Quelques observations sur la marche des étudiants de mardi 27 août

1. La marche s’est déroulée dans une atmosphère relativement détendue. Pas de tension perceptible, pas de heurts. Dispositif de sécurisé présent, mais pas trop pesant.
2. Les manifestants étaient dans les 3.000. Un peu plus que les deux mardis précédents, m’a t-on dit.
3. Curiosité : les étudiants étaient peu nombreux. À vue d’œil, moins de la moitié. Forte présence de personnes d’âge mûr (profs ?).
4. Deux ou trois carrés bien organisés, disciplinés. Groupes partisans, structurés et encadrés à l’évidence.
5. Présence remarquée de barbus, qui déploient un zèle particulier à se fondre dans le hirak en reprenant ses mots d’ordre. Ils évitent soigneusement les slogans islamistes traditionnels.
6. Les slogans sont presque tous dirigés contre Gaïd Salah. Le chef d’état-major est devenu la principale cible des marcheurs de ce mardi.
7. Décalage assez net entre slogans (plutôt radicaux) et propos tenus lors de discussions, plus réalistes, plus souples.
8. Photos et posters de Bouragaa, et slogans réclamant sa libération.
9. Pas de présence affichée des partis. Un œil averti pouvait reconnaître des militants, mais c’était assez discret.
10. De manière générale, la marche m’a semblé sérieuse, grave même, moins folklorique que d’habitude (je n’ai suivi que 4 ou 5 marches d’étudiants, pas plus. Dont deux fois en compagnie de Lakhdar Bouragaa

Pourquoi le congrès de la Soummam fait polémique ?
Pourquoi la primauté du politique sur le militaire à posé problème ?
Éléments de réponse que j’ai pu reconstituer à partir de discussions avec des moudjahidine.

Sur le site de middleeasteye.net :

https://www.middleeasteye.net/fr/opinion/algerie-plus-de-soixante-ans-apres-le-congres-de-la-soummam-la-relation-entre-le-politique

Sur ma, page facebook:

https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=10156933868404425&id=703359424

Un délire médiatique : Vous rappelez-vous le marché d’esclaves en Libye ?

Il y’a un peu moins de deux ans, en novembre 2017, le monde était révolté par une information venue de Libye : un marché aux esclaves était apparu dans ce pays. On y vendait des migrants clandestins issus de pays subsahariens.
Reprenant une vieille tradition datant de plusieurs siècles, les populations du nord avaient, à la faveur de la crise libyenne, renoué avec une pratique criminelle qui avait longtemps marqué les relations entre les populations du nord et celles subsahariennes.
Les bonnes consciences, les nouveaux colons et les bobos avaient protesté à l’unisson contre le retour à ces pratiques criminelles, spécialité des populations arabo-berbères, paraît-il.
Le temps à toutefois révélé que tout cela relevait du délire. À partir d’images approxatives, un montage odieux a été réalisé, débouchant sur un coup médiatique exceptionnel.
En effet, les libyens, victimes de la situation dans laquelle plongeait leur pays, étaient transformés en criminels. On leur fait non seulement assumer les conséquences criminelles de la guerre livrée à leur pays, mais aussi des actes fictifs qui en font des criminels définitifs contre lesquels on peut utiliser tous les moyens.
Non. Il n’ya pas de marché aux esclaves en Libye. Il y’a des migrants qui traversent un territoire sans État, un pays de non droit, où les plus vulnérables subissent les affres traditionnels de ces situations: trafic d’êtres humains, chantage, rançonnement, proxénétisme, exploitation par des réseaux mafieux ou terroristes, etc.
Plus loin, l’Europe s’est fermée face à ces populations en détresse. Mais l’Europe a trouvé dans cette histoire d’esclavage un moyen de faire baisser la pression humanitaire qu’elle subissait.
Ce que j’en tire comme conclusions personnelles:
Que des européens ou des américains s’indignent après la diffusion de cette information, c’est de bonne guerre. Ils sont dans leur rôle. Les uns sont manipulés, les autres sont complices.
Leur intérêt est, de manière cynique, de rejeter sur les victimes libyennes la responsabilité d’un crime fictif pour faire oublier le vrai crime, celui de L’OTAN qui a détruit l’Etat libyen et provoqué le désastre qu’on sait.
Mais que des africains se laissent aller à cette tendance à tout gobet, à tout dénoncer, à suivre aveuglément une propagande rodée, sans verifier, sans mesurer les faits et leurs conséquences, relève d’une attitude plus problématique.
Complicité ou bêtise ?
Le résultat est le même.

