Gaïd Salah ou la tentation de l’histoire

Gaïd Salah, homme du passé ou un homme de l’Histoire ?
Il a assisté à la déchéance de Bouteflika comme acteur et témoin privilégié.
Va-t-il en tirer les leçons ?
Va-t-il pousser l’Algérie vers un grand destin, et permettre à la génération de novembre de terminer en beauté?

https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/ahmed-gaid-salah-ou-la-tentation-de-lhistoire

Présidentielle dans six mois : une alliance contre la contestation

A paraître sur le site TSA

 

Abed Charef

L’idée se met en place par petites touches. La tenue de l’élection présidentielle d’ici la fin de l’année fait son chemin, portée aussi bien par des opposants que par des groupes se réclamant de la contestation. Ce choix est en outre présenté comme un compromis raisonnable entre la volonté de l’état-major de l’armée d’aller à un scrutin dans les délais les plus rapides, et l’impossibilité manifeste de le faire à l’échéance initiale, fixée au 4 juillet.

Aussitôt après sa désignation comme président par intérim, M. Abdelkader Bensalah avait annoncé la convocation du corps électoral pour le 4 juillet 2019, dans la limite du délai officiel de 90 jours fixé par la constitution. Mais organiser une présidentielle avec les mêmes hommes, les mêmes mécanismes et les mêmes structures que celles en place durant l’ère Bouteflika a été rejeté par la contestation, qui exige une période de transition pour changer les règles du jeu.

Entretemps, le chef d’état-major de l’armée, le général Gaïd Salah, affichait une volonté remarquée de s’en tenir à la lettre de la constitution. Même si, pour lui, « toutes les perspectives possibles restent ouvertes », la présidentielle doit se tenir « dans les plus brefs délais », afin d’éviter au pays un « vide constitutionnel ». Le général Gaïd Salah a cependant soigneusement évité d’évoquer la date du 4 juillet, laissant une ouverture pour le report des élections. Comme l’échéance du 4 juillet est devenue impossible à tenir – absence de candidats crédibles, impossibilité de tenir une campagne électorale, etc.- c’est le délai nécessaire pour organiser le scrutin, et la gestion du processus qui y mène, qui deviennent le principal enjeu politique du moment.

Report forcé

Les partis traditionnels, qui avaient projeté de participer à l’élection du 18 avril, ont été contraints de réviser leur position pour éviter de s’attirer l’hostilité de la rue. Beaucoup étaient partants pour le 4 juillet, une fois levée l’hypothèque d’une candidature de Abdelaziz Bouteflika, mais ils ont été contraints de suivre la rue. A l’exception notable de M. Abdelaziz Belaïd, président du parti El-Moustakbal, qui a affirmé possible un scrutin libre pour le 4 juillet.

Tous les autres partis ont endossé l’idée du report. A commencer par M. Ali Benflis, ancien premier ministre et président de Talai El-Houriate, qui réclame un report « de trois à six mois ». Comme un report de trois mois n’as pas de sens, tant il est impossible de faire quoi que ce soit dans un délai aussi court, il s’agirait donc d’un délai de six mois.

Mohamed Djemaï, nouveau secrétaire général du FLN, appelle de son côté à « innover dans le cadre de la Constitution pour retarder la tenue des présidentielles, mais pas de beaucoup». Selon lui, l’Algérie doit éviter de «s’embourber dans une période de transition aux conséquences imprévisibles».

La société civile joue le jeu

Plus significative est la demande d’un « Forum civil pour le changement », qui affirme être né du mouvement de contestation. Formé d’une kyrielle d’associations et de militants classés comme modernistes ou laïcs, le Forum souhaite une période de transition ne dépassant pas six mois, à l’issue de laquelle serait organisée une élection présidentielle. Le forum suggère de « designer une personne consensuelle ou un Conseil consensuel tripartite qui présidera le pays pendant une période transitoire ne dépassant pas six mois ». Il affirme que cette formule est « est plus efficace, et garantit le retour à la légitimité dans les meilleurs délais ».

Curieusement, la réunion de ce forum a fait l’objet d’un compte rendu élogieux du quotidien El-Moudjahid. http://bit.ly/2JycfmC

Favorables à l’état-major et à l’opposition traditionnelle

Cette convergence sur le report de la présidentielle pour un délai de six mois fait le jeu de l’état-major de l’armée et de l’opposition traditionnelle, mais il est difficile d’en saisir l’utilité pour la contestation. Organiser le scrutin à la fin de l’année 2019, cela signifie que le corps électoral sera convoqué dans un délai de trois mois, au plus tard en septembre. Qu’est ce qui peut être fait en un délai aussi court, alors que le pays ne dispose pas d’institutions, que la confiance est absente, que la société n’est pas structurée, et que la représentation politique est aussi indigente que faussée?

Concrètement, l’ensemble des acteurs concernés, dont le général Gaïd Salah, évoquent une commission électorale, et accessoirement une révision de la loi électorale avant la présidentielle. Comment arriver à de tels résultats, alors que le dialogue n’est même pas ébauché, dans un pays où on ne sait pas négocier, et où le compromis est un concept déconsidéré ?

Des textes ou des dispositions à adopter, seraient validés par quelle institution ? Par le parlement actuel, totalement disqualifié ? Qui en élaborerait le contenu ?

Visiblement, en trois mois, le résultat ne pourra être que bâclé. Particulièrement dans une période d’instabilité, pleine de tension, marquée par le départ probable de l’actuel président Abdelkader Bensalah et celui, attendu, du premier ministre Noureddine Bedoui.

