Face au coronavirus, les fetwas n’ont aucune valeur

Abed Charef

On le sait : le système de santé algérien est défaillant.

On le sait : l’Algérie est un pays était mal géré. Ce n’est pas pour rien que 25 ministres de l’ère Bouteflika ont aujourd’hui affaire à la justice, nombre d’entre eux sont en détention, et deux anciens premiers ministres ont déjà été lourdement condamnés, en attendant d’autres procès où ils risquent de nouvelles peines.

On le sait : cet héritage de l’ère Bouteflika fait que l’Algérie est aujourd’hui un pays en grande difficulté face à l’épidémie de coronavirus.

Tout cela, on le sait. Le peuple algérien l’a suffisamment bien exprimé le 22 février 2019 pour que plus aucun doute ne soit permis.

Après avoir énuméré ces tares du système, que doivent faire les Algériens?

Ils continuent à dénoncer la iissaba, ou les iissaba, et à faire l’éloge du hirak, le plus beau mouvement de protestation au monde, qui a mis mis à nu le système ?

Ils continuent à dénoncer les insuffisances dans la riposte face à la pandémie, avec un personnel démuni, le manque de moyens, de matériel et de lits, l’incohérence de certaines décisions, le manque de fermeté ou le trop de fermeté qui s’annonce ? Ils continuent à dénoncer le manque de civisme des aaraya (va-nu-pieds), la voracité des uns, l’incompétence et le laxisme des autres ?

Et demain, si la situation exige une intervention de l’armée, pour contribuer à maintenir l’ordre et à déployer des hôpitaux de campagne, continueront-ils à polémique sur « madania machi aaskaria » (état civil et non militaire) ?

Priorités

Il y a, dans le pays, des priorités.

Il y a, certes, de vieux contentieux à régler : un système à changer, un mode de gouvernance à revoir complètement, des institutions à construire ou à réhabiliter, des questions politiques majeures à trancher. Ces questions seront de nouveau posées dans trois mois, dans six mois, dans un an. Elles seront abordées dans un contexte totalement nouveau, car d’ici la disparition de la pandémie du coronavirus, des bouleversements majeurs vont intervenir sur le rôle de l’Etat, la démocratie, la gestion des relations internationales et la mondialisation.

Mais d’ici là, des urgences s’imposent en Algérie. Des urgences qui font qu’un mot, un geste, une décision, peut coûter des dizaines, voire des milliers de vies humaines. Ce qui devrait inciter à plus de lucidité, plus d’humilité, plus de retenue, notamment de la part des intervenants dont la voix porte auprès des Algériens. Trop de gens disent n’importent quoi, avec une légèreté criminelle.

Il est temps, il est vital de revenir à plus de pondération, de lucidité, de raison, de bon sens.

Pour revenir à la raison, quelques rappels s’imposent.

  1. La pandémie du coronavirus est la plus grave que l’humanité ait à affronter depuis un siècle.
  2. Aucun pays au monde n’est à l’abri face à une telle situation. Ni les Etats-Unis, ni la Chine, ni l’Europe, (près de deux tiers du PIB mondial à eux trois), n’ont les capacités de faire face à ce cataclysme sans subir des milliers de morts et des dommages considérables à l’économie et à la société. L’Algérie encore moins. Qui aurait imaginé que l’Italie, la France et l’Espagne, pays de la douceur de vivre, seraient les plus vulnérables face à une épidémie ?
  3. S’acharner sur les défaillances du système de santé algérien ne mène à rien. Il y a nécessité de construire, d’innover, d’apporter des solutions. Pire : s’acharner sur le système de santé, c’est risquer de pousser à l’indiscipline, à la débandade, à la panique, qui peuvent s’avérer encore plus dangereuses que la pandémie elle-même.
  4. La riposte à la pandémie ne peut s’organiser qu’autour de l’Etat, de la santé publique et de la puissance publique. Les autres partenaires ne peuvent qu’apporter un complément, parfois déterminant, à l’action de la santé publique, non se substituer à elle. Toute idée de riposte sans l’Etat, contre l’Etat, est une œuvre de sédition dangereuse. Les appels à s’auto-organiser ou à créer des « comités populaires » supposés remplacer les institutions publiques sont particulièrement dangereux, car ils risquent de semer la confusion, de favoriser l’indiscipline et de démobiliser la population, qui a besoin de repères, de normes, de règles.
  5. Cela ne signifie pas pour autant que l’action de l’Etat n’est pas critiquable. Bien au contraire. Les décisions prises par les pouvoirs publics, en gros conformes à ce que recommande l’OMS, peuvent être critiquées, notamment à trois niveaux. D’abord, le tempo : trop tôt, trop tard, les spécialistes en mesure de donner un avis qualifié divergent; ensuite, le gouvernement a peut-être tardé à créer une autorité chargée d’assurer une veille scientifique et rigoureuse de la situation ; enfin, cette autorité devrait disposer de plus de pouvoirs : c’est elle qui devrait présenter les grandes recommandations, comme un éventuel confinement général, le recours exceptionnel à certains traitements expérimentaux, et toute autre mesure qu’elle jugerait nécessaire. Mais le débat technique sur ces questions ne devrait en aucun moment saper le fonctionnement de l’action publique.
  6. Inévitablement, la question démocratique est posée. S’exprimer librement est un droit. Mais ce droit ne peut être exercé sans responsabilité, sans lucidité, sans peser les enjeux. Sans humilité.

