Le hirak doit se poursuivre. En mieux

Le hirak doit se poursuivre.
Je marcherai encore demain, vendredi 31 janvier, pour un État de droit, pour les libertés, pour l’institutionnalisation et la séparation des pouvoirs, pour la libération du champ politique et des médias, pour l’indépendance de la justice.

Le hirak doit avancer. Sortir des dogmes. Sortir de l’impasse actuelle. Sortir de la folklorisation. Sortir de cette tendance à marcher pour marcher. Se libérer des appareils qui veulent l’étouffer.

Le hirak doit faire plus. Faire mieux. Ouvrir des débats, non les interdire. Énoncer des valeurs, des normes, des rêves, non voter des résolutions, édicter des fetwas.

J’ajoute tout de même ceci: la propagande des hirakman est devenue ridicule. À force de s’enfoncer dans l’activisme, ils ont perdu le sens du réel. Ils confondent l’essentiel et le secondaire. Ils mentent autant que le pouvoir: j’ai participé à une marche où on était exactement 53 au début de la marche, j’ai lu qu’on était des milliers.

احشموا

Ces mensonges faussent l’analyse, poussent à faire deauvais choix, decredibilisent la contestation populaire et provoquent un rejet chez les Algériens.

Quand le hirak des appareils tue le hirak populaire

Allons-y. Il faut crever l’abcès.

Où en est le hirak? Est-il en train de reculer? Pourquoi?

Pourquoi récuse-t-il toute action, toute idée innovante, comme s’il était partisan de cette formule salafiste: كل محدثة بدعة، وكل بدعة ضلالة، وكل ضلالة في النار

Abed Charef

 

Le hirak est beau, pacifique, unique. S’émerveiller devant ce formidable mouvement populaire qui a libéré les Algériens, leur armée, leurs élites, qui leur a redonné confiance et réhabilité la politique, est légitime. Envisager que ce formidable élan populaire débarrasse le pays de son système et de ses mafias, après avoir balayé quatrième et cinquième mandats, est salutaire. Rien n’empêche, dès lors, qu’il ouvre la porte à l’établissement d’un système nouveau qui respecterait les règles de la démocratie, les libertés, l’indépendance de la justice, la liberté de la presse, les Droits de l’Homme et la séparation des pouvoirs. C’est là est un objectif partagé par les Algériens dans leur écrasante majorité. Marcher tous les vendredis pour le concrétiser et contribuer au changement attendu relève d’un militantisme admirable.

Cet élan populaire a provoqué une vague de changement, des moments d’enthousiasme, de communion, de fraternisation, d’autres plus difficiles, des moments de reflux, de doute, de tension.

Ok.

Et après ? ومن بعد؟- On fait quoi?

Faut-il rester dans cette béatitude, maintenir un optimisme démesuré, se contenter de marcher et de dire yetnehaw_ga3, en attendant que le régime tombe, et que l’armée supplie les leaders du hirak à prendre le pouvoir pour sauver le pays ?

Cela fait des mois que des animateurs autoproclamés du hirak ont imposé le silence dans les rangs. Toute innovation est rejetée, et considérée comme synonyme de trahison. Ils semblent obéir à cette formule salafiste :

كل محدثة بدعة وكل بدعة ضلالة وكل ضلالة في النار

Ouvrir un débat sur les élections ? C’est faire le jeu du système. Parler des articles 7 et 8 de la constitution ? Rejeté globalement et dans le détail, car seule la transition et la constituante ont droit de cité. Essayer de comprendre pourquoi l’armée, initialement favorable au cinquième mandat, a adopté un changement radical ? C’est juste un moyen pour Gaïd Salah de se protéger et de rester au pouvoir. La vague anti-corruption ? C’est un règlement de comptes entre anciens corrompus.

Bref, les réponses étaient fournies clés en mains. Elles ne toléraient pas de débat, encore moins de remise en cause. Il fallait répéter bêtement que le hirak était la huitième merveille du monde, et que le reste, c’était un monde de corrompus, de monstres et de voleurs. La révolution n’admettait aucune marge d’erreur, car « elle pose, lucidement et raisonnablement, les vrais problèmes du pays ». Elle « préconise, de façon claire et déterminée, les vraies solutions : la transition pacifique et ordonnée du régime actuel vers un régime démocratique engagé dans l’édification de l’Etat de droit ».