Dilemme

Par ailleurs, une élection équitable exige des conditions impossibles à réunir en trois mois. Il en est ainsi de la libération du champ politique, de l’accès égal de tous les partenaires aux médias, et de l’installation d’un climat apaisé nécessaire pour garantir une compétition électorale crédible. Une élection libre et équitable exige ainsi un dispositif en amont en mesure de changer la donne politique. A défaut, ce sont les appareils politiques traditionnels, déjà organisé, avec leurs sources de financement, leurs réseaux et leur capacité de nuisance, qui imposeront leur décision. Quand il faudra compter le nombre de voix, la contestation populaire, aussi massive soit-elle, sera désarmée, car elle est plurielle, et ne pourra s’accorder sur un candidat.

Ce dilemme est illustré par un autre exemple : faut-il accepter des élections alors que des oligarques sont détenus par une justice contestée ? Si oui, l’élection perdra forcément de sa crédibilité. Mais s’ils sont libérés, ils pourraient utiliser leur puissance financière pour influer sur le court du vote. Ils seraient alors naturellement enclins à favoriser le maintien d’un système qui les a créés et leur a permis de prospérer.

Au final, le danger pour la contestation viendrait moins du général Gaïd Salah que de solutions assumées par la rue, mais dont la mécanique ne serait pas maitrisée.

Algérie : l’impossible élection du 4 juillet

Article paru sur le site middleasteye.net: http://bit.ly/2YLldAB

Aussitôt après sa désignation pour assurer l’intérim du président de la république après la démission de M. Abdelaziz Bouteflika, M. Abdelkader Bensalah a annoncé, mardi 9 avril, une élection présidentielle pour le 4 juillet prochain. Une échéance impossible à tenir, au vu de la dynamique politique que connait l’Algérie.

Abed Charef

 

L’idée était belle. Une véritable opération de com. Organiser une élection présidentielle le 4 juillet en Algérie, en annoncer les résultats le lendemain 5 juillet, et présenter cela comme un cadeau que le pays s’offrirait à lui-même pour l’anniversaire de son indépendance. Ce serait un superbe coup, comme en rêvent beaucoup de gouvernants en difficulté, en vue de boucler la période de contestation entamée le 22 février et qui a déjà emporté le président Abdelaziz Bouteflika, son premier ministre Ahmed Ouyahia et une bonne partie de la classe politique.

Hélas pour le général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée et nouvel homme fort du pays, le coup a foiré dès le premier vendredi qui a suivi la désignation de M. Abdelkader Bensalah pour assurer l’intérim de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, contraint à la démission. Le général Gaïd Salah avait privilégie la voie constitutionnelle, en poussant M. Bouteflika vers la sortie pour le remplacer par le président du Sénat, conformément à l’article 102 de la constitution. Ce légalisme affiché était supposé permettre au pouvoir, représenté par les fameux 3 B, le président Bensalah, le premier ministre Noureddine Bedoui et le président du conseil constitutionnel Tayeb Belaïz, de rester à la baguette pour organiser tranquillement, et selon leurs conditions, une élection présidentielle fixée pour le 4 juillet.

 

La contestation remporte des victoires en série

La réponse de la rue a été sans appel. Il est hors de question d’aller à une présidentielle avec les hommes, les institutions et les mécanismes de l’ère Bouteflika, a déclaré Mustapha Bouchachi, une des figures de la contestation.

La participation massive aux manifestations de vendredi 12 avril, malgré le durcissement de la répression et les restrictions aux déplacements autour d’Alger, a sérieusement remis en cause ce scénario élaboré par l’armée, qui s’est de nouveau installée au cœur du pouvoir. Malgré la fermeté des autorités, qui tranche avec l’atmosphère relativement détendue qui dominait les marches jusque-là, l’ampleur des manifestations n’a pas baissé. Galvanisée par ses victoires successives -départ du président Bouteflika et du gouvernement, annulation de la prolongation de son quatrième mandat et annulation de la présidentielle du 18 avril, redécouverte de la puissance de la rue, émergence d’une nouvelle société organisée et pacifique-, la rue a commencé à rêver. Elle croit désormais à ce qui apparaissait naguère comme impossible.

Aujourd’hui, il suffit à la contestation de tenir une semaine, et de conclure par un nouveau vendredi de manifestations d’envergure le 19 avril, pour espérer faire capoter la présidentielle du 4 juillet. L’objectif parait largement à la portée des contestataires, au vu de la dynamique qui s’est mise en place, nettement favorable aux contestataires.

 

Aucune marge pour le gouvernement

A l’inverse, le gouvernement, qui n’a plus de marge de manœuvre, a déjà perdu la bataille. Les ministres sont condamnés à rester calfeutrés dans leurs bureaux. Trois d’entre eux, en déplacement cette semaine à Béchar, dans le sud-ouest, n’ont pu mener à terme leur programme, la population locale ayant bloqué les routes pour les empêcher de se déplacer. Le ministre de l’Energie s’est retrouvé de son côté dans l’incapacité de boucler un modeste programme à Tébessa, dans l’est. Pourtant, dans les deux cas, les membres du gouvernement ont choisi de se rendre dans des régions supposées faciles.

De leur côté, les juges ont annoncé qu’ils refuseraient d’encadrer la présidentielle annoncée par M. Abdelkader Bensalah.

http://bit.ly/2v5gkW8

Des maires de plusieurs wilayas, quant à eux, affiché leur refus de procéder aux mesures réglementaires pré-électorales, comme les fameuses révisions des listes électorales. Cet engrenage n’est pas près de s’arrêter. Avec de nouvelles initiatives de même nature attendues dans la semaine, la prochaine présidentielle apparait déjà totalement ingérable.

 

Une dynamique impossible à contenir

Cette évolution contrarie fortement les plans du gouvernement, qui tablait sur une dynamique inverse. Le pouvoir espérait entrainer rapidement le pays dans un engrenage électoral en annonçant la date de l’élection, mais ça n’a pas pris. Seul l’ex-général Ali Ghediri, déjà candidat pour le 18 avril, a annoncé sa candidature pour le 4 juillet. Les autres candidats potentiels hésitent, dans une attitude qui tranche avec ce qui avait été observé au début de l’année lors de la convocation du corps électoral pour le scrutin du 18 avril. Une multitude de candidats s’étaient alors précipités pour déposer leurs dossiers, y compris des plus farfelus, alors que cette fois-ci, la tendance est plutôt au boycott.

