assurance maladie en référence à la tarification des actes qui date de plus de 30 ans!!

Ainsi la loi de 1985 est non seulement devenue obsolète mais elle est gravement violée dans son principe fondamental de solidarité et d’équité à l’accès aux soins.

Les principes de base d’une nouvelle loi.

L’intérêt d’une nouvelle loi étant clairement démontré, quel  contenu doit-on lui donner et dans quel cadre politique, je dirais idéologique, doit-elle s’inscrire ?

Le premier objectif d’une telle loi, tenant compte de ce qui précède, est de donner une orientation idéologique claire à notre système de santé. Il s’agit maintenant de choisir entre un système totalement libéral, dans lequel le système est un hypermarché de la maladie, où chacun se sert en fonction de ses moyens, et un système national de santé basé sur les principes fondamentaux de solidarité, de justice et d’équité ?

Pour le moment, nous naviguons hypocritement entre les deux : d’un côté un discours officiel qui  défend avec force  la « médecine gratuite » et le secteur public, de l’autre une réalité qui chaque jour fait basculer des parts de plus en plus importantes de la demande de soins à un secteur privé non conventionné, c’est à dire précisément un hypermarché de la maladie !

Il n’y a plus que M. Trump pour défendre l’option ultra-libérale. Nulle part ailleurs au monde, aucun pays, aucun régime politique, n’envisage d’abandonner la politique solidaire et équitable de santé, même si des inégalités persistent çà et là.

La nouvelle loi répond-t-elle aux principes de solidarité et d’équité ?

C’est à mon avis la question fondamentale à poseraux rédacteurs de ce projet de loi. En effet, dans son préambule, ce projet s’attache à réaffirmer les principes de solidarité et d’équité et s’appuie sur « la constitution qui affirme clairement l’obligation de l’Etat de garantir, à tous les citoyens, le droit à la protection de leur santé ».

Il poursuit : « C’est dans ce contexte que s’inscrivent les réformes du système national de la santé, qui s’articulent autour des principes fondamentaux suivants :

  • – La gratuité des soins qui constitue un acquis essentiel, préservé réaffirmé et mis en œuvre à tous les niveaux ;
  • – l’universalité, l’égalité d’accès aux soins ;
  • –  la solidarité, l’équité et la continuité du service public de santé,
  • –  la hiérarchisation des structures et des soins ;
  • –  la décentralisation et l’Intersectorialité ;
  • –  l’évaluation et le contrôle.

L’article 12  va plus loin et affirme : L’Etat assure la gratuité des soins et en garantit l’accès à tous les citoyens.

L’article 20  stipule que toute personne a droit à la protection, à la prévention, aux soins et à l’accompagnement qu’exige son état de santé, en tous lieux et à toutes les étapes de la vie…. Elle ne peut faire l’objet de discrimination dans l’accès à la prévention ou aux soins.

  • Les rédacteurs de ce projet s’inscrivent donc à priori résolument dans le cadre d’un système solidaire
  • Contradictions
  • Voyons maintenant comment ceci se traduit concrètement dans la structure du texte.
  • La 1° contradiction apparaît à la section 4, article 95, à travers la notion de « personnes en difficulté » dont il est dit que « les structures et établissements de santé publics et privés investis d’une mission de service public assurent gratuitement la couverture sanitaire de l’ensemble des personnes en difficulté, notamment celles vivant en milieu institutionnel.
  • Que vient faire cette notion alors que l’article 12 assure la gratuité de soins pour tous? Outre le fait que la définition de ces « personnes en difficulté » reste vague et peut créer la confusion et la stigmatisation, cet article consacre de fait leur inégalité à l’accès aux soins. Ce chapitre doit, à mon avis être tout simplement supprimé.
  • Mais la plus sérieuse contradiction aux grandes déclarations de principe du préambule tient dans la structure de financement du système telle que proposée par ce projet. Les articles 344 et suivants montrent clairement que les rédacteurs du texte ont rencontré de très sérieuses difficultés à répondre à la question « qui paie ? ». Or c’est précisément cette question qui représente la colonne vertébrale du système de santé et c’est à travers elle que s’exprime clairement le modèle idéologique qui le sous-tend !

Gratuité et équité

De quoi s’agit-il ? Un système de santé a beau se déclarer gratuit,  il a un coût défini sous le vocable de Dépense Globale de Santé (DGS). La DGS c’est tout ce que consent une communauté de citoyens comme richesses à consacrer à la santé de ses sujets. Elle s’exprime généralement par la part du PIB qui est consacré à ce secteur : en Algérie il est estimé à moins de 5% de la richesse nationale, soit moins de 400 dollmars/hab/an, en comparaison aux 3.000 à 4.000$ que les pays de l’OCDE consacrent au même secteur.

Ce qui signifie :

1- Qu’il n’y a pas de médecine gratuite, tout acte se paye et souvent très cher. Que nous devons plus défendre un accès équitable aux soins que d’une prétendue médecine gratuite.

2- Que nous ne disposons que de moins de 10% de ce qui est disponible dans les pays du nord pour soigner une population qui, avant 2030, présentera les mêmes caractéristiques démographiques et épidémiologiques que nos voisins développés.

3-Que si nous voulons accélérer l’évolution de notre système de santé pour le rapprocher des performances des pays du Nord, il faut  augmenter notre richesse nationale (PIB) et la part qui revient au système de santé (DGS), autrement dit il faut, à l’instar des autres secteurs économiques et sociaux, nous mettre au travail et produire autre chose que du pétrole.

Voilà la douloureuse vérité.

Il y a deux façons de traiter l’équation financière actuelle: soit on consacre 90% de la DGS à 10% de la population, et on crée un système totalement inégalitaire mais « moderne et conforme aux plus novatrices des méthodes de soins », ou on décide de s’appuyer sur le principe de solidarité et d’équité, et nous décidons de mettre en place un système équitable, pertinent par rapport aux besoins prioritaires de la population et REALISTE !

Dans cette deuxième option, deux prérequis sont nécessaires : un programme de santé encore une fois pertinent et réaliste, décliné en priorités, et un système de financement qui s’appuie sur le principe fondamental de la solidarité nationale dans laquelle le riche paie pour le pauvre et le fort soutient le faible.

Eviter les disparités

Or, l’ambiguïté qui domine ce projet de loi concernant son orientation idéologique s’exprime encore d’avantage dans le  chapitre consacré au financement (chapitre 4).