Des voix, nombreuses, se sont exprimées pour demander telle ou telle mesure. Prenons l’exemple du confinement général. C’est, apparemment le moyen le plus sûr pour contenir l’expansion de la pandémie. A titre personnel, j’y adhère. Mais je ne suis pas qualifié pour dire si c’est la bonne formule ou non, encore moins à exiger que c’est la mesure à prendre tout de suite. Il y a des gens plus compétents.

Je note seulement que les partisans de cette formule citent, à raison, le modèle chinois, qui a fait ses preuves en recourant à cette mesure extrême.

Je note cependant qu’il ne suffit pas de copier un modèle, encore faut-il avoir les moyens de le réaliser. La Chine dispose d’une économie puissante, avec une technologie très avancée dans le domaine des biotechnologies. De plus, la société chinoise est très disciplinée, avec un Etat autoritaire fort et apparemment peu contesté. C’est un euphémisme que de dire que le pouvoir en Algérie ne bénéficie pas de la même autorité.

La Chine a mis en confinement la région de Wuhan, avec ses 56 millions d’habitants. Cela représente l’équivalent de la France ou de l’Italie. 1,3 fois l’Algérie.

Mais cette province ne représente que 4% de la population chinoise. En gros,toutes proportions gardées, c’est comme si l’Algérie décidait un confinement total de la wilaya de Blida. Pendant ce temps, le reste de la Chine fonctionnait, et assurait le fonctionnement du pays, ce qui permet d’organiser la solidarité avec la province touchée.

Que deviendrait l’Algérie en cas de confinement général, qui devrait éventuellement se prolonger pour un mois, deux mois, voire un trimestre ou plus ? Sera-t-il possible d’assurer le ravitaillement des populations, d’assurer l’ordre, d’éviter de sombrer dans la pauvreté ? A quel prix ?

Ce sont des questions qu’il faut envisager. Qu’il faut poser. Et qui montrent à quel point sont superficielles ces affirmations selon lesquelles « il faut absolument » faire tel choix ou prendre telle décision. Tout comme sont ridicules ces condamnations de l’autorité, qu’elles émanent de Ali Belhadj, qui refuse la fermeture des mosquées, ou celles d’autres ayatollahs anonymes, heureux de criminaliser le pouvoir.

Chine, Etats-Unis et Europe : Le coronavirus redessine la carte du monde

Abed Charef

La pandémie du coronavirus met en jeu une rivalité sino-américaine qui s’étend à des terrains insoupçonnés.

Les deux premières puissances économiques mondiales jouent une partie serrée, décisive pour le leadership mondial de l’après-crise. Plus que la pandémie, plus que le nombre de victimes, c’est l’organisation du monde d’après le coronavirus qui se joue en ce moment.

Le président Donald Trump parle systématiquement de virus chinois quand il évoque la pandémie, laissant entendre que la Chine aurait commis quelque négligence dans la gestion de la pandémie, ou qu’elle aurait quelque chose à cacher. Cet acharnement laisse supposer que les Etats-Unis pourraient détenir des informations précises, qui leur permettent de maintenir la pression, alors que partout ailleurs, le discours est plutôt à la coopération, à la solidarité et à l’entraide.

Le secrétaire d’Etat Mike Pompeo a enfoncé le clou en déclarant hier encore que les autorités chinoises doivent mieux coopérer en partageant toutes les informations collectées sur le coronavirus, laissant lui aussi entendre que Pékin n’a pas tout dit.

Pourtant, ce que dit le président Donald Trump ne se limite pas à la parole d’un dirigeant narcissique, impulsif, habitué à régler les conflits internationaux à coups de tweets. Le patron de la Mison Blanche est aussi appuyé par des instituts de recherche et des organismes crédibles, qui posent des questions légitimes, même si les réponses ne sont pas encore totalement convaincantes.