  1. Ali Benflis, un poids lourd déjà candidat en 2004 et 2014, a annoncé qu’il refuse de participer à la présidentielle dans les conditions actuelles.

http://bit.ly/2VJvV9N

Peu d’enthousiasme chez les partis également. Les formations traditionnelles, fortement ébranlées par la contestation, ont été obligées d’exprimer leur soutien aux contestataires pour espérer survivre. Elles n’osent pas s’engouffrer dans la logique électorale, de peur d’être définitivement discréditées. Le soutien d’un parti comme le RND à la tenue d’une présidentielle n’est pas significatif : le RND est un parti du pouvoir, et le président de la république par intérim Abdelkader Bensalah a été membre fondateur de cette formation, qu’il a même dirigée de 2012 à2015.

http://bit.ly/2Gm2kxN

 

Une élection ingérable

Tout ceci mène à une évidence, devenue inéluctable : l’élection présidentielle prévue pour le 4 juillet est ingérable. Aucun candidat ne pourra faire campagne dans des conditions normales. Les contestataires promettent de ne pas laisser faire.

Pour mener le processus à terme, le gouvernement devra durcir la répression, ce qui risque de le discréditer davantage et d’accélérer sa chute. De plus, une élection présidentielle menée dans ce contexte, marqué par une forte instabilité, de nombreuses perturbations, ainsi que l’absence probable de nombreux candidats potentiels crédibles, ne sera pas légitime. Il sera impossible au président qui en sera issu de gérer le pays par la suite. A moins de s’installer dans une logique répressive à grande échelle, impossible à admettre pour l’armée qui a affiché son soutien aux contestataires.

 

Changer la donne politique

Ce constat va pousser l’armée à envisager un nouveau plan de bataille. Jusque-là, la démarche annoncée consistait à applique les articles 7 et 8 de la constitution : le peuple est souverain, et il exerce cette souveraineté dans le cadre des institutions en place. Cette logique menait directement à une élection présidentielle, ce que conteste la rue, qui voit dans ce scénario un simple processus destiné  permettre à l’armée de reprendre la main, car malgré l’ampleur de la contestation, la rue n’est pas encore suffisamment outillée, structurée et homogène pour imposer un candidat contre celui du pouvoir.

Les contestataires veulent une période de transition pour casser l’engrenage électoral traditionnel qui débouche inéluctablement sur une victoire du pouvoir et de ses clientèles. Ce qui explique ce paradoxe : alors que le vote est traditionnellement perçu comme l’aboutissement ultime de la vie démocratique, la rue refuse une présidentielle à terme, car elle n’y est pas prête. Elle veut d’abord changer la donne politique dans le pays, condition indispensable pour espérer aller à un scrutin dont le résultat sera différent de ce que le pays a connu depuis un quart de siècle. C’est l’ultime paradoxe de cette nouvelle Algérie qui émerge : elle découvre que pour aller en démocratie, il faut d’abord refuser d’aller à une élection non équitable.

Oublier le 4 juillet

Texte publié sur le site de TSA: http://bit.ly/2VNyG9i

Abed Charef

 

L’élection présidentielle prévue le 4 juillet n’aura pas lieu. Continuer à revendiquer le report de cette échéance est une perte de temps. Se focaliser sur un faux problème, c’est perdre du temps et de l’énergie qui pourraient consacrés à débattre de l’essentiel, le contenu de la prochaine étape.

On peut égrener les éléments qui permettent de dire que l’échéance du 4 juillet ne sera pas tenue : absence de candidats, manque de légitimité du candidat qui sera élu, difficulté d’organiser une campagne électorale dans les conditions actuelles, refus des hommes politiques à y prendre part, refus radical du hirak d’aller aussi bien à l’élection qu’à toute opération gérée par Abdelkader Bensalah et Noureddine Bedoui, risque d’incidents, etc. Comment envisager que l’armée, qui a réussi jusque-là un sans-faute, puisse prendre le risque d’imposer une échéance qui pourrait embraser le pays ?

Mais le fait le plus notable est que le général Gaïd Salah n’en veut pas lui non plus, malgré son discours sur la nécessité d’une issue constitutionnelle à la crise. Pour le général Gaïd Salah et le commandement de l’armée qu’il représente, le 4 juillet est un reliquat de l’ère Bouteflika. C’est un dommage collatéral de la démission de l’ancien chef de l’Etat, qu’il fallait assumer jusqu’à ce la situation soit mûre pour passer outre.

Et quel meilleur moyen pour le gérer que de se plier à la volonté populaire ? Le coup a déjà réussi lorsqu’il s’agissait de pousser le président Bouteflika vers la sortie. Autant le rééditer pour reporter la présidentielle, et, par la même occasion, préparer la sortie de Abdelkader Bensalah. Ainsi, personne ne pourra parler de coup force, du moment que la position affichée par le commandement de l’armée était pour le respect de la constitution, et que seule une situation de blocage absolue, avec absence de chef d’Etat élu et impossibilité de tenir la présidentielle, qui aura poussé l’armée à agir dans le sens voulu par le peuple et la classe politique.

Du reste, le général Gaïd Salah n’a pas évoqué la date du 4 juillet. La formule qu’il a utilisée est édifiante, selon le compte rendu officiel de sa déclaration. Il a en effet affirmé que « toutes les perspectives possibles restent ouvertes afin de surpasser les difficultés et trouver une solution à la crise dans les meilleurs délais ». De là à en conclure qu’il envisage d’autres issues qu’une présidentielle dans l’immédiat, et que le 4 juillet n’est pas une date fatidique, il y a un pas qu’on peut franchir. D’autant plus qu’en militaires méthodiques, Gaïd Salah et son équipe ont d’autres préoccupations. En bons militaires, ils considèrent qu’après avoir conquis une position, ils doivent la conforter, consolider leurs arrières, neutraliser les poches de résistance, poursuivre le pilonnage de l’adversaire pour l’affaiblir, préparer la logistique avant de passer à l’étape suivante. Le reste peut attendre. Jusqu’à ce que la conjoncture permette de choisir le moment pour avancer.