En effet, émiettant les sources de financement entre celles de l’Etat, de la sécurité sociale, des collectivités locales (pour payer les soins de « personnes en difficulté ? et réinventer la carte d’indigent?), des entreprises économiques, des assurances économiques et, cerise sur la gâteau, celle de la participation des « bénéficiaires de soins » (qui, comment, quoi ?), on détruit le principe d’égalité d’accès aux soins puisque, inévitablement, le traitement réservé à chaque catégorie de bénéficiaire sera différent en fonction du poids financier de son assurance santé. Il est clair que le sujet assuré par une entreprise économique prospère sera bien mieux soigné que celui pris en charge par les faibles ressources de sa commune !

Pourtant il y a une solution : c’est de créer une institution financière nationale chargée de financer le programme national de santé élaboré par les pouvoirs publics.

Cette caisse nationale d’assurance maladie, regrouperait tous les moyens financiers disponibles qu’ils proviennent de l’Etat ou des assurances (CNAS, CASNOS, Assurances économiques etc..) et serait chargée de financer aussi bien les structures publiques que privées, sur la même base de calcul et en tenant compte des priorités du programme national. Elle serait comptable devant ses financeurs dont la participation serait décidée chaque année sur la base des comptes à postériori fixant la part consommée par chaque groupe d’assurés.

On pourrait s’appuyer pour avancer dans cette voie sur l’expérience relativement réussie de la carte chiffa et mutualiser les moyens des CNAS, CASNOS, et autres assurances avec ceux de l’Etat.

Ceci est  la définition de la couverture santé universelle qui garanti à chaque algérien, à sa naissance, en sa qualité de citoyen et non de représentant de telle ou telle catégorie professionnelle ou sociale, une carte d’assurance, la même pour tous, garantissant l’accès aux mêmes services, dans les mêmes conditions et sans aucune discrimination.

C’est ainsi que l’on consacrera réellement les principes défendus par la déclaration du 1° novembre 1954, de la constitution et des intentions affichées, j’en suis sûr, avec sincérité, dans le préambule du présent projet de loi sanitaire.

 

Je ne terminerai pas sans signaler deux autres incongruités :

La première concerne le chapitre relatif aux régions sanitaires : alors que le principe de la décentralisation est plusieurs fois affirmé dans le texte, ce chapitre est expédié en trois articles ! A mon avis, il s’agit là d’un point essentiel de l’organisation sanitaire car aucun programme sanitaire ne peut réussir dans l’avenir, sans donner à la région non pas seulement les prérogatives d’appliquer un programme, mais bien plus, lui attribuer la possibilité de planifier et de décider. Autrement on ne sera pas sorti d’un problème structurel qui est un frein majeur au développement la politique de santé : la centralisation excessive de la décision par l’administration centrale.

Ma dernière remarque concerne le chapitre  relatif à l’activité d’inspection : le ministère de la santé a-t-il besoin de se doter d’un code pénal bis et l’exprimer dans cette loi par des termes qui ne peuvent qu’installer la défiance des praticiens à l’égard de leur tutelle ?

Laissons le pénal à la justice et essayons, par le biais d’un contrôle administratif dédié non à la répression mais au soutien des professions de santé, améliorer leurs prestations au bénéfice de leurs patients. Bien sûr, comme dans toute profession, il y aura toujours des défaillances ;  elles doivent être sanctionnées avec la plus grande fermeté, mais notre noble profession avait pour tradition de recouvrir d’abord à  la parole des sages avant celle du bâton, ne la perdons pas, ne brisons pas le rapport serein et respectueux qui a toujours existé entre les professionnels de santé et leur tutelle.

Professeur Farid CHAOUI

 

 

Ahmed Ouyahia met un terme à l’affaire Chakib Khelil

Non lieu pour Chakib Khelil. C’est le Premier ministre Ahmed Ouyahia qui l’a annoncé. Les Algériens n’apprendront pas la vérité par la justice, mais par d’autres canaux.

Abed Charef (Le Quotidiend’Oran, jeudi 16 novembre 2017)

L’opération de déminage autour de M. Chakib Khelil a pris fin. En apothéose. L’ultime touche a été apportée par le Premier ministre Ahmed Ouyahia, qui a annoncé la semaine dernière que Chakib Khelil ne sera pas poursuivi par la justice algérienne. Au cours d’un banal entretien, entre deux formules langue de bois, le Premier ministre a balancé ce que lui-même a appelé un « scoop ».

Selon le Premier ministre, M. Khelil n’a pas été acquitté. Non. Il n’a pas été jugé du tout. La justice aurait prononcé un non lieu en sa faveur. Autrement dit, les enquêteurs n’ont pas trouvé matière à mener des poursuites contre l’ancien ministre de l’Energie, estimant que les charges n’étaient pas suffisantes pour engager un procès.

Avec un bel aplomb, M. Ouyahia insiste. Chakib Khelil a été victime d’une grande injustice. Il répète ce que Amar Saadani a déjà dit, mais sans aller au bout du raisonnement. Saadani avait donné un peu de consistance à ses propos, en affirmant que M. Khelil a été victime du général Toufik Mediène. Ouyahia ne va pas jusque-là. Pour le moment du moins. Sait-on jamais…

Dans l’absolu, la thèse d’un Chakib Khelil victime d’un coup tordu de l’ex-DRS n’est pas totalement exclue. Ce ne serait ni le premier ni le dernier citoyen dont la vie aurait été brisé à causse d’un dossier fabriqué par les services.

Initiatives

Mais dans le cas présent, M. Ouyahia ne peut en rester là. De par sa qualité de premier ministre en exercice, sa déclaration devrait l’amener à lancer au moins trois initiatives. Il doit d’abord diligenter les enquêtes nécessaires pour comprendre comment de tels dysfonctionnements ont pu se produire ; comment la machine judiciaire s’est emballée, au point de briser la vie d’un innocent, brillant cadre de l’Etat de surcroit ; comment un procureur général a été amené à faire une déclaration à la presse, diffusée par la télévision publique, pour confirmer les poursuites contre M. Khelil ; situer la responsabilité dans tous les dérapages enregistrés et dans les irrégularités commises, pour définir éventuellement les complicités et, au bout du compte, engager des poursuites contre tous ceux qui ont privé l’Algérie d’un dirigeant de grande qualité.