Bouragaa et Bounaama

Le 8 août, c’est l’anniversaire de la mort de Si Mohamed Bounaama, commandant de la wilaya IV, tombé en 1961 au cœur de la ville de Blida.
Si Mohamed Bounaama, c’est le chef de wilaya avec lequel Lakhdar Bouragaa était le plus proche. Leur relation était fusionnelle, particulièrement après l’affaire de l’Elysée, où ils ont tous deux joué un rôle clé pour rétablir la situation.
En cette date anniversaire, on avait pris l’habitude d’aller, en compagnie de Lakhdar Bouragaa, à la cérémonie organisée à Blida, à la maison des Naïmi, où une stèle a été érigée sur les lieux même de l’accrochage.
On allait parfois, plus, rarement, à Bordj Bounaama, dans l’Ouarsenis, fief de Si Mohamed Bounaama.

C’était, avec le pèlerinage de Ould Bouachra, le 5 mai, pour commémorer l’anniversaire de la mort de Bougara, un des grands moments d’émotion qu’offrait le compagnonnage de Si Lakhdar.
On a souvent fait le projet d’aller à Bab El-Baccouche, mais on n’a jamais pu y aller ensemble, en raison de la situation sécuritaire. On avait convenu d’y aller cette année, à l’occasion du 5 juillet. J’y suis allé avec mon fils Amine, mais sans Bouragaa.
Ce 8 août, on n’ira ni à Blida, ni dans l’Ouarsenis.
Lakhdar Bouragaa est en détention depuis le 29 juin.

Sortie de crise : s’inspirer du 1er Novembre et de la Soummam

Article publié sur le site TSA:

Abed Charef

 

Présidentielle ou transition ?

Faut-il négocier, comme le suggère M. Benbitour, pour éventuellement faire ces concessions réciproques et couper la poire en deux ?

Faut-il, comme le préconise Saïd Saadi, désigner des délégués du hirak, pour organiser des assises et aller vers une périlleuse mise en place de nouvelles institutions en dehors de tout ce qui existe?

Faut-il dialoguer, en incluant le plus de monde possible, pour aller à une solution qui ne fasse pas pleurer le berger et n’affame pas le loup, comme le demande le MSP ?

Alors que la contestation populaire boucle bientôt son sixième mois, force est de constater que le débat politique n’a guère avancé en Algérie. Entre ceux qui demandent le départ des deux ou trois B, ceux qui exigent des préalables avant de dialoguer, entre un patron de l’armée qui fixe comme seul objet du dialogue l’organisation d’une élection présidentielle dans les plus brefs délais, et ceux qui estiment que le départ de ce même patron de l’armée est la clé pour débloquer la situation, il est difficile d’entrevoir un début de solution. C’est un paradoxe d’autant plus troublant que le 22 février est supposé avoir débloqué une situation qui semblait figée.

Visions contradictoires

Cette confusion est le résultat de perceptions contradictoires de la nature de la crise, et donc des solutions à apporter. A part la formule générique « changer de système », tout le reste fait polémique. D’où la difficulté de s’entendre sur les remèdes à apporter, le calendrier à mettre en place, les acteurs qui doivent y participer, et comment organiser les séquences pour la construction de cette nouvelle Algérie.