Le temps, atout décisif

Quand viendra ce moment ? On n’en est visiblement pas loin. Mais rien ne presse, tant que les réponses aux grandes questions de l’heure ne sont pas totalement prêtes. Par mi ces questions : quand tenir l’élection présidentielle ?

Les réponses varient. Beaucoup évoquent un report de trois à six mois. Le sociologue Nacer Djabi, le dernier à s’exprimer sur le sujet, parle d’une élection à l’automne prochain.

Ces propositions pêchent par un manque de lucidité chez les uns, trop de lucidité chez les autres. Manque de lucidité car le délai est trop court pour changer la donne de manière substantielle en vue d’éviter une reproduction du système si l’élection est organisée dans quelques mois. Qu’est ce qui peut être changé d’ici l’automne pour espérer une présidentielle équitable ? Il n’est même évident que la loi électorale puisse être révisée.

En outre, beaucoup pensent qu’une commission électorale indépendante pourrait garantir une élection libre. Ce serait oublier qu’une élection équitable, c’est d’abord un gigantesque dispositif en amont, avec un fichier électoral à jour, une administration neutre, une justice indépendante, l’équité dans l’accès aux médias, une presse indépendante, et la liberté de l’activité politique. Autrement, la commission électorale ne servirait qu’à valider un scrutin faussé à l’avance.

Pour d’autres, trop lucides, le risque est de voir la présidentielle reportée suffisamment longtemps pour transformer la donne politique dans le pays. Une élection à court terme garantirait presque à coup sûr la victoire d’un homme politique issu de la classe politique traditionnelle, qui a déjà ses réseaux, ses appareils, ses sources de financements, ses médias, alors que l’Algérie du 26 février, unie dans le refus du système, n’est ni structurée, ni en accord sur un programme d’alliances.

A l’inverse, reporter le scrutin à la fin d’une éventuelle période de transition, c’est risquer de voir de nouveaux candidats émerger, de nouvelles idées s’imposer, de nouvelles alliances se mettre en place, de nouvelles pratiques politiques devenir la norme. Plus le temps passe, plus le débat imposé par la contestation avance, plus les chances de la classe politique traditionnelle s’amenuisent, et plus les chances de la nouvelle Algérie augmentent. C’est tout l’enjeu de la transition.

Par ailleurs, vouloir organiser une présidentielle de manière détachée du processus de changement risque clairement de reproduire le système. La prochaine étape, au cas où le pouvoir en place, représenté par l’armée, accepte un processus de changement, devrait donner lieu à un sérieux débat sur l’organisation des prochaines séquences, pour les agencer de manière efficace. Entre la présidentielle, la nouvelle constitution, le changement des lois dites organiques, les législatives, par où commencer, et quelle logique faudra-t-il privilégier ? Insister sur la seule présidentielle, c’est déjà révéler qu’on appartient au monde de l’avant 22 février.

L’heure des choix a sonné: Le pouvoir contraint de dévoiler son plan B

Article paru sur le site de TSA: http://bit.ly/2M4Umy3

Abed Charef

 

La période de dépôt des candidatures pour la présidentielle du 4 juillet prend fin dans une semaine. Le délai légal est de 45 jours après la convocation du corps électoral, pour laisser aux institutions concernées le temps d’organiser la suite, notamment la validation des candidatures et l’organisation de la campagne électorale.

A ce jour, aucun postulant sérieux n’a annoncé son intention de déposer son dossier auprès du conseil constitutionnel avant cette échéance. Le ministère de l’intérieur a annoncé près de 70 intentions de candidature, mais aucune personnalité crédible ne figure sur la liste. Aucune activité liée à la présidentielle n’a été perçue nulle part, notamment la collecte des signatures et l’ouverture de permanences électorales. En raison du climat politique actuel, aucun candidat considéré comme poids lourd de la vie politique ne peut postuler, au risque de s’aliéner l’opinion publique.

Cette situation inédite va pousser le pouvoir à révéler son plan B, ce qui serait imminent. Et confirmer ainsi que derrière la façade légaliste publiquement affichée, l’état-major de l’armée, qui détient la réalité du pouvoir, ne prenait guère au sérieux l’échéance du 4 juillet. Ceux qui le soupçonnaient de vouloir passer en force avaient une étape de retard. Ils se battaient pour un résultat déjà acquis.

Dualité de pouvoirs

Il reste au pouvoir à formaliser cette nouvelle situation, ce qui va se révéler très complexe. D’abord parce qu’il y a une dualité de pouvoirs : un pouvoir formel, représenté par le président intérimaire Abdelkader Bensalah et le premier ministre Bedoui, et un pouvoir réel, représenté par le chef d’état-major de l’armée, le général Gaïd Salah.

Le pouvoir formel a placidement poursuivi, depuis un mois, un processus bureaucratique vide de sens pour aller au scrutin du 4 juillet. Il l’a fait sans conviction, et sans convaincre. Cette semaine encore, M. Bensalah a reçu M. Bedoui, pour parler des préparatifs de la présidentielle. Difficile de dire si, aux postes qu’ils occupent, ils n’avaient pas encore réalisé que l’échéance était oubliée. Il serait plus aisé de dire qu’ils s’en tenaient à des rôles auxquels ils étaient astreints : permettre à l’état-major de l’armée de sauver la face, et d’éviter toute accusation de viol de la constitution.

C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de la situation actuelle en Algérie : l’armée s’accroche  la constitution, affirmant que le salut viendra des procédures constitutionnelles, alors que l’opposition démocratique demande à passer outre, et refuse d’aller aux urnes dans les conditions actuelles et avec le personnel politique en place.