Une fois ce travail accompli, M. Ouyahia devrait s’attaquer aux réformes nécessaires pour éviter que de tels dérapages ne se reproduisent. Un homme victime d’une injustice comme M. Khelil sera motivé pour pardonner s’il sait que le gouvernement a engagé les changements nécessaires pour faire en sorte que cela ne se reproduise plus jamais.

Auparavant, M. Ouyahia devra aussi expliquer aux Algériens comment le non lieu en faveur de M. Khelil a été prononcé. Par quelle juridiction, quel juge, à quelle date? Une affaire de cette importance ne peut pas être tranchée dans la clandestinité. Il faudra rendre publics les documents à charge, et indiquer comment les avocats de M. Khelil ont réussi à convaincre un juge de la nullité des griefs retenus contre lui, pour finalement déboucher sur un non lieu.

Vérité et justice

Ouyahia ne fera rien de tout cela. Ce n’est pas son monde. Sa méthode est autre : on ne juge pas un crime qui n’a pas eu lieu. On ne juge pas un homme pour des faits qui n’ont pas existé. C’est désormais la thèse officielle du gouvernement algérien, portée par le Premier ministre lui-même.

Les Algériens seront obligés de s’en contenter. Ils n’ont pas les moyens légaux pour dire autre chose. Le rapport de forces politique ne permet pas encore de faire émerger un pouvoir capable de se prononcer sur des faits d’une telle gravité.

Alors, les Algériens se tourneront ailleurs dans leur quête de justice et de vérité. Ils se détourneront de leurs gouvernants et de leurs dirigeants pour chercher là où ils peuvent trouver. Avec tous les dérapages que cela peut provoquer.

Il n’est pas certain qu’ils trouveront la justice dans l’immédiat. Mais la vérité, par contre, est accessible. Ce sont les autres qui la fourniront. M. Ouyahia n’y peut rien. Il ne peut rien contre les faits. Les Algériens savent, grâce à la justice suisse et italienne, qui est Farid Bedjaoui. Ils ont une idée de la manière dont il obtenu ces sommes gigantesques, près de 200 millions de dollars, en marge de contrats avec des entreprises italiennes. Ils savent qui M. Khelil a rencontré, où alors qu’il était en compagnie de Farid Bedjaoui.

Une question de temps

Le reste n’est qu’une question de temps. Tôt ou tard, ils sauront sur les comptes de qui ces sommes ont atterri en bout de parcours, auprès de quelles banques, et par quels circuits cet argent a transité pour être blanchi.

Sur ce terrain, le Premier ministre ne peut rien. Les nouvelles technologies ont ouvert une brèche qui permettra aux Algériens de s’informer, grâce à Wikileaks, aux « Papers » et autres. Mais le fond du problème est ailleurs. Les « daoula amika » (Etats profonds) des principaux partenaires de l’Algérie connaissent le dossier. Dans le détail. Ils le gèrent selon leurs propres intérêts. Ils vont agir comme ils veulent, organiser des fuites ou protéger leurs favoris.

C’est la suprême humiliation à laquelle aboutit le modèle Bouteflika-Ouyahia et consorts, car il n’y a pas pire pour un citoyen que de connaitre des faits concernant ses dirigeants par la voie des services spéciaux d’autres pays.

L’économiste Nour Meddahi franchit le pas: La solution de la crise économique est politique

 

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Rachid Boudjedra, insupportable et indispensable

Rachid Boudjedra, insupportable et indispensable

 

Boudjedra rate sa cible. Il voulait viser le révisionnisme, il s’est tiré une balle dans le pied.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 novembre 2017)

 

A force de tirer sur tout ce qui bouge, Rachid Boudjedra a perdu ses derniers supporters. Certes, il garde encore des lecteurs, amoureux de se littérature ; des partisans, soucieux de défendre un libertaire assumé ; quelques alliés aussi, sensibles à ses positions anti-islamistes radicales. Mais il est difficile de trouver des gens susceptibles de soutenir Rachid Boudjedra sur la base d’idées clairement formulées, ou de positions exposées et assumées de manière cohérente.

C’est que l’homme est déroutant. Il peut écrire des textes de très haute facture, défendre des idées d’une grande originalité, brillantes, avant de se laisser aller à des inepties, à des contradictions évidentes et à des contre-vérités inutiles. Il ne s’agit pas seulement de narcissisme, mais de toute la complexité d’un homme, capable de s’élever à des traits de plume géniaux, avant de sombrer dans des considérations ridicules.

Son dernier livre a parfaitement résumé le personnage. Dans « Les contrebandiers de l’histoire » (1), Rachid Boudjedra s’est attaqué à l’écrivain Kamel Daoud sur la base d’une information fausse, grave, dangereuse. Il l’a tout simplement accusé d’avoir appartenu au GIA. Comment un homme de l’écrit, avec toute son expérience, peut-il commettre une bévue aussi stupide ? Comment descendre à ce niveau là alors que sa trajectoire, jusque dans les années 1980, en faisait un candidat légitime au Nobel de littérature ? C’est d’autant plus étonnant que le dernier livre est un pamphlet, destiné à mettre des gens en accusation. Comment porter des accusations aussi graves sur la base d’arguments aussi farfelus, au risque de détruire tout l’argumentaire du livre ?

Pétard mouillé

Le résultat est déplorable. Acculé, Rachid Boudjedra a été contraint de reconnaitre son erreur, et d’annoncer qu’il va retirer le passage en cause de la prochaine édition. Entretemps, Kamel Daoud avait annoncé qu’il déposerait plainte. Ce qui débouche sur une situation ubuesque : Kamel Daoud peut désormais affirmer qu’il s’est engagé dans deux procès dans sa vie, l’un contre Hamadache, salafiste islamiste, et Boudjedra, salafiste de la pensée unique !

La polémique sur cette accusation contre Kamel Daoud a en outre occulté le contenu du livre de Boudjedra, alors que l’auteur espérait un impact aussi fort que celui provoqué par « Les intellectuels faussaires » de Pascal Boniface. L’amateurisme de Boudjedra a transformé un coup de canon en un pétard mouillé, l’obligeant à se confondre en explications oiseuses et en déclarations sans intérêt. Alors que son livre devait constituer le coup d’éclat du Salon du Livre, il s’est retourné contre lui, montrant ce que ses adversaires considèrent comme de la mégalomanie, du narcissisme, voire de la jalousie, signes d’un égo démesuré. Le « papy » Boudjedra a été trainé dans la boue par une nouvelle génération d’écrivains avides de reconnaissance, mais c’est lui qui a fourni les munitions.

