Quand Novembre débloquait l’histoire

En histoire, il n’y a pas de blocage absolu. Et l’impasse politique actuelle n’est ni la première, ni plus la dangereuse dans l’histoire récente de l’Algérie. Mais c’est la plus complexe, car elle demande une ingénierie très sophistiquée.

Abed Charef (Sur le site du Quotidien d’Oran, jeudi 2 novembre 1994: http://bit.ly/2iUm2XY)

Depuis un siècle, l’Algérie a traversé trois grands cycles de son histoire récente. Ces cycles, qui ont duré une trentaine d’années chacun, correspondent en gros à une génération, et se sont tous terminés par une impasse. Chaque cycle a permis au pays de faire d’immenses progrès, mais les générations qui se sont succédées n’ont pas su gérer les résultats de leur propre action. Elles n’ont pas réussi à adapter leurs idées et leur action aux nouvelles données, provoquant des ruptures dans la douleur.

  1. Elaboration de l’idée nationale

Le premier cycle de cette histoire de l’Algérie depuis un siècle peut être considéré comme celui de la naissance et de l’élaboration  de l’idée nationale algérienne moderne. Il va des années 1920 à 1954. L’idée d’un Etat national algérien moderne, dans les frontières actuelles, est née et s’est imposée. Cet Etat national envisagé était supérieur à toutes les formes d’organisation connues jusque-là, qu’il s’agisse des organisations tribales, des royaumes ou des pouvoirs locaux, ou encore des systèmes d’alliance-allégeance à une puissance externe. L’aboutissement en sera la formule contenue dans la déclaration du 1er novembre 1954: « restauration de l’état algérien démocratique et social», ces deux derniers mots étant inconnus des mouvements de résistance antérieurs.

Il est difficile de dire dans quelle mesure l’Emir Abdelkader, parti d’une moubayaa (allégeance) locale, dans sa forme traditionnelle, a réussi à dépasser ce cadre étroit pour organiser la lutte dans un cadre national plus large. La vision de l’Emir a considérablement évolué entre son intronisation à la tête de la résistance et l’apogée de cette même résistance, et même plus tard, quand, dans l’exil, il observait l’évolution d’un monde qui se modernisait au nord en soumettant le sud. Sa pensée politique a tracé une trajectoire, mais elle n’a pas débouché sur une vision accomplie, élaborée et aboutie. Il a fallu attendre les hommes modernes du 20ème siècle pour franchir ce pas et formuler clairement le projet.

Le poids de Messali Hadj

Messali Hadj a joué un rôle essentiel dans l’émergence de l’idée nationale moderne. Ce n’est pas un hasard si sa pensée s’est forgée dans l’exil : la société algérienne traditionnelle, trop archaïque, n’était pas en mesure d’offrir le cadre de réflexion et d’organisation adéquat pour faire face à la puissance du système colonial. Il fallait d’autres contacts, d’autres idées, d’autres formes d’organisation et de lutte pour espérer s’élever au niveau de l’ennemi et espérer le battre.

Dans une première moitié du 20ème siècle parsemée de drames  et bouillonnante d’idées, Messali a donc réussi à mobiliser en dehors des cadres traditionnels. Il a clairement puisé dans les idées et concepts des lumières, y compris quand il se laissait déborder par le populisme. Malgré certaines sympathies et solidarités naturelles dans une sphère arabo-islamique en miettes, il a refusé de suivre les idées de la Nahdha qui faisait son chemin ailleurs, encore moins celles d’un islam plus rigoureux qui s’implantait dans certaines parties d’Orient.

Mais s’il a eu ce rôle central dans la formulation de l’idée nationale jusqu’en 1954, non seulement Messali Hadj n’a pas fait le 1er novembre, mais le 1er novembre s’est fait malgré lui, presque contre lui. C’est que Messali avait lancé une dynamique qui avait fini par le dépasser, et que lui-même ne comprenait pas. Il ne se rendait pas compte que le succès de son action, et celle du mouvement national de manière plus large, avait fait de lui un homme devenu inutile, voire encombrant, quand de nouvelles générations ont émergé, avec de nouvelles méthodes, de nouveaux instruments, une nouvelle manière de faire.