Aveu d’échec du gouvernement

Tout soupçon étant levé, l’état-major de l’armée peut passer à l’étape suivante, et tenter de débloquer la situation, pour permettre au pays de se lancer dans une nouvelle aventure de construction démocratique. Cela passera d’abord par l’aveu d’échec du gouvernement, qui doit constater l’impasse à laquelle il est arrivé, du moment qu’il ne peut organiser la présidentielle. Mécaniquement, cela se traduira par le départ du gouvernement Bedoui, ce qui lèvera une des hypothèques qui bloque le lancement d’un dialogue entre le pouvoir et la contestation, du moment que le hirak refuse de dialoguer avec les symboles de l’ancien régime.

  1. Bensalah, dont le mandat court jusqu’au 9 juillet, ne serait pas remis dans un premier temps. D’un côté, son mandat est limité dans le temps. Inutile de se précipiter pour le remercier. D’un autre côté, il représente un autre étage du pouvoir, le côté régalien. Il symbolise la continuité de l’Etat, jusqu’à ce qu’une formule de remplacement soit mise en place. Le déstabiliser serait dangereux, en raison du vide supplémentaire que cela peut créer. En outre, M. Bensalah a le profil idéal pour jouer le rôle qui lui est imparti : il s’en tient strictement aux impératifs de sa fonction, sans jamais improviser ni déborder de son territoire.

Reprendre l’initiative

Prendre acte de l’impossibilité d’organiser la présidentielle du 4 juillet, faire le constat d’échec du gouvernement Bedoui, c’est reconnaitre, de fait, la nécessité de reporter la présidentielle et de passer par une transition, quelle qu’en soit la forme. Pour le pouvoir de fait, le terrain est ouvert à de nouvelles initiatives, d’autant plus que de nombreux éléments de blocage auront été levés. De là à dire que des annonces sont imminentes, il y a un pas qu’il est raisonnable de pouvoir franchir. C’est une question de jours.

Mais le moment est délicat. De la nature des décisions prises va dépendre tout le reste. Car jusque-là, le commandement de l’armée a réagi, sans réellement prendre l’initiative. Il a géré des situations héritées. Il a désormais la charge d’accompagner la nouvelle Algérie née du 22 février, d’être à la hauteur de ce moment exceptionnel qu’un pays ne peut vivre qu’une fois tous les cinquante ans.

Dans l’attente d’un signal fort de l’armée

Article paru sur le site de TSA:  http://bit.ly/2WYY1OX

Par Abed Charef

 

En ce début de Ramadan, l’Algérie s’apprête à amorcer un nouveau virage, crucial pour son avenir. Elle entame une troisième étape de l’après 22 février, après avoir franchi, de manière remarquable, les deux premières étapes de cette révolution « silmya » (pacifique), aussi inédite que prometteuse.

Cette fois-ci, la tâche sera cependant plus complexe, car il s’agit d’amorcer la construction d’un nouveau modèle politique, alors que le chemin parcouru jusque-là consistait à démolir l’ancien système. S’opposer au cinquième mandat demandait de la volonté, de la détermination, de la mobilisation, du risque, mais concevoir et mettre en place un modèle alternatif demande de la patience, de l’engineering, de l’adhésion et de la discipline, ce qui est autrement plus problématique.

La contestation, entamée avec les marches du 22 février, a abouti, le 2 avril, au départ du président Bouteflika. Mais en chemin, une dynamique si puissante était née que les résultats ont dépassé toutes les attentes. Non seulement le premier objectif, éviter un cinquième mandat du président Abdelaziz Boutefika, a été atteint, mais la contestation a obtenu le départ du président Bouteflika, celui du premier ministre Ahmed Ouyahia, la disqualification de la classe politique traditionnelle, pouvoir et opposition, et un bouleversement de la donne politique du pays. Le clan Bouteflika et ses clientèles, qui régnaient en maitre sur le pays, face à une opposition traditionnelle impuissante, ont été balayés. La vie politique est depuis dominée par deux acteurs principaux, la contestation et l’armée, qui se sont retrouvées alliées de fait, même si les feuilles de route étaient différentes.

Alliance armée – hirak

A partir du 2 avril, date de la démission du président Abdelaziz Bouteflika, la contestation a confirmé sa force. Elle a fait émerger de nouvelles valeurs – pacifisme, civisme, discipline, mobilisation de tous les secteurs, etc. De son côté, l’armée, s’exprimant par la voix de son chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, a affirmé, malgré quelques atermoiements, qu’elle se plaçait résolument aux côtés du peuple. Elle s’est tenue à cette ligne de conduite, ce qui a conduit à un résultat inespéré : après onze semaines de contestation ayant drainé des millions de personnes chaque vendredi, il n’y a pas eu d’incident majeur, et les Algériens se sont fortement rapprochés de leur armée.

Cette gestion très aboutie n’a pas évité quelques couacs. Ceux-ci sont apparus au lendemain du 2 avril, quand le président Bouteflika a été poussé vers la sortie sur injonction de l’armée. Celle-ci a, de fait, pris le pouvoir, malgré une volonté affichée de respecter les formes constitutionnelles, avec la désignation d’un président par intérim, M. Abdelkder Bensalah, l’ancien président du Sénat. Celui-ci avait théoriquement 90 jours pour organiser une élection présidentielle, avant de se retirer.

Divergences temporaires

A ce moment-là, les feuilles de route ont divergé. Portée par l’euphorie de ses succès, réalisant à quel point le système était fragile, la contestation s’est mise à rêver de perspectives grandioses, résumées par le slogan « yethehaw_ga3 » (tous doivent être écartés). Le but est légitime, au vu de l’arrogance des animateurs de l’ancien pouvoir, du peu de respect qu’ils affichaient pour le peuple, de leurs pratiques politique sans rapport avec la constitution et la loi, et de leur absence de légitimité.