Pour le chef d’état-major de l’armée, le général Gaïd Salah, engagé dans une guerre contre ce qu’il appelle la iissaba, priorité doit être accordée à la neutralisation puis l’écrasement des groupes qui gravitaient autour du pouvoir durant un quart de siècle, symbolisé par la toute-puissance du général Toufik Mediène. Les éliminer, détruire leurs relais, leur puissance économique et financière, leurs médias, c’est, pour lui, la mère des batailles. Tout projet doit être envisagé sous cette optique. A l’inverse, toute action qui déroge à cette règle est considérée comme hostile. Le travail est entamé, mais à terme, c’est un président élu, donc légitime, qui seul peut maintenir ce cap.

Pour le hirak, il est impossible d’organiser une élection équitable dans les conditions actuelles. Les hommes et les mécanismes de la fraude sont encore là, et il n’est guère possible de les contourner. Les garanties offertes par le pouvoir ne sont pas suffisantes.

Pour des élites, très présentes dans le champ politique et dans les médias, mais pas assez implantées au sein de la société, aller à une élection risque de déboucher sur un résultat incontrôlable. Il est préférable donc de négocier sur un terrain maitrisé avant de s’engager dans la grande aventure du vote populaire.

Crise globale, solution globale

On peut multiplier les exemples de ces analyses, qui peuvent reposer sur un argumentaire solide, mais qui se rejoignent toutes sur un point : elles abordent la crise selon un prisme particulier, et proposent des solutions en conséquence, des solutions fragmentaires, partielles, incomplètes. Une présidentielle, par exemple, permettrait de régler la question de la légitimité du chef de l’Etat, mais règle-t-elle pour autant la question de la place de l’armée, des institutions, des libertés, etc. ?

Une constituante peut déboucher sur un texte acceptable, mais aura-t-on vraiment un texte adapté à la société algérienne, à son état de développement, ou s’agira-t-il d’un texte de compromis, énonçant de jolis principes mais inopérant, car totalement décalé de la réalité algérienne?

La complexité de la situation est telle qu’il faudra poser, et se poser les questions, toutes les questions, puis procéder à la simplification nécessaire en vue d’apporter les réponses adéquates. Le pays connait une crise politique, une crise de représentation, une crise institutionnelle, une crise de confiance, une crise de légitimité, etc.

Face à une crise d’une telle ampleur, le hirak a débloqué la situation. Il a ouvert des pistes, et permis une sorte de mise à niveau du pays. Pas de 4ème ni de 5ème mandats, départ du président Bouteflika, neutralisation des principaux acteurs de l’ancien pouvoir. Mais le hirak n’apportera pas les solutions. Il faudra les inventer, grâce à une concertation entre le pouvoir et les élites, celles du pouvoir et des oppositions.

Elaborer un nouveau consensus national

Cela se fera en posant les bonnes questions, et en y apportant les bonnes réponses. Etant entendu qu’une bonne réponse est celle qui puisse faire consensus, satisfaire le plus grand nombre, et non satisfaire une catégorie, une frange sociale, un courant de pensée ou une quelconque caste, aussi éclairée soit-elle.

De quoi a besoin l’Algérie aujourd’hui ? D’un Président ? D’une constitution ? D’une transition ? D’un parlement ? D’une loi électorale ? D’un panel ? D’une dawla madania ?

L’Algérie a besoin de satisfaire des revendications assez simples, largement exprimées par la contestation populaire : un Etat de droit, un pouvoir légitime, respectueux des libertés individuelles et collectives, des Droits de l’Homme et de la dignité des citoyens, une séparation claire des pouvoirs, une justice indépendante, un respect strict de la liberté d’opinion, de la presse et de l’action politique et associative, l’égalité devant la loi, un minimum de justice sociale et d’efficacité économique.