Guerre d’égos

Parmi les réactions au livre de Boudjedra, une des plus virulentes est venue de Yasmina Khadra, probablement un des rares hommes de lettres algériens à dépasser l’auteur de « L’escargot entêté » en matière de mégalomanie. « Puisse mon mépris te toucher comme une grâce, et t’éveiller au ridicule dans lequel tu te complais comme le ver dans le fruit », écrit Yasmina Khadra à l’adresse de Boudjedra.

Ce dernier avait écrit « Le FIS de la haine » dans les années 1990, un brûlot anti-islamiste au moment où le terrorisme était à son apogée. Cela n’empêche pas Yasmina Khadra de l’accuser d’avoir fui l’Algérie. «Lorsque tu te terrais à Paris, durant la décennie noire, je menais une guerre atroce dans les maquis terroristes. Sans mes compagnons de combat et mes milliers de morts, jamais tu n’aurais remis les pieds en Algérie », ajoute-t-il, avant cette « divine » conclusion: «Puisse Dieu pardonner tes aigreurs, puisque je te pardonne ».

Révisionnisme rampant

Ces échanges d’amabilité ont, de fait, occulté le message qui était au cœur du livre de Boudjedra : la dénonciation de ce qui apparait, à ses yeux, comme une trahison, avec des artistes algériens recherchant une consécration en France, grâce au soutien de milieux politiques et d’intellectuels français « connus pour leur hostilité envers l’Algérie », selon la bonne vieille formule d’El-Moudjahid. Tout cela débouche sur une sorte de révisionnisme rampant, dépassant le simple monde des arts et des lettres, pour s’étendre aux symboles de l’Algérie.

Dépit, jalousie, aigreur d’un écrivain dépassé, répondent en cœur les détracteurs de Boudjedra. Mais le fait est que ce qu’il est écrit n’est pas dénué de tout fondement. En ces temps de crispation identitaire, il est normal que le monde littéraire français valorise ce qui se rapproche des valeurs de la société occidentale, faite de laïcité, d’a-religiosité, de distance, voire d’hostilité, envers les religions, en premier lieu la plus visible d’entre elles, l’Islam.

D’ailleurs, Boudjedra lui-même partage largement ces idées. Il considère l’islamisme comme un ennemi, mais comme feu Tahar Benaïcha, il n’hésite pas à endosser la spiritualité de certains maitres, plus ou moins marginaux, de la spiritualité musulmane. Il a également été, pendant de longues années, édité en France, dans des maisons auxquelles il reproche d’embrigader les écrivains algériens au service d’un courant de pensée néo-colonial. En résumé, Boudjedra reste dans la ligne de pensée d’une vieille gauche anti-impérialiste qui parait aujourd’hui démodée, mais qui n’en reste pas moins pertinente sur nombre de questions relatives aux rapports avec les pays riches.

Cracher sur les archaïsmes

Au-delà de cette polémique, Boudjedra exprime en fait une colère diffuse contre une élite qui crache sur le pays à cause de ses tares ; elle crache sur la société parce que celle-ci est archaïque, bigote, enfermée dans des modes de pensée obsolète ; elle crache sur l’économie du pays parce que les symboles de la réussite dans ce domaine sont publiquement honnis ; elle crache sur le monde politique parce que les dirigeants apparaissent comme des repoussoirs. Il suffit de citer les noms qui ont porté le FLN en d’autres temps, et ceux que le FLN supporte aujourd’hui, pour mesurer l’écart ; elle crache sur la gestion du pays parce la corruption est devenue endémique, avec des règles sont opaques, bénéficiant aux seuls initiés.

Tout ceci n’est pas contestable. Ce qui l’est moins, c’est de dire, à partir de cet assemblage, que le pays n’a pas d’avenir, qu’il n’est plus viable, que tout y est noir ; que les jeunes se jettent à la mer par désespoir, pour précisément fuir un pays qui n’est plus le leur, et que la première génération ne serait pas seulement trompée, mais qu’elle aurait trahi le serment des pères fondateurs. Depuis l’indépendance, il n’y a qu’injustice, hogra, corruption, violence, mensonge, dit-on. Dans ce cheminement, la surenchère mène vers une impasse, vers le révisionnisme. Car de là à penser qu’avant, c’était mieux, qu’un colon en a remplacé un autre, bref, que l’indépendance était une erreur, il y a un pas que ce mode de pensée pousse naturellement à franchir.

Fanon et Senghor

C’est un discours repoussant, mais qui a l’avantage de donner bonne conscience aux Européens. A l’heure où un président français, Emmanuel Macron en l’occurrence, admet que le colonialisme a constitué un crime contre l’humanité, il est réconfortant pour les héritiers de la pensée coloniale de lire que l’Afrique indépendante n’est pas mieux que l’Afrique colonisée, qu’elle continue à charrier pauvreté, corruption, injustices et violations des libertés. C’est même une pensée qui refuse d’admettre que les séquelles du colonialisme soient à l’origine de tous ces maux. Un demi-siècle après les indépendances, invoquer la période coloniale pour justifier la situation présente ne tient plus, dit-on, oubliant que l’esclavage a été aboli il y a un siècle et demi aux Etats-Unis, mais que la société américaine en reste encore profondément marquée.

A ce titre, Boudjedra se veut plus proche de Fanon que de Senghor. Le tact en moins. Mais comment garder le sens de la mesure quand un ancien ministre des moudjahidine choisit de vivre en France ? Ce faisant, Boudjedra affiche une radicalité qui déborde sur de l’outrance, et qui finit par nuire à son propre argumentaire.

Confusions

Ceci dit, il y a deux confusions dans l’affaire Boudjedra. La première concerne la qualité de Boudjedra et des hommes auxquels il s’est attaqué. Il s’agit d’écrivains, d’artistes, non d’intellectuels. Ils produisent des œuvres littéraires, cinématographiques, des créations qui charrient, qui expriment une pensée, mais ce ne sont pas des faiseurs didées. Y compris Boudjedra lui-même. Il est donc inutile de leur demander de la cohérence, de la constance. Personne ne demande à un  poète de la logique dans les vers qu’il déclame, on lui demande juste d’émouvoir pas la force et la beauté des mots.

