Place et rôle de l’armée dans la sortie de crise

Abed Charef

Texte publié sur le site de TSA

 

Le 22 février a bouleversé l’Algérie. Il a emporté un président délégitimé, balayé une classe politique qui avait perdu sa crédibilité, mis fin à un absurde cinquième mandat, et rétabli la fierté des Algériens. Mais le 22 février a aussi mis à nu de nombreuses défaillances de l’Algérie : l’absence de structuration de la société, la faillite des institutions et leur incapacité à éviter la crise et à la résoudre, ainsi que le poids, toujours écrasant, de l’armée dans la vie politique du pays.

Après bientôt deux mois de contestation, le rôle de l’armée est d’ailleurs au centre du débat. C’est d’elle que sont venues les principales décisions, comme le départ du Président Bouteflika, même si elle a été contrainte d’agir sous la pression de la rue. Plus personne ne se fait d’illusion : l’avenir du pays dépend du tête-à-tête entre la contestation et l’armée, les deux principales forces politiques du pays. Une fusion entre les deux, ou un accord raisonné, en dehors de toute surenchère, permettrait au pays de décoller. Tout autre choix ne ferait qu’augmenter les risques, en exposant le pays à des périls contre lesquels il n’est pas immunisé.

L’armée, partie prenante

La nouvelle donne politique impose une évidence : l’armée ne doit pas seulement encourager ou accompagner le projet de transformation voulu par le peuple. Elle doit aller plus loin, pour endosser avec conviction et détermination, et assumer pleinement le projet. Elle doit le prendre en charge, le piloter ou le co-piloter, en partenariat avec les représentants de la société.

Les raisons qui plaident pour cette présence de l’armée dans le processus de changement visent, paradoxalement, à lui permettre de ne plus être entrainée dans des luttes sans rapport avec sa mission historique et sa vocation. L’ANP a besoin de mener une dernière grande œuvre pour ne plus avoir à éteindre des incendies allumés par des mauvais gestionnaires, des dirigeants narcissiques ou autoritaires, des forces occultes ou « non constitutionnelles ».

Les raisons qui plaident pour la participation active de l’armée à la transformation sont multiples:

  1. L’ANP reste à la fois la principale force structurée du pays et la principale source de pouvoir. La situation s’est même accentuée avec la déliquescence institutionnelle observée durant l’ère Bouteflika.
  2. L’armée a rejoint le peuple après le 22 février. Au-delà des personnes, l’ANP a affirmé son adhésion pleine à l’article 7 de la constitution, qui affirme la souveraineté du peuple. Entre l’allégeance à un pouvoir délégitimé et un retour aux fondamentaux de son histoire, elle a fait un choix décisif. Salutaire.
  3. Si l’armée n’adhère pas au processus de changement, si elle est hésitante, ou neutre, elle peut, à tout moment, être poussée à s’opposer au processus. Les fameuses forces extraconstitutionnelles peuvent à tout moment créer les conditions de désordre nécessaires pour pousser l’armée à croire que le pays fait fausse route et qu’elle doit intervenir pour rétablir l’ordre ancien.
  4. L’adhésion de l’armée serait un signal fort destiné à toutes les forces qui seraient tentées par l’aventure. C’est une forme de dissuasion nécessaire en ces moments d’hésitation.
  5. L’adhésion de l’armée permet également de rétablir la discipline dans l’administration et les appareils de l’Etat, pour leur donner l’efficacité nécessaire lors de l’exécution du processus.
  6. Une forme de coquetterie intellectuelle très en vogue met en avant un antimilitarisme virulent, sous prétexte que démocratie et armée sont antinomiques. C’est évidemment une perception erronée de la démocratie et des institutions, les grandes démocraties étant toutes dotées d’une armée puissante. Le problème n’est pas dans l’armée, mais dans le respect de son rôle constitutionnel et politique, ainsi que dans le processus qui doit mener à une normalisation de cette place de l’armée dans l’édifice institutionnel.
  7. L’Etat algérien a été créé par l’ALN. Il ne s’agit pas momifier cet héritage, mais d’en tenir compte, pour engager un processus de modernisation de l’Etat et de l’armée, qui doivent aller de pair.
  8. L’ANP doit corriger les erreurs du passé, pour éviter au pays de nouvelles crises. Face au vide politique, elle s’est replacée au centre du pouvoir, mais auparavant, elle avait délégué la gestion des affaires du pays à un groupe qui est allé de dérive en dérive, mettant l’armée elle-même dans une situation très délicate. Ce modèle doit disparaitre. Et le seul moyen de l’éviter, c’est de mettre en place des mécanismes constitutionnels qui mettent l’armée à l’abri de ces arbitrages inutiles et improductifs.
  9. En participant pleinement à la sortie de crise, l’armée pourra corriger partiellement sa responsabilité dans les erreurs du passé. C’est en effet son commandement qui a fait les choix décisifs ayant mené à la situation actuelle, en choisissant tour à tour Liamine Zeroual puis Abdelaziz Bouteflika. Le bilan de ces trente dernières années lui est donc imputable. Elle doit participer aujourd’hui à mettre en place les mécanismes qui permettent d’éviter la répétition de telles dérives.
  10. En permettant au pays de sortir de la crise actuelle, l’ANP pourra s’en sortir par la grande porte. Elle aura consacré la cohérence et la discipline dans ses rangs, permis au pays de faire un bond en avant, participé à la mise en place des nouvelles institutions, et conforté son propre discours selon lequel l’ANP est l’armée du peuple.
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1 commentaire

  1. Et si on arrêtait de tourner autour du pot, qu’on prenne le taureau par les cornes et qu’on appelle un chat un chat. La constitution n’a plus droit de cité et l’armée n’a pas à faire de politique tout au plus garantir que le peuple choisira en toute liberté ses représentants.

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