Et si on a le malheur de dévier de cette pensée officielle ? De penser, par exemple, que la transition n’est pas une si bonne idée ? D’estimer que l’expérience tunisienne n’est pas forcément adaptée à l’Algérie ? Là, on devient un hérétique, quelqu’un qui a forcément « vendu le match » pour se mettre au service de Gaïd Salah.

L’écrivain Kamel Daoud, violemment pris à partie après une chronique sur les incertitudes qui planent sur le hirak, a vivement réagi à cette chasse aux sorcières : « Comment certains peuvent prétendre lutter pour la liberté et refusent déjà la liberté d’opinion? Comment peut-on vouloir changer le régime et déjà lui ressembler? Comment prétendre vouloir une algerie nouvelle mais en refusant les différences, les qualifiant de traîtrises ? »

A ceux qui lui reprochent d’estimer que le hirak a échoué, il répond sèchement.

« Depuis toujours le Régime a été censeur, inquisiteur, violent contre l’opinion contraire. Comment aujourd’hui certains, sur les réseaux sociaux, peuvent prétendre lutter contre lui en reproduisant ses habitudes au nom du soulèvement? »

 

Insupportable pression

Mais Kamel Daoud est un écrivain connu, il a les moyens de se défendre, et, à la limite, la polémique ne fait qu’entretenir le buz autour de ses écrits. Mais combien d’autres militants, plus modestes, sont contraints au silence, pour se soumettre aux canons de la pensée hirakienne qui n’offre aucune marge ? Comment peuvent-ils tenir face à des faiseurs d’opinion renommés qui restent toujours populaires malgré leurs déboires ? La pensée hirakienne a ainsi validé des leaders d’opinion qui ont annoncé la victoire imminente du hirak, le départ du général Gaïd Salah, la non-tenue de la présidentielle, la victoire de Azzeddine Mihoubi, un désaccord au sein du commandement de l’armée. Elle a même validé des analystes qui ont relayé des appels à destituer le chef d’état-major de l’armée, après en avoir fait un monstre corrompu et vendu aux Emirats Arabes Unis.

Tout était permis, à condition de se retrouver dans la logique de la propagande du hirak. Mais toute idée critique, tout recul, était interdit.

L’auteur de ces lignes s’est retrouvé un jour dans une marche entre un ancien député FLN et un ancien député RND, alors que devant lui, marchait un groupe d’anciens du FIS comprenant un élément de l’AIS, que beaucoup considèrent, à tort ou à raison, comme un transfuge du DRS. Cela pose évidemment des questions sur ces foules qui manifestent. Qui sont ces gens ? A quels courants politiques ils appartiennent ? A quels réseaux ils obéissent ? S’agit-il d’une classe moyenne étouffée par la bureaucratie, de travailleurs aspirant à une meilleure répartition des richesses, ou est-ce un mouvement transversal dépassant les clivages pour revendiquer un objectif commun ? Il n’y a pas réponse. Principale raison : ces questions sont interdites. Il ne s’agit pas d’une attitude mesurée, selon laquelle il y a des priorités, avec nécessité d’établir une hiérarchie des revendications dans un souci d’efficacité. Non. Il y a interdiction totale d’évoquer ces questions.

Une vision binaire

Avoir un point de vue nuancé n’est pas acceptable. Dire ceci, par exemple, n’est pas suffisant : « Pour l’heure, le hirak est affaibli. Mais c’est, d’une certaine manière, la rançon du succès. Ce qui a été obtenu est d’abord le résultat de la contestation populaire, même si l’armée a surfé sur la vague du hirak pour faire le ménage ». Il faut aller plus loin, car même cette autre d’affirmation n’est pas suffisante : « La plupart des revendications du mouvement ont été concrétisées : départ du président Bouteflika, départ des trois B, élimination des grands réseaux de corruption et de prébende de l’ère Bouteflika, réaffirmation de la souveraineté du peuple à travers l’article 7 de la Constitution, le tout sur une vague pacifiste et de fraternisation entre les contestataires et l’armée ».

Rencontrer le président de la République ? Tout de même pas !

Cet interdit prend une nouvelle dimension quand un ancien Chef de Gouvernement est interpellé parce qu’il a accepté une invitation à rencontrer le président Abdelmadjid Tebboune, une invitation pourtant sans aucun engagement, ni déclaration favorable ou défavorable. Le blogueur Nejid Belhimeur décèle « un problème de cohérence » chez Mouloud Hamrouche, un homme connu pour sa probité totale et son refus de toute compromission avec le pouvoir. Selon le blogueur, « en acceptant l’invitation de Tebboune, on peut dire, sans exagération, qu’il (Hamrouche) trahit l’analyse cohérente qu’il a constamment faite de la situation politique durant les dernières années. Il y a une impossibilité à concilier entre le fait de dire qu’un président élu ne peut rien faire et aller discuter avec un président sur ce qu’il faut faire ».