Les grands artistes ont, pour la plupart, accompagné de grandes causes. De Moufdi Zakaria à Aragon, de Malek Haddad à Pablo Neruda. Leur engagement politique personnel a constitué une partie de l’œuvre de leur vie, il leur a permis d’exprimer leurs émotions ; mais ce ne sont pas les artistes qui ont fait la révolution d’octobre ni la révolution algérienne. Ces artistes font exploser l’émotion, ils l’amplifient grâce à leur talent, ou leur génie, mais ce ne sont pas des hommes qu’il faut forcément suivre dans leurs pérégrinations politiques. L’attirance des nazis, comme de la plupart des mouvements totalitaires, pour l’art, a fait des dégâts inimaginables. Et l’admiration des artistes pour des régimes totalitaires a été tout aussi dramatique.

Le doit à l’outrance

En outre, et plus que les autres citoyens, l’artiste a besoin de plus de liberté. Mieux : il a besoin d’un monde sans barrières ni limites. Il a le droit de proférer des outrances, de sortir de la norme établie, de griller ce que les autres considèrent comme des lignes rouges, ou encore des constantes. Le rôle de l’artiste est dé casser les tabous. Sans cela, il n’y aurait eu ni Rimiti, ni Djenia. C’est une condition primaire de la création : on se surprend à le rappeler dans cette Algérie de 2017, mais cela partait nécessaire dans une société composée d’une juxtaposition de ghettos, et où la bigoterie et le conservatisme veulent s’imposer comme normes absolues.

La société a besoin des excès de l’artiste, de ses frasques, pas d’une pensée lisse et convenue. Un Adel Sayad, un Kateb Yacine, un Djarir sans excès n’auraient pas de consistance. La société a besoin de les faire exister en son cœur, pas à la marge. Pourtant, c’est à la marge que sont contraints la plupart des artistes, poussés à une sorte de clandestinité pour s’exprimer, face au pouvoir des clercs, des faux dévots et des censeurs officiels.

Mais peut-on s’attendre à autre chose dans un pays où un poète accepte de se faire enrôler dans une prison de la pensée comme le RND, et où la culture a été gérée par une ministre qui se montre enthousiaste à l’idée de faire partie du quatrième mandat ?

 

  1. Rachid Boudjedra, Les contrebandiers de l’histoire, Editions Frantz Fanon, 2017, prix : 400 dinars

La diplomatie algérienne au secours du Maroc

La diplomatie algérienne au secours du Maroc

La charge du Ministre des affaires étrangères, Abdelkader Messahel, contre le Maroc, a constitué une aubaine pour Rabat.

Abed Charef

Maintenant que la tempête s’est un calmée, il est possible de revenir avec un peu de sérénité que la dernière crise algéro-marocaine. Et puisque tout -plutôt n’importe quoi- a été dit sur cette affaire, pourquoi ne pas l’aborder sous un angle différent, pour dire que, par ses propos, Abdelkader Messahel a donné un coup de pouce inattendu au Maroc? Alors que des commentaires rageurs, parfois proches de l’insulte, émanant aussi bien d’Algériens que de Marocains étaient adressés au ministre des affaires étrangères après ses déclarations controversées, d’autres se délectaient discrètement de cette sortie, qui a offert à Rabat une bouée de sauvetage inespérée, à un moment très délicat.

Les faits d’abord. M. Messahel était, comme nombre de membres du gouvernement algérien, invité à s’exprimer à l’université d’été du Forum des Chefs d’Entreprises, l’organisation qui résume le mieux la puissance acquise par les forces de l’argent en Algérie. Comme d’autres ministres, M. Messahel a tenu un discours supposé ultranationaliste, à la limite de l’arrogance, pour affirmer la supériorité de l’Algérie et de son économie dans la région. Il a inutilement égratigné la Tunisie et l’Egypte, passant rapidement sur le vide libyen, avant de sonner une charge d’une rare violence contre le Maroc. Deux formules ont particulièrement retenu l’attention : la compagnie aérienne marocaine, la RAM, très présente en Afrique, servirait à transporter le kif produit au Maroc, et les banques marocaines, également très implantées dans le continent, blanchissent l’argent de la drogue.

Encombrant Doing business

Les propos sont plutôt inhabituels chez un ministre des affaires étrangères. Du point de vue de M. Messahel, ces arguments étaient supposés contrer la rhétorique selon laquelle l’économie marocaine serait mieux gérée que l’économie algérienne. La référence en la matière est, en l’occurrence, le fameux classement du doing business, dans lequel le Maroc avance, alors que l’Algérie recule. Le nouveau classement 2018 est tombé quelques jours plus tard, confirmant la tendance: le Maroc continue d’améliorer ses positions, alors que l’Algérie perd dix places, rétrogradant de la 156ème à la 166ème place. Elle est désormais parmi les pays les moins attractifs au monde.

La messe était dite. Les adversaires de M. Messahel jubilaient. Manque de tact, manque de diplomatie, propos irresponsables, rien ne lui a été épargné. Il a été accusé de saper les efforts de construction du Maghreb, de freiner la marche de l’histoire. Des commentateurs aussi improbables que Hafidh Derradji et le chanteur Khaled l’ont violemment critiqué. Ceci sans oublier, évidemment, les commentateurs marocains qui se sont déchainés.

Rares étaient ceux qui l’ont défendu. Certains ont évoqué des paroles tenues sous le coup de la fatigue. Ou de la colère. D’autres ont dit qu’il parlait dans une rencontre non officielle. Comme s’il pouvait s’agir d’excuses recevables. Mais là encore, aucun argument ne tient: un homme qui assume cette fonction reste ministre des affaires même en slip de bain, et M. Messahel, qui navigue au cœur du pouvoir depuis plus de quarante ans ne peut se laisser aller à la colère.

Calendrier défavorable au Maroc

Pendant que la polémique enflait, la partie marocaine accueillait avec délice toute cette agitation. Car le Maroc était confronté à un calendrier très délicat. Rabat devait, coup sur coup, gérer le premier anniversaire de la contestation dans le Rif, préparer la tournée que devait effectuer dans la région l’envoyé spécial de l’ONU pour le Sahara Occidental, et trouver une parade à la participation de la RASD au sommet Europe-Afrique, qui pourrait constituer une consécration pour les Sahraouis.

