Le peuple peut prendre le pouvoir le 12 décembre

Lettre ouverte à Mustapha Bouchachi

Cher ami,
L’Algérie vit des moments exaltants. Depuis le 22 février 2019, grâce à une formidable contestation populaire, le pays a réussi une fabuleuse mise à niveau éthique et morale, et a neutralisé le cœur des réseaux de l’ancien pouvoir.
Toi qui as traversé dans l’honneur et la dignité les terribles années 1990, puis l’humiliante ère Bouteflika, tu mesures pleinement le besoin qu’avait le pays de ce sursaut de dignité, et tout ce qu’il représente dans l’histoire que nous vivons.
Mais aujourd’hui, il faut aller plus loin, plus vite. Je t’invite à une réflexion sur la possibilité de saisir les opportunités qui s’offrent au pays, et notamment celle-ci : Le peuple peut prendre le pouvoir le 12 décembre prochain.
Une fenêtre de tir unique s’offre à l’Algérie. Certes, la marge est étroite, les délais très courts, les acteurs non préparés, mais la possibilité pour le peuple algérien de reprendre ses destinées en mains, pour construire un Etat de droit, avec des institutions pérennes, à la faveur de l’élection présidentielle du 12 décembre 2019, est réelle.
Une victoire d’un candidat du peuple est possible le 12 décembre prochain, à cinq conditions :
1. Organiser une mobilisation massive autour d’un candidat du peuple, qui défendra un programme consensuel limité : élaboration d’une nouvelle constitution consacrant la séparation des pouvoirs, adoption de nouvelles lois sur les élections, la presse, les libertés, les associations, garantir l’indépendance de la justice, la liberté d’opinion, de la presse et d’expression, et surtout institutionnaliser le pouvoir.
2. Le hirak doit sortir de cette position défensive, radicale, confortable mais improductive. Il est nécessaire d’innover, d’oser de nouveaux horizons, de s’engager dans quelque chose d’inédit. L’heure est venue de prendre les risques que la situation impose. La contestation populaire a permis au pays de réaliser une formidable avancée, mais cette contestation se cantonne dans le refus. Elle doit passer à une autre étape, celle de l’élaboration d’un projet consensuel.
3. Accepter de mettre de côté tout ce qui est clivant, source de divergences, pour se consacrer à ce qui est fondamental. Quand elle était à son apogée, la contestation populaire avait des revendications consensuelles auxquelles il est nécessaire de revenir. Autrement, le hirak perdra irrémédiablement de sa force morale et politique.
4. Envisager de construire un projet avec l’armée, pas contre l’armée, ni sans elle. Vouloir imposer un projet contre la volonté de l’armée n’a pas de sens. Le faire sans elle est risqué. L’armée a montré de réelles dispositions, même si, par moments, elle privilégie son propre agenda, avec des choix qui entravent la construction d’un projet démocratique. Mais une convergence entre agenda de l’armée et volonté populaire est possible.
5. Une disqualification des candidatures éventuelles du pouvoir et celles, parasites.

Si le peuple a un candidat, aucun postulant du pouvoir ne pourra remporter l’élection présidentielle sans une fraude massive. Dans la conjoncture actuelle, organiser une fraude massive comme c’était la tradition, c’est déclarer la guerre au peuple, ce que l’armée ne peut pas faire. Ce serait trop risqué.

Battre le candidat du pouvoir
Les candidats du pouvoir sont aujourd’hui trop disqualifiés pour espérer remporter la présidentielle du 12 décembre. Il n’y a pas un candidat écrasant, ni un appareil électoral capable de garantir une victoire.
Prenons le cas de M. Abdelmadjid Tebboune, présenté comme un potentiel candidat du pouvoir. Il n’a pas de base électorale, pas de parti à sa disposition, pas d’appareil électoral, peu de réseaux, si ce n’est ceux de l’ancien pouvoir. Il n’a aucune chance de remporter la présidentielle s’il ne bénéficie pas d’un appui massif de l’administration et des réseaux d’allégeance.
Une forte mobilisation autour d’un candidat du peuple peut neutraliser, sinon détruire ce soutien en faveur de M. Tebboune. En tout état de cause, l’armée ne peut valider une option Tebboune si une alternative populaire est présente. La victoire de M. Tebboune ne serait possible que par défaut, avec l’absence d’une candidature populaire et le rejet des autres candidats.
L’idéal serait que le peuple désigne son candidat avant le dépôt des candidatures. Il serait alors possible de demander aux candidats potentiels de l’opposition de s’abstenir, pour laisser le candidat du peuple seul face à celui ou ceux du pouvoir. Ils pourraient même être associés à la victoire.