Pour le commandement de l’armée, qui était déjà en poste sous Bouteflika, les priorités étaient ailleurs. Il fallait d’abord consolider le pouvoir nouvellement acquis, et éliminer les risques de voir la situation se retourner. Cela passait visiblement par la neutralisation des réseaux de l’ancien patron du DRS, le général à la retraire Toufik Mediène, et ceux de Saïd Bouteflika, frère et conseiller de l’ancien chef de l’Etat.

Le souci était justifié, avec les révélations faites par l’ancien président Liamine Zeroual et l’ancien ministre de la Défense Khaled Nezzar. Saïd Bouteflika et Toufik Mediène avaient mis en place un projet visant à remplacer Abdelaziz Bouteflika par Liamine Zeroual, à faire limoger le chef de l’état-major Gaïd Salah, quitte à aller à des moyens extrêmes, comme la proclamation de l’état d’urgence, selon les révélations des uns et des autres. Les avertissements lancés par Gaïd Salah prenaient corps. Il ne s’agissait pas d’une simple rhétorique complotiste, mais de faits perçus comme un complot, qui ont conduit à la mise en détention, samedi 2 mai, de Toufik Mediène, Saïd Bouteflika et du général Athmane Tartag, ancien coordinateur des services de renseignements.

Bensalah et Gaïd Salah ne sont pas en phase

Avec ces arrestations, la seconde étape, celle de la consolidation du pouvoir de l’équipe de Gaïd Salah, pouvait s’achever, même s’il y a encore quelques dossiers de l’ère Bouteflika à solder. La situation est désormais mûre pour passer à l’étape suivante, celle de la conception et du lancement de cette deuxième république, devenue la revendication principale de la contestation.

Pour le président Bensalah, la solution passe par une élection présidentielle fixée pour le 4 juillet. L’échéance ne peut visiblement pas être tenue. L’élection ainsi envisagée ne peut pas être équitable, et le président qui en sera issu n’aura pas la légitimité nécessaire pour gérer le pays.

Pour l’armée aussi, la solution doit être trouvée dans un cadre constitutionnel. Mais le général Gaïd Salah ne parle pas de la date du 4 juillet, ce qui montre clairement qu’il n’est pas en phase avec M. Bensalah. Le président par intérim gère les reliquats de l’ère Bouteflika. Le chef d’état-major de l’armée est dans une autre perspective. Quand il évoque l’élection présidentielle, il affirme qu’il faut l’organiser « le plus tôt possible », ce qui montre que lui-même ne croit pas à la possibilité de l’élection d’un chef d’Etat dans deux mois. Il a d’ailleurs ouvert la porte au dialogue, et affirmé qu’il ne fermait aucune porte.

Il lui reste à dessiner les contours de la prochaine étape.

Une matrice pour la deuxième république

Celle-ci devrait être entamée par une déclaration solennelle, définissant le projet à mettre en place, la feuille de route pour le concrétiser, la méthode dont les différents acteurs pourront y contribuer, les mécanismes à mettre en place pour y aller, et les moyens d’en vérifier la bonne exécution. Des gestes de bonne volonté pourront étayer cette annonce, pour obtenir l’adhésion des uns et des autres, instaurer un minimum de confiance. Il pourrait s’agir de l’organisation d’un dialogue en dehors des structures et personnalités contestées de l’ère Bouteflika, un dialogue qui peut cohabiter avec un exécutif transitoire. Y compris avec l’exécutif actuel, qui peut être conservé pour éviter le vide, mais qui n’aura pas de prise sur la suite des évènements.

Le contenu du projet de la deuxième république ne devrait pas poser trop de problèmes. Trente ans après octobre 1988, et après une décennie sanglante, et deux autres décennies chaotiques sous Bouteflika, le pays a à la fois changé et mûri. Il sait où se situe l’essentiel. Il ne devrait pas être difficile d’élaborer un consensus national sur l’édification d’un Etat de droit, dans lequel le pluralisme, les libertés individuelles et collectives, la séparation des pouvoirs, seront respectés, ainsi que des règles transparentes pour accéder au pouvoir, comment l’exercer et comment le quitter.

Un engineering délicat

Une fois cette matrice définie, se posera la question de traduire cela en textes, objet de la quatrième et ultime étape. Constituante ou référendum ? Dissolution des assemblées parlementaires ou non ? Quel calendrier législatif (loi électorale, loi sur les partis, etc.) ? Comment organiser les séquences ? Comment gérer l’économie pendant cette période délicate? Et, surtout, quels mécanismes pour aller à des élections libres et, par-dessus tout, équitables ?

Sur ce terrain, la définition d’un calendrier figé serait une erreur. Il faudra faire confiance au sens politique des acteurs de cette phase. En outre, le lancement d’un éventuel dialogue va créer une dynamique qui imposera de nouvelles priorités, débloquera des écueils qui paraissent aujourd’hui insurmontables, et, inversement, révèlera des difficultés aujourd’hui insoupçonnées.

Mais une évidence s’impose. L’engineering de cette étape sera très complexe. Les Algériens seront appelés à un effort particulier sur des terrains qu’ils connaissent peu : la négociation, le sens du compromis, la patience, le sens de la mesure. Ce type de processus est fragile. Beaucoup de facteurs peuvent le faire déraper à tout moment.

Mais en cette année 2019, l’Algérie dispose de deux atouts majeurs pour réussir : une armée qui a affirmé qu’elle fait un avec le peuple ; et une contestation qui a révélé le formidable potentiel la société algérienne.

Du régalien et du légitime, un texte de Mouloud Hamrouche

Onze semaines de hirak et la situation ne s’améliore pas en termes de perspectives et de stabilité, malgré l’ampleur et le pacifisme du mouvement unitaire du peuple tous ces vendredis.