En ébullition depuis une année, le Rif menaçait de basculer dans une nouvelle étape d’une contestation qui ne faiblissait pas. C’est d’autant plus évident que le Roi Mohamed VI a été contraint de limoger trois ministres, dont celui de l’intérieur.

En outre, le retour de la question sahraouie au premier plan de l’actualité onusienne a toujours constitué un moment de crispation dans les relations algéro-marocaines. La tournée de M. Horst Kohler à la mi-octobre, ne pouvait échapper à cette règle. Pour le Maroc, c’était d’autant plus inquiétant que le calendrier pouvait s’emballer, lors du sommet Afrique-Europe prévu à Abidjan. Les tentatives maladroites de la Côte d’Ivoire de ne pas inviter la RASD a ajouté un élément de tension supplémentaire.

Main de l’étranger

Sur ces entrefaites, intervient M. Messahel. Voulait-il, par des propos très durs, augmenter la pression sur le Maroc, en montrant ses muscles avant le sommet d’Abidjan, tout en faisant mine de défendre les choix économiques du gouvernement algérien? A-t-il envisagé l’éventualité que le Maroc récupère ses déclarations sortie à son profit ? Toujours est-il que le ministre des affaires étrangères a offert une porte de sortie inespérée au Maroc, qui a saisi ses déclarations comme une bouée de sauvetage.

C’est de bonne guerre, pourrait-on dire. Comme le nationalisme algérien est largement bâti sur un sentiment anti-français, le nationalisme marocain se nourrit abondamment de l’adversité algérienne. Rien n’est plus utile au Maroc, en temps de crise, qu’une initiative algérienne considérée comme hostile. Elle permet d’évacuer la pression, en essayant de ressouder l’unité nationale.

La main de l’étranger peut ainsi se révéler très utile. Celle de M. Messahel a été salutaire pour le Maroc ces dernières semaines. Mais comme pour l’Algérie, cela permet de se détourner momentanément des vrais problèmes, pas de les résoudre.
PS: y’a une erreur signalée par plusieurs lecteurs. Le ministre marocain de l’intérieur n’a pas été limogé

Quand Novembre débloquait l’histoire

En histoire, il n’y a pas de blocage absolu. Et l’impasse politique actuelle n’est ni la première, ni plus la dangereuse dans l’histoire récente de l’Algérie. Mais c’est la plus complexe, car elle demande une ingénierie très sophistiquée.

Abed Charef (Sur le site du Quotidien d’Oran, jeudi 2 novembre 1994: http://bit.ly/2iUm2XY)

Depuis un siècle, l’Algérie a traversé trois grands cycles de son histoire récente. Ces cycles, qui ont duré une trentaine d’années chacun, correspondent en gros à une génération, et se sont tous terminés par une impasse. Chaque cycle a permis au pays de faire d’immenses progrès, mais les générations qui se sont succédées n’ont pas su gérer les résultats de leur propre action. Elles n’ont pas réussi à adapter leurs idées et leur action aux nouvelles données, provoquant des ruptures dans la douleur.

  1. Elaboration de l’idée nationale

Le premier cycle de cette histoire de l’Algérie depuis un siècle peut être considéré comme celui de la naissance et de l’élaboration  de l’idée nationale algérienne moderne. Il va des années 1920 à 1954. L’idée d’un Etat national algérien moderne, dans les frontières actuelles, est née et s’est imposée. Cet Etat national envisagé était supérieur à toutes les formes d’organisation connues jusque-là, qu’il s’agisse des organisations tribales, des royaumes ou des pouvoirs locaux, ou encore des systèmes d’alliance-allégeance à une puissance externe. L’aboutissement en sera la formule contenue dans la déclaration du 1er novembre 1954: « restauration de l’état algérien démocratique et social», ces deux derniers mots étant inconnus des mouvements de résistance antérieurs.

Il est difficile de dire dans quelle mesure l’Emir Abdelkader, parti d’une moubayaa (allégeance) locale, dans sa forme traditionnelle, a réussi à dépasser ce cadre étroit pour organiser la lutte dans un cadre national plus large. La vision de l’Emir a considérablement évolué entre son intronisation à la tête de la résistance et l’apogée de cette même résistance, et même plus tard, quand, dans l’exil, il observait l’évolution d’un monde qui se modernisait au nord en soumettant le sud. Sa pensée politique a tracé une trajectoire, mais elle n’a pas débouché sur une vision accomplie, élaborée et aboutie. Il a fallu attendre les hommes modernes du 20ème siècle pour franchir ce pas et formuler clairement le projet.

Le poids de Messali Hadj

Messali Hadj a joué un rôle essentiel dans l’émergence de l’idée nationale moderne. Ce n’est pas un hasard si sa pensée s’est forgée dans l’exil : la société algérienne traditionnelle, trop archaïque, n’était pas en mesure d’offrir le cadre de réflexion et d’organisation adéquat pour faire face à la puissance du système colonial. Il fallait d’autres contacts, d’autres idées, d’autres formes d’organisation et de lutte pour espérer s’élever au niveau de l’ennemi et espérer le battre.

Dans une première moitié du 20ème siècle parsemée de drames  et bouillonnante d’idées, Messali a donc réussi à mobiliser en dehors des cadres traditionnels. Il a clairement puisé dans les idées et concepts des lumières, y compris quand il se laissait déborder par le populisme. Malgré certaines sympathies et solidarités naturelles dans une sphère arabo-islamique en miettes, il a refusé de suivre les idées de la Nahdha qui faisait son chemin ailleurs, encore moins celles d’un islam plus rigoureux qui s’implantait dans certaines parties d’Orient.

Mais s’il a eu ce rôle central dans la formulation de l’idée nationale jusqu’en 1954, non seulement Messali Hadj n’a pas fait le 1er novembre, mais le 1er novembre s’est fait malgré lui, presque contre lui. C’est que Messali avait lancé une dynamique qui avait fini par le dépasser, et que lui-même ne comprenait pas. Il ne se rendait pas compte que le succès de son action, et celle du mouvement national de manière plus large, avait fait de lui un homme devenu inutile, voire encombrant, quand de nouvelles générations ont émergé, avec de nouvelles méthodes, de nouveaux instruments, une nouvelle manière de faire.