Le blogueur accorde à Mouloud Hamrouche cette circonstance atténuante : peut-être s’agissait-il d’une « invitation que son destinataire a estimé ne pouvoir refuser, peut-être pour des considérations liées à sa conception de l’Etat et de la position à avoir à l’égard de ses institutions ». Puis il se ravise. « Même cette explication trop simpliste et naïve » relève de la complicité, car accepter de rencontrer un chef d’Etat mal élu relève de la complicité car elle « renforce un pouvoir menant le pays vers le pire ».

Je n’ai pas souvenir que le FIS a interdit de rencontrer le président de l’époque, M. Chadli Bendjedid. Et les talibans eux-mêmes ont accepté de rencontrer des négociateurs américains.

Ce qui ne semble pas gêner un militant démocrate, Ahmed Meliani, qui reproche à Lakhdar Bouragaa de ne pas renvoyer de chez lui les gens qui ne sont pas politiquement compatibles avec M. Meliani, comme Abdelkader Bengrina, des gens venus lui rendre visite à sa sortie de prison. Il écrit sur sa page facebook que Lakhdar Bouragaa « vient de choisir un camp qui tourne le dos à tout le mouvement de libération national moderne. Il choisit l’imposture de la badissia à l’élan indépendantiste de l’Algérie, il choisit le totalitarisme contre #Djazair_Horra_Démoqratia ».

Rien que ça !

Retour au hirak

Ceci m’amène à dire que contrairement à ce qu’écrit Amine Khan, il y’a bien un «bon hirak» et un «mauvais hirak», mais ce ne sont pas ceux que désigne le pouvoir. Le bon hirak, c’est celui ouvert, coloré, pluriel, divers, celui des premiers mois, qui englobait toutes les régions et toutes les catégories sociales révoltées contre l’humiliation, la hogra, l’impunité, l’incompétence, l’injustice et la corruption. Ce hirak était rempli de liberté, d’espoir de changement, de joie de vivre et d’être ensemble que même faire khawa khawa entre manifestants et policiers n’était pas ridicule.

Et puis vint le changement de l’été. Le peuple s’est retiré. Les appareils politiques ont repris la main. Ils ont imposé leur agenda. Le « mauvais hirak » s’est déployé, déclarant la guerre aux généraux promis à la poubelle, honnissant le chef de l’état-major de l’armée, dénonçant une justice, peut-être aux ordres, mais qui venait de neutraliser les barons de l’ère Bouteflika et ceux de la grande corruption. Ce hirak de la haine a tué le hirak.

Et si la contestation populaire a un avenir, c’est celui du hirak joyeux, festif des premiers mois. C’est ce hirak là qu’il faut rétablier pour le 21 février prochain, lorsque la contestation populaire fera le bilan d’une année de transformation du pays. Une transformation engagée, mais loin d’être achevée. Cette transformation ne sera pas l’œuvre d’un système désuet, ni d’appareils politiques déclassés par le hirak. Ce sera transformation réalisée par une alliance entre une armée débarrassée des réseaux, un Etat qui accepte sa mutation, et un peuple qui aspire à bâtir un nouvel espoir.

 

La détention préventive, première plaie de la justice algérienne

La pratique abusive de la détention préventive est une tradition de la justice algérienne héritée des années de plomb. Parfois, elle frise l’acharnement et met le prévenu en situation de vulnérabilité extrême.

(Une version légèrement modifiée, publiée après la libération de Lakhdar Bouragaa, est disponible sur le site middleasteye.net: http://bit.ly/35vvFPu)

 

Abed Charef

 

Lakhdar Bouragaa a bouclé six mois en prison. Le vieux baroudeur de l’ALN, âgé de 86 ans, a été placé en détention préventive samedi 29 juin 2019 pour atteinte au moral de l’armée. Cet homme qui a passé six années dans les maquis de l’ALN, sept années en prison sous Houari Boumediène, est maintenu en détention malgré une santé précaire. Il a en effet été transféré en urgence, il y a deux mois, à l’hôpital Mustapha Bacha à Alger, où il a subi une opération chirurgicale, la quatrième de sa vie. Quand on sait que son corps porte également les séquelles de plusieurs blessures de guerre, on mesure l’ampleur de sa fragilité physique.