Une autre stratégie

Prendre le pouvoir exige une nouvelle stratégie. C’est là que réside la difficulté. Il faut aller à la conquête du pouvoir, non se contenter de recenser les tares du système, les erreurs du gouvernement et les défaillances dans la gestion. Il faut passer à une stratégie qui permette d’acculer les réseaux d’allégeance, les réduire à la défensive, les assiéger pour neutraliser leur capacité de nuisance ; une stratégie qui oblige aussi les alliés éventuels du peuple à se démarquer, à s’aligner sur ses revendications et à s’engager avec lui.
Il n’est pas nécessaire d’amener l’armée à une abdication politique. Ce serait même dangereux. Il s’agit d’adopter une démarche que l’armée ne pourra qu’accompagner, car ce sera celle de la raison, du consensus, du patriotisme.
A contrario, adopter des attitudes inutilement agressive envers l’armée et son commandement, véhiculer des slogans insultants, développer des comportements hostiles sans autre but que de prouver son radicalisme, ne mène qu’à l’incompréhension, source de malentendus et de conflits aussi inutiles que destructeurs.

Tout plaide pour que cette démarche soit possible. Pourtant, je suis pessimiste. Ou plutôt sceptique.
Pour cinq raisons :
1. L’absence de maturité des acteurs politiques. Beaucoup de personnalités, de partis, d’hommes d’influence, n’arrivent pas à classer les priorités, à distinguer le fondamental du secondaire, à établir cette différence fondamentale entre stratégie et tactique. Beaucoup s’attachent à des revendications secondaires partielles, partiales, au détriment de ce qui est fondamental.
2. Des acteurs politiques seront contre cette démarche parce qu’elle signerait leur déclin, voire leur fin. Beaucoup d’acteurs politiques d’aujourd’hui ne vivent que par la crise, par ses effets, par les faux débats et les faux conflits qu’elle génère. La poursuite de la crise leur offrirait une visibilité qui serait impossible si le pays entrait dans une nouvelle ère.
3. Des intérêts non nationaux, des stratégies non nationales, se sont greffés sur la crise actuelle. Des acteurs politiques algériens, partis, personnalités, s’inscrivent clairement dans des agendas non algériens. Une solution nationale à la crise les pénaliserait.
4. Le manque de confiance, la suspicion, la peur, paralysent les acteurs politiques. Nombre d’hommes d’influence admettent, en privé, qu’il est possible d’opérer, de faire autrement, mais ils n’osent l’exprimer publiquement, de peur d’être pris à partie par la masse. C’est le résultat terrible de l’ère Bouteflika où la moindre velléité de faire avancer le débat déclenche une avalanche de critiques et d’insultes, particulièrement sur les réseaux sociaux.
5. Nombre d’acteurs politiques ont des agendas incompatibles avec la sortie de crise. Il y a ceux qui veulent accéder au pouvoir, ceux qui veulent participer au pouvoir, ceux qui veulent négocier leur place avec ou au sein du pouvoir, ceux qui vivent de la rente qu’offre leur position envers le pouvoir, etc. Tout ce monde a des agendas qui peuvent être mis mal par une démarche sérieuse de sortie de crise. Ils redoutent qu’une démarche osée pour une sortie de crise perturbe leur agenda.

Cher ami,
Je sais que la démarche générale au sein du hirak est de refuser la présidentielle du 12 décembre. Je sais que les conditions posées pour aller à la présidentielle ne sont pas toutes réunies. Je sais également que ce n’est pas la solution que tu préconises. Je sais que le fond et la forme sont totalement imbriqués.
Je suis cependant convaincu que le peuple peut envisager de détourner à son profit cette opportunité, du moment que le cap vers la démocratie, l’Etat de droit, les libertés, l’indépendance de la justice et de la presse, est maintenu.