Première impasse

La démarche de Messali était arrivée à une impasse. Jusque-là, le mouvement national s’était cantonné dans le cadre légal qu’offrait le système colonial. La création et le développement de l’OS ont constitué une première tentative, avortée, de s’émanciper du cadre de la lutte légale. Les déboires de l’OS ont montré les limites de la démarche. Est-ce pour échapper à ce débat de fond que Messalistes et centralistes se sont écharpés sur des questions qui, à postériori, paraissent totalement incongrues ?

Passer d’une action pacifique légale à une méthode violente en rupture totale avec le passé constituait un choix que Messali n’a pas pu faire au moment opportun. Ses conflits avec le comité central du MTLD ont provoqué une stagnation, voire une régression du mouvement national, alors que la conjoncture paraissait favorable à un dépassement des contraintes de l’époque. L’irruption d’une nouvelle équipe a permis de changer l’équation : on allait sur un autre terrain, avec d’autres objectifs et d’autres méthodes. C’est ainsi que le 1er novembre a créé une dynamique qui a rapidement permis de rendre caducs tout ce qui était antérieur : thèmes politiques, conflits, objectifs, etc. le 1er novembre a ainsi permis de dépasser une impasse par le haut.

 

  1. Concrétisation de l’idée nationale

Le second cycle de cette histoire de l’Algérie moderne commence en 1954 et s’achève en octobre 1988. Il dure lui aussi un peu plus de trente ans. Un tiers de siècle. C’est le cycle de la concrétisation de l’idée nationale, et il se termine lui aussi par une impasse.

C’est une époque qui débute dans la violence. La répression coloniale s’exprime sans limite, laissant des traumatismes qui vont durer des décennies : en cette fin octobre 2017, un fils de chahid est toujours à la recherche de la photo de son père, dont il ne connait pas le visage.

Le 1er novembre affiche ses objectifs. Il est donc possible d’établir des bilans d’étape. Le congrès de la Soummam donne plus de contenu au projet, avant que la création du GPRA, le 22 septembre 1958, ne donne une concrétisation partielle mais formelle aux objectifs fixés. L’indépendance, en 1962, constitue le grand moment de cette étape, car l’objectif considéré comme le plus important est atteint.

Débordement inattendu

Dans la foulée, le 1er novembre provoque quelque chose d’immense. Dire que la guerre de libération a dépassé ses initiateurs est un euphémisme. Elle est devenue un symbole du sacrifice pour la liberté et la justice, un symbole des luttes des pauvres et des faibles contre les riches et puissants. Elle a acquis une sympathie qui a dépassé tout ce qu’il était possible d’imaginer, y compris dans la société et chez les intellectuels du pays colonisateur.

Mais l’indépendance n’était qu’une étape. Il restait à construire l’Etat « démocratique et social dans le cadre des principes de l’Islam », et de concrétiser l’idéal maghrébin, également énoncé par la déclaration du 1er novembre.

Et c’est à ce moment que l’Algérie s’est trouvée face à elle-même, à ses contradictions et à ses limites. La génération qui avait combattu pour l’indépendance avait fini par sacraliser la force, seule moyen d’atteindre ses objectifs. La formule de Abdelhamid Mehri prend tout son sens : ceux qui ont prix les armes en 1954 avaient raison ; par la suite, on a pensé que ceux qui ont les armes ont raison. Les pouvoirs qui s’imposent par les armes se pensent donc naturels, populaires et légitimes.

L’Etat du possible

D’autant plus que dans cette Algérie post-62, il fallait construire un Etat. Ceux qui s’en sont chargés ne pouvaient naturellement le concevoir que dans cette optique. Un ancien haut responsable me rappelait cette évidence à la fin des années 1980. « Le pays colonisateur était un pays de multipartisme. Ceux qui le soutenaient aussi. Par contre, ceux qui nous ont soutenu, de l’Egypte à la Tunisie, en passant par la Chine et les anciens pays de l’est, étaient tous des pays de système de parti unique. Pour nous, il était naturel que le système de parti unique offrait de meilleures garanties », disait-il.

Situation aggravante, l’Algérie avait une expérience paradoxale de la vie partisane. Elle ne connaissait que celle de l’époque coloniale, évoquée avec mépris. Elle n’avait pas non plus l’expérience et les traditions d’un véritable Etat. Les hommes appelés à diriger le pays se sont formés dans l’opposition. Ils avaient réussi à détruire le système colonial, mais beaucoup d’entre eux se sont formés dans l’adversité, dans la violence et la guerre. Ils n’avaient pas le profil idéal de bâtisseurs.

Cela donne les tâtonnements de l’après-indépendance. La génération des pionniers de la lutte armée est rapidement écartée (Mohamed Boudiaf, Krim Belkacem, Rabah Bitat, Ben Tobbal, Hocine Aït-Ahmed, Abdelhamid Boussouf, Mohamed Khider), Messali est oublié. Des institutions de type populaire sont mises en place, mais elles montrent rapidement leurs limites. Elles ne sont plus en mesure d’encadrer la société. Celle-ci, précisément, explose. La scolarisation massive, l’amélioration du niveau de vie, l’offre de travail, l’exode rural créent une société nouvelle.

Le pays change de société

Ce qui pouvait constituer une évolution normale d’une société pauvre vers une société stratifiée, avec l’émergence d’entrepreneurs capitalistes, d’une classe moyenne et d’une bureaucratie d’Etat, est perçu comme une profonde injustice, voire une trahison. Cela parait d’autant plus justifié que le discours officiel reste inspiré d’un socialisme formel et d’un égalitarisme hérité du mouvement national.

Les grandes mesures populaires de l’après-indépendance ont permis d’entretenir une dynamique de progrès social dans un pays où tout était à construire et où l’ascenseur social fonctionnait bien. Mais la machine s’est progressivement grippée, poussant à des tentatives cycliques de révision, notamment sous Chadli Bendjedid. Ce fut la restructuration des entreprises au début des années 1980, la révision de la charte nationale en 1985, puis les réformes économiques à partir de 1987. Mais là encore, tout était pensé dans le cadre d’un système du pari unique, alors que celui-ci constituait précisément le verrou qui empêchait d’aller vers des solutions. C’était de nouveau l’impasse, que la rue va faire sauter une nouvelle fois, en octobre 1988. Elle a, formellement, imposé un nouveau cadre d’organisation, le multipartisme, avec ses corollaires que sont la liberté d’expression, de pensée, d’organisation, d’entreprendre, etc.