Première impasse

La démarche de Messali était arrivée à une impasse. Jusque-là, le mouvement national s’était cantonné dans le cadre légal qu’offrait le système colonial. La création et le développement de l’OS ont constitué une première tentative, avortée, de s’émanciper du cadre de la lutte légale. Les déboires de l’OS ont montré les limites de la démarche. Est-ce pour échapper à ce débat de fond que Messalistes et centralistes se sont écharpés sur des questions qui, à postériori, paraissent totalement incongrues ?

Passer d’une action pacifique légale à une méthode violente en rupture totale avec le passé constituait un choix que Messali n’a pas pu faire au moment opportun. Ses conflits avec le comité central du MTLD ont provoqué une stagnation, voire une régression du mouvement national, alors que la conjoncture paraissait favorable à un dépassement des contraintes de l’époque. L’irruption d’une nouvelle équipe a permis de changer l’équation : on allait sur un autre terrain, avec d’autres objectifs et d’autres méthodes. C’est ainsi que le 1er novembre a créé une dynamique qui a rapidement permis de rendre caducs tout ce qui était antérieur : thèmes politiques, conflits, objectifs, etc. le 1er novembre a ainsi permis de dépasser une impasse par le haut.

 

  1. Concrétisation de l’idée nationale

Le second cycle de cette histoire de l’Algérie moderne commence en 1954 et s’achève en octobre 1988. Il dure lui aussi un peu plus de trente ans. Un tiers de siècle. C’est le cycle de la concrétisation de l’idée nationale, et il se termine lui aussi par une impasse.

C’est une époque qui débute dans la violence. La répression coloniale s’exprime sans limite, laissant des traumatismes qui vont durer des décennies : en cette fin octobre 2017, un fils de chahid est toujours à la recherche de la photo de son père, dont il ne connait pas le visage.

Le 1er novembre affiche ses objectifs. Il est donc possible d’établir des bilans d’étape. Le congrès de la Soummam donne plus de contenu au projet, avant que la création du GPRA, le 22 septembre 1958, ne donne une concrétisation partielle mais formelle aux objectifs fixés. L’indépendance, en 1962, constitue le grand moment de cette étape, car l’objectif considéré comme le plus important est atteint.

Débordement inattendu

Dans la foulée, le 1er novembre provoque quelque chose d’immense. Dire que la guerre de libération a dépassé ses initiateurs est un euphémisme. Elle est devenue un symbole du sacrifice pour la liberté et la justice, un symbole des luttes des pauvres et des faibles contre les riches et puissants. Elle a acquis une sympathie qui a dépassé tout ce qu’il était possible d’imaginer, y compris dans la société et chez les intellectuels du pays colonisateur.

Mais l’indépendance n’était qu’une étape. Il restait à construire l’Etat « démocratique et social dans le cadre des principes de l’Islam », et de concrétiser l’idéal maghrébin, également énoncé par la déclaration du 1er novembre.

Et c’est à ce moment que l’Algérie s’est trouvée face à elle-même, à ses contradictions et à ses limites. La génération qui avait combattu pour l’indépendance avait fini par sacraliser la force, seule moyen d’atteindre ses objectifs. La formule de Abdelhamid Mehri prend tout son sens : ceux qui ont prix les armes en 1954 avaient raison ; par la suite, on a pensé que ceux qui ont les armes ont raison. Les pouvoirs qui s’imposent par les armes se pensent donc naturels, populaires et légitimes.

L’Etat du possible

D’autant plus que dans cette Algérie post-62, il fallait construire un Etat. Ceux qui s’en sont chargés ne pouvaient naturellement le concevoir que dans cette optique. Un ancien haut responsable me rappelait cette évidence à la fin des années 1980. « Le pays colonisateur était un pays de multipartisme. Ceux qui le soutenaient aussi. Par contre, ceux qui nous ont soutenu, de l’Egypte à la Tunisie, en passant par la Chine et les anciens pays de l’est, étaient tous des pays de système de parti unique. Pour nous, il était naturel que le système de parti unique offrait de meilleures garanties », disait-il.

Situation aggravante, l’Algérie avait une expérience paradoxale de la vie partisane. Elle ne connaissait que celle de l’époque coloniale, évoquée avec mépris. Elle n’avait pas non plus l’expérience et les traditions d’un véritable Etat. Les hommes appelés à diriger le pays se sont formés dans l’opposition. Ils avaient réussi à détruire le système colonial, mais beaucoup d’entre eux se sont formés dans l’adversité, dans la violence et la guerre. Ils n’avaient pas le profil idéal de bâtisseurs.

