L’impasse du 4ème mandat et la rue de la Liberté

« Ce qui les alimente la harga, c’est ce sentiment d’impasse, de malvie, cette accumulation de frustrations liées aux multiples dysfonctionnements »

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er février 2018)

 

En se demandant, presque naïvement, pourquoi la Tunisie attire tant de « touristes » algériens, Ahmed Ouyahia s’est présenté comme le parfait révélateur d’une grande incompréhension algérienne. Que peut offrir la Tunisie que l’Algérie ne saurait offrir, a-t-il dit en conférence de presse, comme si le soleil, la mer et les dunes suffisaient à faire le bonheur d’un pays.

Dans sa question, il y avait une sorte de désarroi face à son incapacité à saisir ce qui vient d’en bas, résultat d’une terrible ignorance de ce qu’est la société algérienne. Il ne comprend pas les aspirations de cette société, il n’en sent pas les pulsions, ni les sentiments qui l’agitent, encore moins les frustrations qui couvent et la colère qui gronde.

Pour un homme vivant dans un monde clos, fait de réunions de bureaucrates, de conclaves de comploteurs, de centres de décisions opaques et de manœuvres savantes destinées à garder des parcelles de pouvoir ou à les élargir, cette attitude n’est pas étonnante. A force de naviguer dans ces eaux, on oublie qu’il y’a une autre Algérie, vivante, dynamique, en mouvement, refusant l’ordre établi et aspirant à autre chose, alors que M. Ouyahia a été formé et formaté précisément pour contrôler, mâter, réprimer ces aspirations. Sa formation et son itinéraire, peut-être aussi son ambition, l’ont isolé de cette société, ne l’ont pas préparé à accompagner ses aspirations et à aider la société à les réaliser.

Postulat erroné

En ce sens, M. Ouyahia est le modèle de ce haut responsable vivant en haut de la pyramide, dictant des ordres et accumulant les erreurs, sans avoir de comptes à rendre. Il aurait pu s’appeler Belaïd Abdessalam, ou Abdelaziz Bouteflika -dont il mime le comportement-, ou encore porter le nom de n’importe quel ministre du quatrième mandat. Pour faire le boulot, il suffit d’être autoritaire envers ceux qui sont plus bas, hautains envers ceux qui sont out, obséquieux vis-à-vis de ceux qui sont plus haut. Abdelaziz Bouteflika avait défini le modèle, en affirmant que le peuple algérien resterait dans « sa médiocrité » s’il ne faisait pas de lui un président.

Une telle vision épargne à celui qui la développe l’effort de comprendre la société. Il en reste, au mieux, à de clichés éculés, dégradants. « Affame ton chien, il te suit » : c’est une devise assumée par M. Ouyahia, qui en est encore à ce vieux contrat social : le pain contre la liberté ; les subventions contre l’allégeance ; la rente contre l’impunité.

Pouvoir des riches

C’est, dit-on, le contrat qui a été à la base du fonctionnement du pouvoir algérien depuis l’indépendance. Pourtant, rien n’est plus faux. Pendant longtemps, le pouvoir, même autoritaire, a tenté, avec plus ou moins de bonheur, de rester au plus près des aspirations du plus grand nombre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La société algérienne a éclaté, avec l’émergence d’intérêts contradictoires, parfois inconciliables.

Le contrat initial, si contrat il y a eu, a volé en éclats. Et le pouvoir d’aujourd’hui, du fait de sa proximité avec les forces de l’argent, apparait comme le pouvoir des riches. Ahmed Ouyahia, longtemps considéré comme le représentant de cette bureaucratie d’Etat soucieuse de préserver un minimum de distance avec l’argent, a symboliquement basculé, avec son discours sur les privatisations et ses amitiés dans le monde des affaires.

De plus, il ne s’agit pas de n’importe quelles forces de l’argent. La chronique économique algérienne, faite de corruption, de pots-de-vin, de scandales et de procès à répétition, signifie clairement, aux yeux du commun des Algériens, que c’est l’argent sale qui a gagné, et qui aspire à s’emparer ce qui reste d’entreprises publiques et de biens de la collectivité. Le discours populiste ne suffit plus à couvrir ni à occulter cette réalité.

