Affaire Bouhadja : dernier virage avant la succession de Bouteflika

En l’absence d’institutions viables, tous les coups sont permis. Saïd Bouhadja, éjecté de la présidence de l’Assemblée Nationale, en a fait l’amère expérience.

Article publié sur le site du Huffington Post: http://bit.ly/2D8bVI2

 

Par Abed Charef

Le triste feuilleton Bouhadja clôt un pénible quatrième mandat. L’Assemblée Nationale (APN, chambre basse du Parlement) a élu, mercredi 24 octobre, un nouveau président, Mouadh Bouchareb, 47 ans, du FLN, premier parti à l’Assemblée, pour remplacer Saïd Bouhadja, 80 ans, également du FLN, destitué à l’issue d’une fronde inédite de la majorité parlementaire. La crise, qui a duré un mois, a mis en lambeaux le vernis institutionnel qui voulait donner au système politique algérien une façade plus ou moins présentable.

Le parlement algérien, disqualifié de fait dans la constitution de 1996, qui ne lui laisse pas de pouvoir, a été encore davantage écrasé par la pratique du pouvoir du président Abdelaziz Bouteflika. Celui-ci, en quatre mandats, n’a jamais estimé nécessaire de s’adresser aux députés. Le feuilleton de cette rentrée 2018 a accentué l’insignifiance du Parlement. Le président déchu de l’Assemblée, tout comme son successeur, appartient au FLN. Tous deux se réclament du président Bouteflika et de son programme, et affirment agir en son nom. Tous les acteurs de la crise ont d’ailleurs un souci constant : montrer qu’ils sont fidèles à un chef de l’Etat pourtant totalement absent.

Les députés eux-mêmes ont joué un rôle important dans l’opération de disqualification de l’Assemblée. Ils ont opté pour un “retrait de confiance”, une formule inconnue dans la constitution, la loi et le règlement intérieur de l’APN. Ils ont, symboliquement, mis un cadenas pour empêcher le président de l’Assemblée d’accéder à son bureau : les hommes qui font les lois sont ainsi devenus une entrave à la loi.

Dans un système politique normal, le parlement pourrait voter une motion de défiance contre le gouvernement, et même le renverser, selon l’article 98 de la constitution. En Algérie, où la séparation des pouvoirs n’existe pas, c’est le premier ministre Ahmed Ouyahia qui a conseillé au président de l’Assemblée de partir. Lequel, président de l’Assemblée, a déclaré qu’il était prêt à céder si le Chef de l’Etat, véritable maître de l’exécutif, le lui demandait. En un mot comme en cent, le comportement de tous les acteurs de cette crise a convergé vers un seul résultat : conforter l’insignifiance du Parlement algérien.

Enigme

L’épilogue de l’affaire Bouhadja, avec son départ, ne résout pas l’énigme qui a entouré cette crise. Pourquoi un moudjahid de 80 ans, discipliné, sans envergure politique, était-il devenu si important, au point où le pays est entré dans un bras de fer entre groupes politiques agissant dans l’ombre pour l’éliminer ou le soutenir ?

M.Bouhadja n’a aucun rôle dans la succession, dans le cas où le président Bouteflika, considérablement diminué depuis son AVC d’avril 2013, devait disparaître. La constitution de 1996 a soigneusement écarté les élus du scénario de la succession. Celle-ci est assurée par le président du Conseil de la Nation (Sénat), fonction assurée aujourd’hui par M. Abdelkader Bensalah, ou, à défaut, par le président du Conseil Constitutionnel, où trône M. Mourad Medelci. Tous deux sont de Tlemcen, comme le président Bouteflika, qui les a désignés à ces postes.

Dans la vie politique, M. Bouhadja n’a pas de rôle significatif non plus. Son rôle est mineur dans la confection des lois, qui sont faites ailleurs qu’au parlement. Il n’est pas connu pour des choix politiques ou idéologiques marqués. Sa présence à la tête du parlement relevait du simple souci d’un minimum d’équilibre régional dans les hautes fonctions de l’Etat : il est de l’est, quand les principaux autres postes sont détenus par des hommes de l’ouest puis du centre.

Atmosphère de fin de règne

La mise à l’écart de M. Bouhadja, alors que les incertitudes planent sur la capacité du chef de l’Etat à aller vers un cinquième mandat, dessine les contours du véritable enjeu qui agite aujourd’hui le sérail politique : il s’agit d’organiser la succession du président Bouteflika. Cette échéance cristallise toutes les énergies, et structure désormais la vie politique autour de différents pôles agissant dans l’ombre. S’il est difficile d’en cerner les contours, il est toujours possible d’en saisir certains effets collatéraux. L’un d’eux a été particulièrement spectaculaire : des bouleversements jamais connus dans la haute hiérarchie de l’armée, puis la mise en détention de cinq généraux, considérés comme des “barons” de l’ère Bouteflika. Parmi ces dignitaires touchés, deux chefs de région militaires, ainsi que le patron de la gendarmerie et celui de la police.

La multiplication des affaires confirme aussi une crispation autour des enjeux de la succession, sur laquelle tout le monde veut influer, mais qui reste un terrain réservé à un cercle restreint, constitué de la haute hiérarchie de l’appareil militaire et sécuritaire. Dans l’organisation de la succession, le parlement, le gouvernement, les partis et les autres institutions n’ont pas de rôle significatif. Ils se contentent d’offrir un décor à la partie qui se joue ailleurs, et dont le dénouement semble proche. Peut-être avant mai 2019, date prévue de la prochaine présidentielle, ce qui éviterait au pays un humiliant cinquième mandat.

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