 

S’inspirer des grands succès historiques

Ce sont les termes de ce qui peut constituer un nouveau consensus national. Cela peut être obtenu dans un document à faire adopter par une conférence nationale crédible. Il s’agira d’une déclaration solennelle, similaire à celle du 1er novembre 1954, qui consacrera ce qui unit les Algériens. Ce serait un texte court, un texte fondateur, énonçant des principes et des objectifs, et définissant ce qui va lier l’ensemble des acteurs politiques et sociaux.

Ce texte sera mis en musique à travers une nouvelle constitution, et une série de textes législatifs : lois sur les partis, les associations, la presse, loi électorale, etc. Il ne s’agit pas de voter des textes selon le rapport de forces du moment, mais des lois susceptibles de traverser le temps.

La conférence qui adoptera le document de référence pourra, soit confier l’exécution de la lettre et de l’esprit de ce texte aux institutions en place, soit désigner de nouvelles institutions chargées de les concrétiser. Ce ne sera pas une période de transition, mais une ère de transformation politique majeure.

Une nouvelle constitution pour un siècle

Au cœur de ce nouveau dispositif, figure la nouvelle constitution. Le pays doit se donner le temps d’en débattre, pour adopter un texte qui tiendra au moins un demi-siècle. Ce sera un texte dépouillé de tout ce qui est superflu, et tenant compte à la fois du présent et de l’avenir. Une constitution ne doit pas gérer les équilibres politiques et institutionnels du moment, mais doter le pays des institutions nécessaires pour arbitrer tous genres de conflits.

Dans quel ordre adopter cette constitution et ces nouvelles lois ? Il n’y a pas de réponse toute prête. Ce sera à l’équipe chargée de gérer cette période de transformation d’apprécier. Mais au final, le résultat sera l’équivalent de ce qu’a été le congrès de la Soummam par rapport à la déclaration du 1er novembre. La première a défini un cap, un objectif à atteindre, et jeté l’embryon d’organisation pour y arriver. Le second a mis en place les institutions, les principes, les mécanismes et l’ingénierie politique, militaire et diplomatique devant y mener.

La conférence nationale qui adopterait le manifeste de cette Algérie nouvelle peut se tenir dans un délai de six mois. Il faudra ensuite près de deux ans pour adopter l’ensemble du dispositif législatif et constitutionnel, en veillant à sa cohérence. Ce serait le résultat d’un nouveau consensus national, qui permettra au pays d’échapper aux polémiques du moment, de débattre des questions de fond engageant l’avenir du pays, et d’apprendre à construire des projets de manière méthodique, en se donnant le temps nécessaire.

Il serait, par exemple, nécessaire d’entamer le projet de construction de cette nouvelle Algérie par une constitution dont découleraient les nouvelles lois, ce qui faciliterait la cohérence de tout le projet. Mais rien n’empêcherait de commencer par des lois, en veillant à ce qu’elles restent dans l’esprit du hirak, pour se donner le temps de débattre d’une constitution susceptible de traverser les décennies, voire les siècles.

 

Vu sous cet angle, le projet Algérie change complètement d’optique. Les priorités changent radicalement. Les polémiques sur l’idée d’un panel, sa composition et sa mission deviennent obsolètes. On ne se demandera plus s’il faut dialoguer ou négocier, mais comment il faudra construire cette nouvelles Algérie. L’opposition dawala madania contre dawla aaskaria disparaitra au profit d’une dawla forte de toutes ses institutions.

Les préalables ne concerneront plus la libération de détenus, ou le départ de quelques dirigeants. Ils porteront, d’un côté, sur la nécessité pour l’armée d’endosser complètement les revendications à la justice, à la liberté et au changement de système exprimées par la contestation populaire ; d’un autre côté, pour les oppositions, y compris le hirak, les préalables consisteront à changer d’optique et de méthode, pour sortir du refus systématique, et entamer une nouvelle phase, celle de la maturité, qui les mène à la construction du nouveau consensus national.