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4 Commentaires

  1. Merzouk M

     /  30 septembre 2019

    Pour commencer, je souhaite d’emblée écarter un malentendu, dans l’armée il y a les troupes composées pour l’essentiel par des appelés c’est à dire les enfants du peuple, qui souffrent comme tous les autres algériens, il y a une minorité d’officiers intègres pour l’essentiel travailleurs et silencieux, toutefois le commandement militaire est composé de rapaces, de criminels, pour la plus part ennemis de la liberté, ennemis du peuple, sinon on ne pourra pas expliquer l’Etat du pays aujourd’hui, j’admire l’optimisme que vous avez développé tout au long de ce papier, il mérite respect, pour ma part je préfère resté tragique et voire les choses comme elles se présentes, car la prise de la citadelle que vous proposé au peuple n’est pas chose facile, un millier de « si » conditionne l’opération, une administration corrompue et asservie dont l’art et « l’excellence » sont la fraude et la triche, le fichier électoral bourré de faux électeurs, certaines spécialistes parlent de 3 à 4 millions de faux électeurs laissés à la discrétion de la l’administration, le vote des corps spéciaux comme les militaire, gendarmes et policiers, le vote de l’administration, qui contrôlera le ministère de l’intérieur, qui contrôlera les urnes, en fin de compte le peuple n’est pas armée, ne dispose pas de la violence légitime de Max Weber, le peuple n’est pas formé, n’est pas préparé à ce genre d’opération, l’écueil majeur reste enfin le commandement militaire, les grands fraudeurs, comment imaginez vous une élection possible avec 3ami Saleh à la tête de l’armée, comment imaginez vous une élection propre avec des Bedoui, des benSaleh, je sais que vous allez me dire : qui ne tente rien n’a rien, certes mais comme dit le dicton, mieux vaut se munir d’une longue cuillère quand on s’attable avec le diable, pour ma part en tant que citoyen lambda qui tente de suivre les choses avec ses moyens, je pense que la solution doit commencer par une période transitoire dirigée par des gens comme Mouloud Hamrouche, hélas il n’y a pas beaucoup comme lui, il est intègre, patriote, connais très bien la maison, c’est un Homme non clivant, capable de construire un consensus autour de l’essentiel, nous devons reconstruire les institutions, reconstruire la confiance entre le peuple et son Etat, mettre une place une vraie constitution, remettre l’armée à sa mission, mettre en place de véritable services pour protéger le pays, établir des règles que tout le monde doit accepter, les libertés individuelles et collectives indiscutables, liberté de pensée et de croire, liberté d’entreprendre, au bout de cinq ans, le pays reprendra une confiance et sera d’une certaine façon préparé aux joutes électorales, après que les impétrants rentres en scène et que le meilleur gagne et vive l’Algérie belle, radieuse, libre et prospère comme nous l’aimons.

    Réponse
    • Bonjour.
      On peut continuer à énumérer les tarés du système. Je le fais depuis si longtemps que je me rappelle plus quand j’ai commencé à le faire.
      Aujourd’hui, J’ai fait un autre choix. Regarder ce qui se passe depuis le 22 février. Le hirak a libéré l’armée et le peuple. Le noyau central de l’ancien pouvoir a été neutralisé. L’armée a promis que pas une goutte de sang ne va couler.
      Trois choix sont possibles.
      1. Demander tout et tout de suite.
      2. Aller à la confrontation pour imposer un changement de système.
      3. Tenter une jonction peuple-armée, de manière pragmatique, en exploitant la dynamique en cours. Faire preuve de souplesse dans la forme, ne rien céder sur le fond.

      Réponse
  2. Merzouk M

     /  30 septembre 2019

    Bonjour,
    La lecture attentive de l’histoire nous donnes souvent des clés pour comprendre le présent, avec une certaine finesse on peut même prévoir certains scénarios pour le futur, le mouvement national à tenter tous avec le colon, en se berçant d’illusions pendant des décennies, le colon de son côté promis le matin ce qu’il brise le soir venu, jusqu’au jour où une poignée de jeune déterminés ont décidé de croisé le fer, c’est ainsi et pas autrement qu’a pris fin la terrible nuit coloniale qui à durer 132 ans, aujourd’hui nous sommes devant le choix soit de sauver le pays, soit de le laisser entre les mains prédatrices et ennemies qui le mèneront à coup sûr vers les abîmes, personnellement, je ne comprends pas comment peut-on établir un compromis avec les militaires, s’ils sont patriotes comme le prétend 3ami Saleh et aiment vraiment le pays ! je doute fort, comment peuvent-ils être sourd et muet devant la demande de changement exprimé par le peuple ? Comment peuvent-ils être à ce point aveugle devant l’état de notre pays ? Comment peut-on faire confiance au commandement qui a protégé et accompagné quatre mandats de prédation et de destruction de l’Etat national ? Comment peut-on être haut gradé de l’ANP et se mettre au garde à vous devant un cadre un certain 5 juillet, pourtant un million et demi de personne ont péri pour sortir l’algérien de l’esclavage, La politique est l’art de la vision et de la stratégie, on peut souvent se tromper de vis-à-vis que nous connaissons mal ou peu, c’est grave de se tromper de gens qui sont là depuis 1957, il faut un moment ou un autre croiser le fer avec cette clique, toute les dictatures qui se sont effondrées en Europe et en Amérique latine sont le fait soit de la pression externe comme en Europe pour des considérations idéologiques de l’époque l’Ouest contre l’Est et l’UE qui avait des ambitions mondiales, je cite les colonels Grec, l’Espagne, le Portugal, la Pologne, …, soit par de terribles affrontements entre la junte et le peuple comme en Amérique latine, pour ma part je ne veux aucune aide étrangère pour notre pays, un moment ou un autre il va falloir croiser le fer.

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