Lakhdar Bouragaa est devenue une icône du hirak, cette contestation populaire qui se déroule en Algérie depuis le 22 février. Franc-tireur, opposant de toujours, faisant preuve d’une liberté de parole rare dans le pays, il a été adopté par les contestataires de tous âges, qui voient en lui le symbole du moudjahid resté fidèle au combat libérateur.

Mais Lakhdar Bouragaa n’est pas la seule victime de la tradition algérienne en matière d’abus de la détention prévention, que le pouvoir est accusé d’utiliser de manière systématique pour réduire les opposants au silence. Hamidou Garidi, un activiste de 75 ans, a été acquitté mercredi 18 décembre après deux mois de détention préventive. Souffrant d’une maladie chronique, cet homme qui avait pris l’habitude de participer régulièrement aux marches de protestation, avait été arrêté le 13 septembre. Au total, il a passé trois mois et cinq jours en détention pour, au final, être tout simplement blanchi.
De son côté, l’étudiante Nour El-Houda Dahmani, 24 ans, avait été condamnée lundi 25 novembre à une peine six mois de prison, dont deux mois ferme, et 20.000 DA d’amende. Au moment du procès, elle avait déjà effectué deux mois de détention. Selon une vieille pratique de la justice algérienne, le juge a prononcé une peine de détention ferme qui couvre la détention préventive, légitimant de fait la décision du juge d’instruction de placer l’accusée en détention préventive.

La mécanique judiciaire

Car en Algérie, et contrairement à une idée répandue, la première plaie de la justice n’est pas sa dépendance au politique, mais la détention préventive. C’est par elle que s’introduit la corruption comme l’abus, y compris celui du pouvoir. La détention préventive est la règle, non l’exception, alors que la législation algérienne prévoit l’inverse. Depuis toujours, cette pratique de la mise en détention préventive donne au juge un pouvoir exorbitant, qu’il exerce contre les faibles, les opposants et les bannis du moment. Accessoirement, elle peut servir à neutraliser des acteurs politiques, mais la proportion reste minime parmi l’ensemble de la population carcérale, même si, par sa visibilité, cette catégorie est la plus citée, la plus exposée, ce qui déforme la perception de la justice.

L’avocat Miloud Brahimi rappelle régulièrement cette évidence. Des milliers d’affaires sont traitées chaque semaine dans des dizaines de tribunaux, et très peu d’entre elles impliquent une intervention du pouvoir politique. Elles relèvent de la simple mécanique judiciaire. Il n’empêche que dans ces affaires tout à fait banales, le recours abusif à la détention préventive est également la règle, malgré une législation « acceptable », affirme un avocat.

Un ancien juge, retraité de la cour suprême, rappelle pourtant que la détention préventive est balisée par des règles très strictes, avec le souci permanent de préserver la présomption d’innocence. Comme dans la plupart des pays, « elle est parfaitement encadrée. Elle peut être décidée si le prévenu n’a pas de domicile fixe, s’il risque de ne pas se présenter à une convocation, s’il risque de détruire des preuves, s’il constitue une menace grave et imminente pour l’ordre public, ou s’il peut influer sur le cours des investigations en cours », dit-il. Il s’agit de situations très classiques, admises par tous les professionnels du droit.

Pour l’écrasante majorité des détenus du hirak, une application stricte de la loi aurait permis d’éviter la mise en détention préventive. C’est d’autant plus vrai que les manifestations sont toujours pacifiques, et n’ont pas donné lieu à des actes de violence, ni à des agressions qui justifient traditionnellement les citations directes et les flagrants délits. La plupart des prévenus devraient ainsi comparaitre libres, et préparer leur procès dans la sérénité.

Procès non équitables

Au lieu de cela, on assiste à des procès clairement non équitables. Le prévenu qui a effectué une période de détention préventive, se sent déjà condamné avant même le procès. Il n’est pas en mesure de se défendre correctement. Ses parents et ses proches, soucieux d’abord de le voir libre, sont soumis à des pressions contradictoires insoutenables. De même, des journalistes ont été placés en détention préventive après une plainte en diffamation, alors que rien ne justifiait la privation de liberté. En privé, un juge reconnait une « aberration » pour les cas de détention pour diffamation. « La preuve est publique, le prévenu réunit toutes les conditions requises pour rester en liberté. Le mettre en détention relève d’un abus d’autorité », dit-il.