Cela donne les tâtonnements de l’après-indépendance. La génération des pionniers de la lutte armée est rapidement écartée (Mohamed Boudiaf, Krim Belkacem, Rabah Bitat, Ben Tobbal, Hocine Aït-Ahmed, Abdelhamid Boussouf, Mohamed Khider), Messali est oublié. Des institutions de type populaire sont mises en place, mais elles montrent rapidement leurs limites. Elles ne sont plus en mesure d’encadrer la société. Celle-ci, précisément, explose. La scolarisation massive, l’amélioration du niveau de vie, l’offre de travail, l’exode rural créent une société nouvelle.

Le pays change de société

Ce qui pouvait constituer une évolution normale d’une société pauvre vers une société stratifiée, avec l’émergence d’entrepreneurs capitalistes, d’une classe moyenne et d’une bureaucratie d’Etat, est perçu comme une profonde injustice, voire une trahison. Cela parait d’autant plus justifié que le discours officiel reste inspiré d’un socialisme formel et d’un égalitarisme hérité du mouvement national.

Les grandes mesures populaires de l’après-indépendance ont permis d’entretenir une dynamique de progrès social dans un pays où tout était à construire et où l’ascenseur social fonctionnait bien. Mais la machine s’est progressivement grippée, poussant à des tentatives cycliques de révision, notamment sous Chadli Bendjedid. Ce fut la restructuration des entreprises au début des années 1980, la révision de la charte nationale en 1985, puis les réformes économiques à partir de 1987. Mais là encore, tout était pensé dans le cadre d’un système du pari unique, alors que celui-ci constituait précisément le verrou qui empêchait d’aller vers des solutions. C’était de nouveau l’impasse, que la rue va faire sauter une nouvelle fois, en octobre 1988. Elle a, formellement, imposé un nouveau cadre d’organisation, le multipartisme, avec ses corollaires que sont la liberté d’expression, de pensée, d’organisation, d’entreprendre, etc.

 

  1. Le cycle des fausses solutions

 

En cette année 2017, l’Algérie est à la fin du troisième cycle de son histoire moderne entamée il y a un siècle. Abordé dans la douleur, ce nouveau cycle a permis au pays d’entrevoir les formidables promesses de la démocratie, avant d’expérimenter, une à une, toutes les fausses solutions qu’il est permis d’envisager.

Avec les libertés, l’Algérie a découvert le débat, la différence, la presse privée. Une nouvelle génération politique a émergé, introduisant des concepts innovants : société civile, laïcité, reconnaissance formelle des Droits de l’Homme, Etat de droit, etc. Il y avait, surtout, au bout, cette possibilité de voter librement, voire de postuler librement au pouvoir.

Après un moment d’hésitation, les appareils politique, militaire, administratif et sécuritaire ont donné l’impression de jouer le jeu. Ils ont accompagné le mouvement, l’armée se retirant formellement du FLN et le président Chadli Bendjedid acceptant de nommer un ministre de la défense, lequel se rendait au parlement défendre le budget de son ministère. L’Algérie était sur le point de basculer vers une démocratie élective « normale ».

Le dérapage islamiste

Mais c’était compter sans la présence encombrante celle de l’islamisme politique. Celui-ci promettait d’instaurer une dictature théologique pour remplacer un pouvoir autoritaire finissant. Les incertitudes du moment – manque de crédibilité du FLN, absence de confiance, crise économique, impatience de la société et des oppositions, conjoncture internationale in certaine-, ont fait basculer l’expérience démocratique la plus prometteuse du monde arabe vers une quasi-guerre civile.

Le pays a alors plongé dans une violence inouïe, sept années de larmes et de sang, ponctuées par des massacres aux portes d’Alger. Il en sortait par une tentative de réconciliation loin d’être parfaite, mais qui offrait l’immense avantage d’éliminer l’essentiel de la violence.

Le système s’était de son côté reconstitué autour de l’appareil militaire et sécuritaire, et sortait relativement renforcé de l’épreuve. Ce qui permet au pays d’aborder le nouveau siècle dans des conditions nettement meilleures, car l’islamisme politique était définitivement disqualifié. Son influence au sein de la société était devenue marginale.

Et dérapage du pouvoir

Cette fois-ci, le dérapage viendra du pouvoir. Croyant que sa victoire militaire sur l’islamisme lui permettait tout, il s’est enfermé dans une logique de clientélisme et de prédation qui a exclu des pans entiers de la société. Des digues morales et éthiques ont sauté. L’abondance financière de la décennie 2004-2013 a favorisé une corruption à grande échelle, couplée, fait aggravant, à une impunité dont bénéficient des dirigeants haut placés.