Impasse collective

Mais le pouvoir fait une autre erreur, autrement plus grave. Il est dans de vieux clichés, alors que le monde a radicalement changé. Il ne comprend pas que le pain seul ne fait pas le bonheur. Il n’y a pas que l’accès à l’école pour contenter les Algériens de ce nouveau siècle. D’où ce dilemme : avec ses ministres, ses imams, sa police, ses experts, le pouvoir n’arrive pas comprendre pourquoi un jeune algérien, diplômé, avec un poste d’emploi, choisit de se lancer dans l’aventure de la harga, pourquoi il décide un beau matin de braver la loi et la mer, pour tenter de refaire sa vie à zéro ailleurs, dans des conditions impitoyables, plutôt que d’essayer de bâtir quelque chose dans le pays d’Ouyahia, malgré l’ANSEJ et la formation gratuite.

La réponse ne se trouve visiblement pas au palais du gouvernement. Elle est dans la rue, dans les quartiers. Ce qui pousse le Algériens à aller en vacances en Tunisie, ce qui les alimente la harga, c’est ce sentiment d’impasse, de malvie, cette accumulation de frustrations liées aux multiples dysfonctionnements que le gouvernement n’arrive même pas à percevoir.

Ce n’est pas qu’une question de PIB ni de revenu. Le pays subventionne fortement le lait mais on ne le trouve pas sur le marché. L’argent mis dans les structures de santé est énorme, mais ni les malades ni le personnel de santé ne sont satisfaits. Les dépenses d’infrastructures sont gigantesques mais les rues sont remplies de ralentisseurs ou de nids de poule.

En un mot, les Algériens ne meurent pas de faim, leurs enfants vont à l’école, mais leur vie est une succession ininterrompue de frustrations, de colère, de refus, qui donnent le sentiment d’impasse collective. Aux yeux des Algériens, qui cherchent la rue de la Liberté après avoir emprunté le Boulevard du 1er novembre, Abdelaziz Bouteflika et Ahmed Ouyahia personnifient cette impasse dans laquelle l’Algérie patauge.

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3 Commentaires

  1. Toto

     /  6 février 2018

    Donne a un homme un pain par jour et oblige un autre a travailler pour avoir ce pain. A la fin de la journee ils auront tous les 2 mangés un pain mais le 1er sera depressif et le 2d aura l’esprit tranquille. L’Algerie est le 1er et le reste du monde le 2d. A force de ne pas travailler et de ne pas reflechir vos muscles et cerveaux se sont atrophies. Et comme dans tout bon regime progressiste ie dictatorial / demagogique seule la parole et la grosse geule est hypertrophiee. Un nouveau 88/91 sera necessaire pour vous reformater…

    Réponse
  2. ABBES

     /  7 février 2018

    Vous avez vu juste Mr ABED Charef à propos de votre article »L’impasse du 4ème mandat et la rue de la Liberté »nous avons assisté pendant cette période a des insubordinations flagrantes contre les pouvoirs du Président de la république la tripartite sur la privatisation des entreprises publiques et puis dernière le président de la FAF du Maroc, qui s’arroge le droit s’établir les relations entre le Maroc et l’Algérie sur le domaine sportif, heureusement qu’il y’a eu une mise point du Ministère de la jeunesse et des sports,et ces agitements de la rue qui ne trouvent personne pour les régler, même le Premier Ministre est absent, à part pour l’affaire de Ali BABA et les 40 voleurs, excusez moi les 40 concessionnaires.ou va notre pauvre Algérie.

    Réponse
  3. ABBES

     /  10 mars 2018

    J’AI REEDITE CE COMMENTAIRE PARCEQU’IL EST PLUS QUE D’ACTUALITE JE PENSE »LE 5éme MANDAT COMME LES CINQ DOIGTS D’UNE SEULE MAIN DONT IL NE FAUT PAS PERDRE LE CAP’ COMME L’A SI BIEN DIAGNOSTIQUE NOTRE MAITRE « Ali Yahia Abdenour (97 ans), avocat, défenseur des droits de l’homme »
    «C’est la démocratie qui sauvera l’Algérie»
    Nous n’avons pas encore pu désigner le candidat du consensus comme si L’Algerie n’arrive plus à enfanter de grands hommes » raha agra »
    Moi ce que je propose à l’opposition de faire comme en france que chaque courant politique présente son candidat et essayer d’organiser des Primaires pour que chaque candidat puisse défendre son programme devant un grand parterre de journalistes de la trempe de Jean Pierre ELKABCH comme exemple, et chez nous c pas les plumes qui manquent et comme on dit chez nous à l’ouest « ELI AOUDOU DJERAI HA MLATA » UNE IDEE COMME UNE AUTRE.BON COURAGE

    Réponse

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