 

  1. Le cycle des fausses solutions

 

En cette année 2017, l’Algérie est à la fin du troisième cycle de son histoire moderne entamée il y a un siècle. Abordé dans la douleur, ce nouveau cycle a permis au pays d’entrevoir les formidables promesses de la démocratie, avant d’expérimenter, une à une, toutes les fausses solutions qu’il est permis d’envisager.

Avec les libertés, l’Algérie a découvert le débat, la différence, la presse privée. Une nouvelle génération politique a émergé, introduisant des concepts innovants : société civile, laïcité, reconnaissance formelle des Droits de l’Homme, Etat de droit, etc. Il y avait, surtout, au bout, cette possibilité de voter librement, voire de postuler librement au pouvoir.

Après un moment d’hésitation, les appareils politique, militaire, administratif et sécuritaire ont donné l’impression de jouer le jeu. Ils ont accompagné le mouvement, l’armée se retirant formellement du FLN et le président Chadli Bendjedid acceptant de nommer un ministre de la défense, lequel se rendait au parlement défendre le budget de son ministère. L’Algérie était sur le point de basculer vers une démocratie élective « normale ».

Le dérapage islamiste

Mais c’était compter sans la présence encombrante celle de l’islamisme politique. Celui-ci promettait d’instaurer une dictature théologique pour remplacer un pouvoir autoritaire finissant. Les incertitudes du moment – manque de crédibilité du FLN, absence de confiance, crise économique, impatience de la société et des oppositions, conjoncture internationale in certaine-, ont fait basculer l’expérience démocratique la plus prometteuse du monde arabe vers une quasi-guerre civile.

Le pays a alors plongé dans une violence inouïe, sept années de larmes et de sang, ponctuées par des massacres aux portes d’Alger. Il en sortait par une tentative de réconciliation loin d’être parfaite, mais qui offrait l’immense avantage d’éliminer l’essentiel de la violence.

Le système s’était de son côté reconstitué autour de l’appareil militaire et sécuritaire, et sortait relativement renforcé de l’épreuve. Ce qui permet au pays d’aborder le nouveau siècle dans des conditions nettement meilleures, car l’islamisme politique était définitivement disqualifié. Son influence au sein de la société était devenue marginale.

Et dérapage du pouvoir

Cette fois-ci, le dérapage viendra du pouvoir. Croyant que sa victoire militaire sur l’islamisme lui permettait tout, il s’est enfermé dans une logique de clientélisme et de prédation qui a exclu des pans entiers de la société. Des digues morales et éthiques ont sauté. L’abondance financière de la décennie 2004-2013 a favorisé une corruption à grande échelle, couplée, fait aggravant, à une impunité dont bénéficient des dirigeants haut placés.

Le pays fonctionne alors à l’heure des scandales : Khalifa, Sontrach, Chakib Khelil, l’autoroute est-ouest, etc. Les contrats donnent lieu à une incroyable gabegie. Les transferts illicites atteignent des sommets, jusqu’à 30 pour de la valeur des importations, selon un ministre en poste. La gouvernance atteint le point zéro.

Cette descente aux enfers s’accompagne d’une dérive politique encore plus désastreuse. Le président Bouteflika change la constitution pour briguer un troisième mandat en 2009. Il se porte candidat pour un quatrième mandat en 2014 alors qu’il n’est même en mesure de parler, ni de se mouvoir, depuis un AVC dont il a été victime en avril 2013. Des cercles de courtisans, mais aussi des cercles d’intérêts économiques très puissants se forment et se consolident autour de lui, captant les contrats, les importations et l’argent public.

La chute brutale du prix du pétrole révèle l’ampleur de la crise. Non seulement le pays ne dispose pas d’institutions viables, mais il n’est plu capable d’organiser une riposte réfléchie, comment le montrent les années Sellal. Les milieux d’affaires montrent leur puissance avec l’affaire Tebboune. En un mo comme en cent, le pays est dans l’impasse.

Dans la négociation ou dans la douleur ?

Dans l’immédiat, la situation parait bloquée. Par défaut, le pays semble s’orienter vers un absurde cinquième mandat. Cela parait d’autant plus plausible qu’à défaut de pouvoir construire du nouveau, le pouvoir a fait preuve d’une rare habileté à détruire toutes les alternatives. De plus, il a le soutien d’une grande partie des puissances d’argent et de nombreuses clientèles du pouvoir.

Est-il possible, pour autant, d’envisager une sortie de cette impasse par le haut ? La plus souhaitable serait une élection présidentielle libre démocratique. En l’état actuel des institutions du pays, cette alternative est exclue. L’Algérie n’est pas en mesure d’organiser des élections crédibles.

Une sortie raisonnable pourrait être envisagée sous la forme d’une solution négociée, pour établir de nouvelles règles du jeu. Elle est portée notamment par le FFS, qui a admis l’impossibilité de faire plier le pouvoir et de faire table rase du passé.

D’autres partis, sans être certains de leur force, veulent une confrontation avec le pouvoir. Ils accueilleraient favorablement un coup de pouce de l’armée qui, à défaut de destituer le président Bouteflika, pourrait montrer des signes qu’elle se désolidarise d’un catastrophique cinquième mandat.

Toutes ces questions demeurent posées, alors que le pays a franchi des étapes importantes dans sa modernisation. L’Algérie sait aujourd’hui ce qui n’est plus possible : un pouvoir totalitaire, islamiste ou militaire, un système sans légitimité, un pouvoir incapable d’offrir au pays une place dans le monde moderne.

A contrario, plus personne ne conteste l’idée d’un système démocratique respectueux des libertés fondamentales, ouvert sur le monde moderne, fondé sur le vote libre, l’égalité des chances et l’Etat de droit. Cela parait suffisant pour construire un consensus et envisager une sortie de l’impasse par le haut.

Il reste à trouver l’ingénierie nécessaire pour s’y lancer, et conclure en beauté un siècle de l’histoire moderne du pays. Ce serait aussi le meilleur moyen de léguer aux nouvelles générations pays assaini, débarrassé des contentieux et des tares du passé. Mais en tout état de cause, il n’y a pas de blocage absolu dans l’histoire d’un pays. La sortie se fera. Dans la négociation ou dans la violence. Le tout sera de savoir combien de temps le pays va mettre pour sortir de l’impasse actuelle, et quel sera le prix à payer.