 

Texte de Mouloud Hamrouche, publié dans le journal El-Watan, dimanche 5 mai 2019

http://bit.ly/2J5HrJY

 

Le peuple et l’armée sont seuls. Il ne faut pas qu’ils se tournent le dos ni se trouvent face à face. L’armée ne peut aller contre les aspirations du peuple.

Le peuple ne veut plus être gouverné comme par le passé à travers des façades «politiques» préfabriquées. Des façades investies de sans-scrupule, de sans-vergogne, de sans-responsabilité et de sans-éthique. Ce sont toutes ces façades et ces comportements illégitimes que le hirak a disqualifiés.

Le hirak est un mouvement historique né de cette crise majeure de gouvernance. Des semaines durant, il a maintenu son rejet sans ambiguïté du système et certaines de ses figures. Par ce rejet, le hirak récuse également une multitude d’omnipotences, de réseaux d’allégeances et d’obéissances qui opéraient par des violations des droits et des lois, et par la corruption et l’abus.

De ce fait, le peuple revendique son droit d’être gouverné par des instruments légaux de son choix, l’instauration d’un climat de liberté et une situation nationale de droit, de légitimité et de démocratie.

Pour cela, le hirak qui a délivré les Algériens des peurs, des prétendus et des préjugés ne peut être et ne doit pas être un facteur de blocage mais une source de restauration de la légitimité, de la légalité et de la responsabilité.

Il serait naïf de croire que le changement des hommes est la réponse et que leur remplacement par d’autres, honnêtes et engagés, garantirait les espérances du hirak. Le changement des hommes ne sera jamais déterminant. Ce ne sera jamais une garantie suffisante pour une bonne gouvernance et une bonne justice.

Dans cet ordre d’idées et pour une perspective légitime, la priorité doit aller à rétablir la norme légale, et à instaurer la vérification et le contrôle pour toute fonction, toute action et tout exercice de responsabilité. L’effort, la considération et la confiance doivent aller en priorité à substituer aux hommes une vraie Constitution, de vraies institutions exerçant de vrais pouvoirs d’autorisation, de régulation, d’habilitation, de contrôle et d’arbitrage.

Des hommes et des femmes élus peupleront demain ces institutions pour gouverner la société et l’Etat. Cela est la voie d’un vrai Etat démocratique de liberté et de droit. Cela est la solution et le schéma de contrôle de tout pouvoir par des institutions et non par des hommes.

A ce jour, l’omnipotence, la corruption, le passe-droit et l’abus pratiqués par et à travers des réseaux ont détruit toute forme de pouvoir légal et rationnel de gouvernement et de justice, et altéré les relations administrations-administrés, populations-autorités élues ou désignées.

La dimension des partis politiques, leurs structures et leurs organisations ne leur permettent pas de suppléer à autant de vides, de déficits en gouvernance, en contrôles et en vérifications, ni de suppléer à autant d’insuffisances en débat politique structurant, en culture de compromis et en discipline militante. C’est outrageant.

On peut crier, hurler, casser ou brûler, ça ne changera rien aux lacunes graves, aux fossés dangereux et aux absences mortelles de forces sociales et politiques organisées pour accompagner l’élaboration et la mise en place de nécessaires instruments, mécanismes et institutions ou à organiser des élections et à faire fonctionner une vraie justice.

Le hirak a heureusement, par son ampleur unitaire nationale et pacifique, réparé et retissé une partie importante de ces liens et rapports sociaux nationaux, mais pas ceux des légitimités gouvernantes.

Dès lors, il serait dangereux d’aggraver ces précarités et ces manques en légitimités, en gouvernances, en instruments, en régulations et en contrôles.

Il faut, de prime abord, en plus de la sécurité, une discipline légale, une forte adhésion sociale librement consentie et un effort sur soi et sur chacun.

Ces conditions permettront de maintenir la dynamique du hirak stable et pacifique durant les premières phases de tâtonnements, de prospections et de mise en place des instruments et mécanismes légaux, nécessaires à l’émergence des légitimités qui peupleront les institutions et occuperont les fonctions nationales pour gouverner la société, cheminer ses projets et concrétiser ses attentes.

Au risque de paraître un briseur d’enthousiasme, aucune solution ni aucune démarche ne peut être envisagée comme un kit à prendre ou à laisser pour un hirak pacifique et unitaire de cette ampleur et qui exige en plus un changement profond de mode de gouvernement.

Ce n’est pas au hirak de structurer les institutions et leurs schémas finaux, ni d’opérer de telles transformations. Nul ne peut également prédire, ni prétendre connaître, ni fixer à l’avance méthodes, processus et cheminements à lui seul ou imposer des a priori. Aucune partie, aucun parti ou groupe de partis, ne peut établir seul cette grande feuille de route.

Aucune partie, aucun parti politique ne peut suppléer seul à tant de failles et défaillances. Ce sont des déficits structurels et organiques évidents créés par un système de gouvernance fondé sur la peur, le mensonge, la dépolitisation et la déstructuration des liens sociaux il y a près d’un quart de siècle.

Il est plus que souhaitable que toute action, toute décision, toute mesure, toute attitude ou toute proposition soit observée et appréciée d’abord par rapport à la préservation de la dynamique unitaire du hirak et de la concrétisation de sa revendication principale. Ensuite, que toute démarche soit imprégnée de tous ces manques et ces défaillances.

Car beaucoup d’écueils guettent le hirak, l’armée, les élites, y compris celles qui font office de gouvernants. Le hirak ne doit pas s’estomper sans résultat ni déboucher sur de nouvelles impasses ou que des surenchères le mènent vers des récifs dangereux plus difficiles à maîtriser.

Ces écueils exigent la participation de tous à une élaboration collective des solutions sans a priori. Dans le concret, personne ne sait à l’avance quel cheminement prendre et quelle issue finale choisir.

Toute possibilité potentielle n’est qu’une chance qui aura besoin d’être vérifiée et confrontée aux dures réalités d’un dysfonctionnement politique grave du pays et de sa gouvernance.