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De leur côté, les autorités chinoises multiplient les coups de com, pour effacer l’idée que le virus serait apparu en Chine. Pékin met ainsi en avant sa gestion, qu’elle estime efficace, de la pandémie, et n’hésite pas à proposer son aide aux pays qui sont en phase difficile, y compris certains partenaires riches, comme la France ou l’Italie.

Les autorités chinoises ont poussé plus loin. Elles ont avancé l’hypothèse que le virus aurait été introduit en Chine par l’armée américaine.

D’autres analystes notent une incroyable incohérence dans la gestion de la pandémie aux Etats-Unis. Les chiffres sur les personnes atteintes et le nombre de décès aux Etats-Unis est en effet resté extrêmement bas, avant d’exploser à partir de la mi-mars. 10.000 personnes infectées et 154 morts le 20 mars, contre seulement 41 décès une semaine auparavant

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Pire. Le système américain, réputé souple et réactif, a très mal répondu à l’épidémie. Le premier cas, signalé le 21 janvier, a été rapidement oublié, donnant le temps à l’épidémie de se propager.

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Du coup, les prévisions sont extrêmement dures. Voire terrifiantes. La crise s’est accélérée, avec une saccade d’annonces indiquant que la situation a dérapé : le confinement a déjà été imposé en Californie et dans l’Etat de New-York.

Quel système est plus adapté pour faire face à une épreuve comme le coronavirus ? Un système discipliné, étatique, capable de mobiliser les ressources publiques, ou un système faisant appel à l’autorité des élus pour organiser la riposte ?

Ce qui explique peut-être l’acharnement du président Donald Trump à trouver un bouc-émissaire, externe de préférence.

Autre handicap pour le président américain, il est en pleine campagne électorale. Une défaillance avérée dans la gestion de la crise lui coûterait la présidentielle de novembre prochain.

Le doute se renforce quand on évoque la gestion européenne de la pandémie. L’Italie a dépassé la Chine en nombre de victimes, qui compte pourtant une population vingt cinq fois plus élevée. Malgré un PIB par habitant nettement plus élevé, et un système social plus élaboré, l’attitude italienne a été peu efficace. Cela relève-t-il du modèle politique, des institutions, ou bien des erreurs ont été commises ?

Toujours est-il que l’Europe apparait comme la première collatérale de la pandémie du coronavirus. Tout l’édifice mis en place pendant un demi-siècle a été oublié en l’espace d’une semaine, avec la fermeture quasi-générale des frontières. Ultime humiliation, l’Europe s’en remet à la Chine pour faire à la pandémie, alors que des pays d’Europe de l’est se détournent de l’Union européenne pour s’adresser à la Chine

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La pandémie du coronavirus n’a fait qu’accélérer une séquence de l’histoire. Alors que la Chine donne l’impression d’être organisée, disciplinée, en ordre de bataille, les Etats-Unis et l’Europe se contentaient des lauriers d’une époque révolue, convaincus de la supériorité de leur modèle. Le réveil sera brutal.

Crise du cironavirus:Mauvais signes

La crise du coronavirus impose un mode de gestion que l’Algérie est incapable d’assurer, du moins en l’état actuel des institutions.
Les moyens, le financement et la logistique vont compter moins que les procédures, les règles et les protocoles qui doivent être mis en place, ainsi que la réactivité des institutions.
Le gouvernement doit en urgence élaborer ces procédures, les affiner, et en vérifier la viabilité.
Jusque-là, le ministère de la santé a fait preuve de suffisamment de transpatence, mais cela ne suffit pas.
Pour éviter les polémiques stériles, combler le déficit de confiance et atténuer le doute, il doit rendre publics les mécanismes et les procédures de prise de décision. Qui décide de la fermeture des écoles, de fermer aéroports et marchés, d’autoriser telle activité et pas telle autre ?
Les Algériens ont besoin d’avoir confiance, ce qui est indispensable en ces moments difficiles, car faire face à la crise passe par une gestion rigoureuse de la situation, appuyée sur l’adhésion des Algériens.
La méthode consistant à tout faire remonter au président de la République est clairement un mauvais choix. C’est le signe qu’une mauvaise gestion se met en place. Mauvais, très mauvais signe.
Le modèle du chef qui sait tout, décide de tout a mené le pays à la dérive. Il faut absolument changer de cap, pour aller à un modèle où un ensemble d’acteurs travaillent en symbiose.

