Ahmed Ouyahia met un terme à l’affaire Chakib Khelil

Non lieu pour Chakib Khelil. C’est le Premier ministre Ahmed Ouyahia qui l’a annoncé. Les Algériens n’apprendront pas la vérité par la justice, mais par d’autres canaux.

Abed Charef (Le Quotidiend’Oran, jeudi 16 novembre 2017)

L’opération de déminage autour de M. Chakib Khelil a pris fin. En apothéose. L’ultime touche a été apportée par le Premier ministre Ahmed Ouyahia, qui a annoncé la semaine dernière que Chakib Khelil ne sera pas poursuivi par la justice algérienne. Au cours d’un banal entretien, entre deux formules langue de bois, le Premier ministre a balancé ce que lui-même a appelé un « scoop ».

Selon le Premier ministre, M. Khelil n’a pas été acquitté. Non. Il n’a pas été jugé du tout. La justice aurait prononcé un non lieu en sa faveur. Autrement dit, les enquêteurs n’ont pas trouvé matière à mener des poursuites contre l’ancien ministre de l’Energie, estimant que les charges n’étaient pas suffisantes pour engager un procès.

Avec un bel aplomb, M. Ouyahia insiste. Chakib Khelil a été victime d’une grande injustice. Il répète ce que Amar Saadani a déjà dit, mais sans aller au bout du raisonnement. Saadani avait donné un peu de consistance à ses propos, en affirmant que M. Khelil a été victime du général Toufik Mediène. Ouyahia ne va pas jusque-là. Pour le moment du moins. Sait-on jamais…

Dans l’absolu, la thèse d’un Chakib Khelil victime d’un coup tordu de l’ex-DRS n’est pas totalement exclue. Ce ne serait ni le premier ni le dernier citoyen dont la vie aurait été brisé à causse d’un dossier fabriqué par les services.

Initiatives

Mais dans le cas présent, M. Ouyahia ne peut en rester là. De par sa qualité de premier ministre en exercice, sa déclaration devrait l’amener à lancer au moins trois initiatives. Il doit d’abord diligenter les enquêtes nécessaires pour comprendre comment de tels dysfonctionnements ont pu se produire ; comment la machine judiciaire s’est emballée, au point de briser la vie d’un innocent, brillant cadre de l’Etat de surcroit ; comment un procureur général a été amené à faire une déclaration à la presse, diffusée par la télévision publique, pour confirmer les poursuites contre M. Khelil ; situer la responsabilité dans tous les dérapages enregistrés et dans les irrégularités commises, pour définir éventuellement les complicités et, au bout du compte, engager des poursuites contre tous ceux qui ont privé l’Algérie d’un dirigeant de grande qualité.

Une fois ce travail accompli, M. Ouyahia devrait s’attaquer aux réformes nécessaires pour éviter que de tels dérapages ne se reproduisent. Un homme victime d’une injustice comme M. Khelil sera motivé pour pardonner s’il sait que le gouvernement a engagé les changements nécessaires pour faire en sorte que cela ne se reproduise plus jamais.

Auparavant, M. Ouyahia devra aussi expliquer aux Algériens comment le non lieu en faveur de M. Khelil a été prononcé. Par quelle juridiction, quel juge, à quelle date? Une affaire de cette importance ne peut pas être tranchée dans la clandestinité. Il faudra rendre publics les documents à charge, et indiquer comment les avocats de M. Khelil ont réussi à convaincre un juge de la nullité des griefs retenus contre lui, pour finalement déboucher sur un non lieu.

Vérité et justice

Ouyahia ne fera rien de tout cela. Ce n’est pas son monde. Sa méthode est autre : on ne juge pas un crime qui n’a pas eu lieu. On ne juge pas un homme pour des faits qui n’ont pas existé. C’est désormais la thèse officielle du gouvernement algérien, portée par le Premier ministre lui-même.

Les Algériens seront obligés de s’en contenter. Ils n’ont pas les moyens légaux pour dire autre chose. Le rapport de forces politique ne permet pas encore de faire émerger un pouvoir capable de se prononcer sur des faits d’une telle gravité.

Alors, les Algériens se tourneront ailleurs dans leur quête de justice et de vérité. Ils se détourneront de leurs gouvernants et de leurs dirigeants pour chercher là où ils peuvent trouver. Avec tous les dérapages que cela peut provoquer.

Il n’est pas certain qu’ils trouveront la justice dans l’immédiat. Mais la vérité, par contre, est accessible. Ce sont les autres qui la fourniront. M. Ouyahia n’y peut rien. Il ne peut rien contre les faits. Les Algériens savent, grâce à la justice suisse et italienne, qui est Farid Bedjaoui. Ils ont une idée de la manière dont il obtenu ces sommes gigantesques, près de 200 millions de dollars, en marge de contrats avec des entreprises italiennes. Ils savent qui M. Khelil a rencontré, où alors qu’il était en compagnie de Farid Bedjaoui.

Une question de temps

Le reste n’est qu’une question de temps. Tôt ou tard, ils sauront sur les comptes de qui ces sommes ont atterri en bout de parcours, auprès de quelles banques, et par quels circuits cet argent a transité pour être blanchi.

Sur ce terrain, le Premier ministre ne peut rien. Les nouvelles technologies ont ouvert une brèche qui permettra aux Algériens de s’informer, grâce à Wikileaks, aux « Papers » et autres. Mais le fond du problème est ailleurs. Les « daoula amika » (Etats profonds) des principaux partenaires de l’Algérie connaissent le dossier. Dans le détail. Ils le gèrent selon leurs propres intérêts. Ils vont agir comme ils veulent, organiser des fuites ou protéger leurs favoris.

C’est la suprême humiliation à laquelle aboutit le modèle Bouteflika-Ouyahia et consorts, car il n’y a pas pire pour un citoyen que de connaitre des faits concernant ses dirigeants par la voie des services spéciaux d’autres pays.

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