C’est quoi une bonne solution politique ? C’est quoi une possible solution constitutionnelle ?

La Constitution ne recèle aucun instrument ni aucune mécanique de solution de crises ou de conflits. Des crises et des conflits de cette nature ont été, par le passé, solutionnés hors Constitution, chose que le hirak interdit aujourd’hui.

En quoi consiste une transition conduite par des personnalités honnêtes, compétentes et non impliquées ?

Toute instance de transition aura énormément de difficultés à embrayer sur des réalités et des pouvoirs, et à surmonter d’autres embûches et adversités.

En quoi une présidentielle avec un gouvernement d’union nationale ou un gouvernement qui gère les affaires courantes est elle différente ? Pourquoi prêter plus de compétences et de crédit à l’un ou inversement à l’autre ?

Pour quelles raisons une commission électorale ferait mieux que les précédentes ?

Toute élection ne débouchera jamais sur des garanties de sincérité et de fidélité tant que la structure chargée de toutes les opérations de préparation, des inscriptions, d’établissement de listes électorales locales et nationales, des registres de circonscriptions, de centres et de bureaux de vote ne soient pas revus, corrigés et certifiés par des autorités indépendantes croisées.

Toutes ces opérations sont des conditions sine qua non pour échapper au système qui a phagocyté la voie des urnes, nié toute représentation politique et dilué tout sens de responsabilité.

Toute autre garantie est éphémère. Tout autre engagement n’est que discours, sans nier pour autant des sincérités qui se sont exprimées. Le hirak a opéré des retraits de légitimités électorales et de confiances politiques.

Une vraie élection ne dépend pas d’un délai ni d’une date, mais de ces séries de travaux et de vérifications à faire réaliser. Autrement, toute élection sera une arme de déstabilisation massive à cause des confusions, des contestations ou de refus de reconnaissances de résultats.

Il y a une vraie entame et un vrai sujet à discuter. Il y a de fausses concertations pour de fausses pistes. Ne gâchons pas de vraies opportunités créées par le hirak, ne ratons pas de vrais rendez-vous avec de vraies chances pour notre pays.

Ces opportunités et ces chances résident dans le changement des pratiques et des habitudes mensongères que le système avait érigé en règles et en réflexes.

La question est et demeure : comment rendre le hirak, cette force de refus et d’opposition, une force de stabilité, de structuration et de contrôle ? Comment éviter que le hirak soit une force d’implosion et d’ambition ?

En délivrant un signal fort, un discours intelligible et concret sur des transformations profondes à opérer et à mettre en œuvre sous son regard vigilant, d’une justice libérée de toute tutelle, exceptée celle de la loi, des partis, de la presse et des organisations sociales civiles nationales et locales. Ainsi, le hirak ne sera pas nourri de radicalités, de clivages périlleux ni d’antagonismes primaires.

La revendication de l’application des articles 7 et 8 est pertinente. Il reste à obtenir un accord sur le comment, la forme, les méthodes de travail et le schéma final des institutions démocratiques, un avant-projet de Constitution et le mode de son approbation par une Constituante ou par un référendum.

En fait, l’article 7 comporte deux voies par lesquelles le peuple exerce sa souveraineté et demeure source de tout pouvoir. La voie électorale pour élire un Président et des élus et la voie référendaire pour l’adoption d’une Constitution et la création d’institutions (article 8).

Toutes ces questions ne peuvent être résolues par un pouvoir chargé du régalien dépouillé de sa légitimité électorale, ni par des partis, toutes obédiences confondues vu leur état organique et organisationnel.

La disposition relative au chef d’Etat intérimaire date de la Constitution de 1976 et a survécu à tous les amendements et modifications depuis pour une raison fondamentale, celle de faire garantir la pérennité et la régulation du régalien. Ne confondons pas la fonction d’un président de la République «élu» et celle de chef d’Etat intérimaire.

Ce dernier assure une mission régalienne institutionnelle. Il ne devrait assumer aucun pouvoir constitutionnel sur des institutions politiques souveraines. Celles en place et leurs composantes étaient déjà défaillantes et frappées d’illégitimité avant le 22 février.
Toute instance transitoire ou conférence nationale ne peut réellement exercer des missions régaliennes.

Le chef d’Etat intérimaire incarne et bénéficie de l’adhésion et de la discipline de tous les agents du régalien. Il assure des obligations de l’Etat algérien vis-à-vis des partenaires-clés et des puissances étrangères. Car, il ne peut y avoir de rupture dans ces missions, ces obligations et ces relations.

Tous les autres pouvoirs de gouvernement relèvent de la souveraineté citoyenne et restent tributaires d’une légitimation par voie électorale. Nul n’a le droit de contester l’exercice du régalien qui échoit au chef d’Etat intérimaire ; par contre, il n’a pas de pouvoir ni de légitimité pour mettre en œuvre les articles 7 et 8 de la Constitution.

Autrement dit, toute démarche ou toute élection restent tributaires de la participation et la contribution consensuelle de tous pour être et rester dans le sillage du hirak.
Une telle approche permet de ne pas contester le régalien, de bénéficier de forts engagements et contributions, d’obtenir une stabilité relative et de continuer à dire la volonté algérienne.

Personne n’a intérêt à agrandir toutes sortes de vides que connaît notre pays en termes de fonctionnement sociétal, politique et d’autorités publiques, ni de négliger toutes les chances, aussi minimes soient-elles.

Pondération, discernement et lucidité devraient être les maîtres-mots et le rester. Le réalisme s’impose à tous pour pouvoir surmonter tant de défaillances, tant de risques et tant de menaces.

La démocratie est la reine des compromis. Notre pays a cruellement besoin de compromis pour être gouverné, pour débattre, pour choisir et pour avancer.

 

Par Mouloud Hamrouche  , Ancien chef de gouvernement  (6 septembre 1989/3 juin 1991)