Face au coronavirus, civisme, rigueur scientifique et organisation

La situation difficile créée par cette épidémie de coronavirus impose un certain nombre de règles.
– La riposte doit être organisée et coordonnée par une autorité centrale qualifiée, tout en organisant un cadre pour l’initiative locale.
– Cette autorité doit organiser la concertation nécessaire pour diminuer le risque d’erreur.
– Élaborer des protocoles et des procédures précis, à appliquer de manière mécanique face à chaque situation.
– Privilégier la décision scientifique au détriment de toute autre considération politique, morale, économique, religieuse. S’il faut interdire la prière dans les mosquées, la fetwa du médecin prend le pas sur celle de l’imam.
– Le civisme et la discipline citoyenne doivent primer.
– En matière de communication, trouver un équilibre efficace entre nécessité de tirer la sonnette d’alarme sans alarmisme.
– Se limiter à l’information officielle, qui doit être transparente et complète. Aucun pouvoir ne survivrait au mensonge dans une situation pareille.
– Éviter les fausses solutions et les faux traitements colportés par les réseaux sociaux. Seules les méthodes validées par des organismes reconnus, OMS, ministère de la santé, médecin traitant, etc. doivent être respectées.
– Éviter dans la mesure du possible de mettre en doute les décisions de l’autorité en charge du dossier : fermeture des écoles ou non, suspension ou maintien des liaisons aériennes, fermeture des mosquées, des stades, des marchés etc.
– Reste la question qui fâche : les marchés. Pour l’heure, aucun avis tranché n’a été émis. Visiblement, le gouvernement hésite. À titre individuel, beaucoup de gens ont pris leur décision. Mais les hirakman sont en embuscade. À défaut d’avis autorisé, il faut d’ores et déjà, pour ceux qui marchent, se conformer à des règles très strictes.

Face à un pouvoir en panne, le hirak incapable d’exploiter sa victoire

En Algérie, l’ancien pouvoir, bâti autour de Saïd Bouteflika et Toufik Mediène, est mort. Mais le nouveau pouvoir est encore incapable de proposer un projet ambitieux, mobilisateur, alors que le hirak a perdu la main.

Abed Charef

En ce début mars 2020, l’Algérie a atteint un point de non-retour. Aujourd’hui, il est possible de dire, sans grand risque de se tromper, que les anciens réseaux de pouvoir ont été neutralisés, et que leut retour est désormais exclu. Même s’ils gardent une certaine capacité de nuisance, et disposent de relais très bruyants, les réseaux qui gravitaient autour de Saïd Bouteflika, Toufik Mediène et, à un degré moindre, Athmahe Tartag, ont perdu la partie. La toile d’araignée qu’ils avaient tissée autour des partis, des associations, des médias et du monde des affaires a été largement démantelée, grâce à un travail méthodique engagé par le pouvoir qui s’est installé à partir d’avril 2019.

Il faut dire que le pays revenait de loin. L’Algérie d’avant le 22 février 2019 était littéralement tétanisée par les réseaux mis en place par celui que Hocine Malti, ancien vice-président de Sonatrach, avait baptisé « Rab Dzayer » (Dieu de l’Algérie). Malgré son éviction en 2015 et les revers que subissaient ses clients, l’ancien patron du DRS, le général de corps d’armée Toufik Mediène, avait réussi à établir, auparavant, son hégémonie sur tout ce qui compte dans le pays. Partis, associations, médias, milieux d’affaires, administration, managers d’entreprises publiques, réseaux d’influence, tout était, de manière ou d’une autre, géré par des réseaux qui aboutissaient à son bureau.

Un jeu à trois

De son côté, Saïd Bouteflika, conseiller et frère du chef de l’Etat, s’était engagé dans une double opération depuis l’AVC dont avait été victime le président Bouteflika, en 2013, et surtout, depuis l’éviction de Toufik Mediène en 2015 : d’un côté, Saïd Bouteflika a développé de nouveaux réseaux susceptibles de constituer une alternative à ceux du général Mediène ; d’un autre côté, il a pris le contrôle d’une partie de réseaux du même Mediène. Le but, pour lui, était de s’imposer comme un nouveau centre d’influence. Avec le temps, il pensait ainsi créer un nouveau pôle de pouvoir, pour se passer de Toufik Mediène, et jouer la partie en duo avec le général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée. A-t-il envisagé de briguer la présidence de la république, comme l’a affirmé le général Benhadid ? Difficile à dire.

Toujours est-il que Saïd Bouteflika a réussi à se placer au centre du jeu. Les révélations faites lors des procès d’anciens dirigeants montrent un homme prenant toutes les décisions, même s’il affirme que certaines d’entre elles viennent du président Abdelaziz Bouteflika. Au téléphone, il donne ordres et directives, annonce des décisions, charge tel haut responsable de telle tâche, ou ordonne de transférer des milliards de dinars pour la campagne électorale. Tout le monde obéit au doigt et à l’œil.