Le pays fonctionne alors à l’heure des scandales : Khalifa, Sontrach, Chakib Khelil, l’autoroute est-ouest, etc. Les contrats donnent lieu à une incroyable gabegie. Les transferts illicites atteignent des sommets, jusqu’à 30 pour de la valeur des importations, selon un ministre en poste. La gouvernance atteint le point zéro.

Cette descente aux enfers s’accompagne d’une dérive politique encore plus désastreuse. Le président Bouteflika change la constitution pour briguer un troisième mandat en 2009. Il se porte candidat pour un quatrième mandat en 2014 alors qu’il n’est même en mesure de parler, ni de se mouvoir, depuis un AVC dont il a été victime en avril 2013. Des cercles de courtisans, mais aussi des cercles d’intérêts économiques très puissants se forment et se consolident autour de lui, captant les contrats, les importations et l’argent public.

La chute brutale du prix du pétrole révèle l’ampleur de la crise. Non seulement le pays ne dispose pas d’institutions viables, mais il n’est plu capable d’organiser une riposte réfléchie, comment le montrent les années Sellal. Les milieux d’affaires montrent leur puissance avec l’affaire Tebboune. En un mo comme en cent, le pays est dans l’impasse.

Dans la négociation ou dans la douleur ?

Dans l’immédiat, la situation parait bloquée. Par défaut, le pays semble s’orienter vers un absurde cinquième mandat. Cela parait d’autant plus plausible qu’à défaut de pouvoir construire du nouveau, le pouvoir a fait preuve d’une rare habileté à détruire toutes les alternatives. De plus, il a le soutien d’une grande partie des puissances d’argent et de nombreuses clientèles du pouvoir.

Est-il possible, pour autant, d’envisager une sortie de cette impasse par le haut ? La plus souhaitable serait une élection présidentielle libre démocratique. En l’état actuel des institutions du pays, cette alternative est exclue. L’Algérie n’est pas en mesure d’organiser des élections crédibles.

Une sortie raisonnable pourrait être envisagée sous la forme d’une solution négociée, pour établir de nouvelles règles du jeu. Elle est portée notamment par le FFS, qui a admis l’impossibilité de faire plier le pouvoir et de faire table rase du passé.

D’autres partis, sans être certains de leur force, veulent une confrontation avec le pouvoir. Ils accueilleraient favorablement un coup de pouce de l’armée qui, à défaut de destituer le président Bouteflika, pourrait montrer des signes qu’elle se désolidarise d’un catastrophique cinquième mandat.

Toutes ces questions demeurent posées, alors que le pays a franchi des étapes importantes dans sa modernisation. L’Algérie sait aujourd’hui ce qui n’est plus possible : un pouvoir totalitaire, islamiste ou militaire, un système sans légitimité, un pouvoir incapable d’offrir au pays une place dans le monde moderne.

A contrario, plus personne ne conteste l’idée d’un système démocratique respectueux des libertés fondamentales, ouvert sur le monde moderne, fondé sur le vote libre, l’égalité des chances et l’Etat de droit. Cela parait suffisant pour construire un consensus et envisager une sortie de l’impasse par le haut.

Il reste à trouver l’ingénierie nécessaire pour s’y lancer, et conclure en beauté un siècle de l’histoire moderne du pays. Ce serait aussi le meilleur moyen de léguer aux nouvelles générations pays assaini, débarrassé des contentieux et des tares du passé. Mais en tout état de cause, il n’y a pas de blocage absolu dans l’histoire d’un pays. La sortie se fera. Dans la négociation ou dans la violence. Le tout sera de savoir combien de temps le pays va mettre pour sortir de l’impasse actuelle, et quel sera le prix à payer.

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1 commentaire

  1. Toto

     /  1 novembre 2017

    Hhh la nouvelle generation se casse en france de quoi vous parlez? Le futur president sera Bouteflika ou Ouyahya ou Sellal ou Tliba ou Lamamra etc… mais qlq il soit il gerera les interets du clan et fera de la redistribution clienteliste et du bastonnage pour les fortes tetes. Il nyaura jamais de famine mais jamais de joie de vivre. L’algerie a toujours eu besoin dun pays protecteur: empires marocains, empire ottoman, empire francais. En attendant le prochain elle deprime doucement…

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