Circonstance aggravante, note Ghania Mouffok, une journaliste qui a suivi de nombreux procès, le juge se base souvent, notamment dans les procès peu médiatisés, sur le procès-verbal des services de sécurité, qui sert à étayer l’accusation. Or, les conditions du déroulement du procès ne permettent guère de soumettre ces documents à un débat contradictoire pour faire émerger la vérité.

A quoi sert la détention du général Benhadid ?

Cette pratique de la détention préventive est souvent interprétée comme une condamnation à priori. Elle ne sert pas à favoriser l’établissement de la vérité, nécessaire à un procès équitable ; elle met le prévenu en situation de fragilité extrême, excluant de fait un procès équitable.

De plus, elle débouche sur des situations humainement inadmissibles, comme si la justice avait vocation de punir coûte que coûte, d’humilier, non de rendre justice. A quoi sert aujourd’hui la détention préventive du général Benhadid ? Arrêté il y a huit mois pour des propos virulents contre le général Gaïd Salah, ancien chef d’état-major de l’armée décédé le 23 décembre, le général Benhadid est « extrêmement affaibli et amaigri », selon ses proches. « On peut dire qu’il est presque paralysé », en raisons des séquelles d’une chute, qui a provoqué une fracture de la hanche, affirme un proche, qui précisé que le général Benhadid « a besoin d’assistance pour les gestes de la vie quotidienne, se nourrir, prendre une douche, etc. Il n’a pas droit à cette assistance en prison. Il est aidé par des co-détenus ». Son maintien en détention frise l’acharnement, alors qu’il peut parfaitement être acquitté lors d’un éventuel procès, s’il survit jusque-là. Le priver de liberté pour cette dernière ligne droite de sa vie n’a plus de sens.

Pour la justice, le résultat est cruel. Sa détention, celle de Lakhdar Bouragaa, et d’autres figures du hirak, comme Karim Tabou ou Fodhil Boumala, confirme le sentiment dominant selon lequel la justice est utilisée pour préserver le pouvoir en place.

« Détenus du hirak »

Cela ne signifie pas l’élimination totale de la détention préventive. Les bouleversements politiques que connait le pays ont révélé d’autres situations inédites, où la détention préventive s’impose. Le coup de balai anti-corruption depuis le printemps a montré que des personnages éminents de l’Etat sont impliqués dans des affaires de prévarication. Deux ancien premiers ministres ont été placés en détention préventive, avant d’être jugés et condamnés dans une première affaire. Une dizaine de ministres, des officiers généraux, des oligarques sont également concernés. Dans cette vague, deux personnes, ont réussi à se soustraire à la justice en se disparaissant à l’étranger, alors que des preuves accablantes ont été présentées contre elles : Chakib Khelil, ancien ministre de la justice, et Abdessalam Bouchouaren, ancien ministre de l’industrie. Un ancien président du groupe parlementaire du FLN, Baha Eddine Tliba, a tenté de fuir après la levée de son immunité parlementaire, alors que le général Khaled Nezzar, exilé en Espagne, a été condamné à une peine de quinze ans de prison pour sa participation présumée à une tentative d’installer l’ancien président Liamine Zeroual à la place de Abdelaziz Bouteflika, en mars dernier.

Ces dernières affaires, différentes dans leur nature et motivations, peuvent justifier la détention préventive. Le hirak a d’ailleurs établi une barrière assez nette entre les uns et les autres. Après avoir, pendant de longues semaines, réclamé la « libération des détenus », les animateurs du hirak ont distingué les acteurs politiques de la contestation des autres détenus. Une évolution significative des mots a été notée. Le slogan « libérez les détenus » est devenu, au fil de semaines, « libérez les détenus d’opinion », puis « libérez les détenus du hirak ». La première formule incluait tous les détenus, et soulevait une grande ambiguïté. La seconde impose quelques restrictions, mais reste vague, car englobant éventuellement les oligarques hostiles au général Gaïd Salah. La troisième est plus restrictive. Elle exclut même Mme Louisa Hanoun, présidente du Parti des Travailleurs, condamnée à une quinzaine de prison pour participation présumée à un complot contre l’Etat. C’est dire que tous les acteurs sont contraints à davantage de rigueur dans les concepts et de la pratique judiciaire, en se rappelant qu’il vaut mieux avoir un délinquant en fuite qu’un innocent en prison.