Face à ces deux pôles, qui contrôlent réseaux et argent, le général Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, avance ses pions. Lui était dans une autre logique. Après avoir éjecté Toufik Mediène, il lui suffisait d’attendre la disparition de Abdelaziz Bouteflika pour consacrer sa mainmise sur le pouvoir, et maitriser la succession.

Nouvel acteur

Cette situation a duré jusqu’au 22 février 2019. En faisant irruption sur la scène politique, la rue a transformé la donne. Les petites combines entre les Bouteflika, Gaïd Salah et Toufik Mediène tombaient à l’eau. Un nouvel acteur était né, le hirak. Il fallait en tenir en compte.

Face à l’adversité, Saïd Bouteflika a tenté une nouvelle alliance. Il se rapproche de Toufik Mediène, plus habile à dans la gestion et la manipulation de la rue que Gaïd Salah, un militaire de la vieille école, ne disposant d’aucune aptitude à manier les foules. Pour sauver les meubles, Saïd Bouteflika propose des formules absurdes. Il suggère d’annuler la présidentielle du 18 avril et de prolonger le quatrième mandat d’une année. Peu après, il suggère d’impliquer l’ancien président Liamine Zeroual dans cette transition. Mais la formule bute sur un obstacle de taille : Gaïd Salah n’en veut pas. Il faut donc l’exclure pour pouvoir avancer.

Trop tard. L’armée est déjà engagée dans une autre logique. Elle a mesuré l’ampleur des dégâts de l’ère Bouteflika, notamment le quatrième mandat, ainsi que sa propre responsabilité dans la dérive. Plusieurs conclaves de l’armée sont organisés durant la seconde moitié du mois de mars 2019, et ils sont tous orientés vers l’inévitable solution : la nécessité de ramener l’armée vers sa véritable matrice, pour revenir vers le peuple et sauvegarder l’Etat.

Faire le ménage

Cela passe par le départ du président Bouteflika, avant de neutraliser les réseaux de pouvoir qui l’entouraient, couper les branches pourries au sein de l’armée, nettoyer l’appareil sécuritaire, mener une grande campagne contre la corruption. C’était un minimum pour regagner la confiance du peuple.

Ces tâches, seule l’armée pouvait les accomplir. Aucune force politique, aucune structure, aucune institution n’était en mesure de neutraliser ces puissants réseaux avec autant d’efficacité. La présence de l’armée au cœur de la décision était le premier garant de l’élimination de ces réseaux. A contrario, si l’armée n’est pas partie prenante de cette opération d’assainissement, les anciens réseaux de pouvoir pouvaient envisager de rebondir, y compris en sacrifiant quelques pièces mineures.

Terrain miné

L’armée a traversé un champ de mines, mais elle l’a fait sans trop de dommages. En cas d’incidents graves, avec mort d’hommes, elle aurait été mise en accusation et n’aurait pu poursuivre son plan. Elle a réussi à résister à la tentation du coup d’Etat classique, y compris un coup d’Etat mené sous les applaudissements de la foule auquel elle était publiquement invitée. Alors que l’exemple soudanais, avec un pouvoir transitoire et des négociations avec les civils, était porté aux nues, elle a préféré s’en tenir formellement à l’article 7 et 8 de la constitution. Y compris avec leur application de manière approximative. Concrètement, elle a pris le pouvoir de fait, sans passer par un coup d’Etat formel. C’était un moindre mal.

Car l’enjeu, en cette année 2019, ne se situait pas dans la construction immédiate d’un projet démocratique, avec une séparation des pouvoirs, une justice indépendante, une presse libre et des élections sur mesure. En 2019, le premier objectif pour l’Algérie était de neutraliser, puis de démanteler, les anciens réseaux de pouvoir, des réseaux comprenant des hommes politiques, des appareils, des lobbies, le tout agissant de façon parallèle à l’Etat et s’appuyant sur des hommes et des structures de l’Etat.

Fin de la première séquence

L’élimination de ces groupes est aujourd’hui une réalité, mais cela n’est devenu certain qu’au tournant de l’année 2020. Car jusque-là, et malgré les coups de boutoir subis tout au long de l’été et l’automne 2019, ces réseaux avaient gardé une capacité de nuisance remarquable. Grâce à des relais dans les partis traditionnels, mais aussi, des relais plus crédibles, dans le hirak, ils ont mené une guerre sans relâche contre le général Gaïd Salah, chef de l’armée, présenté comme un monstre. Exploitant les faiblesses du discours de l’armée, ils ont créé une tension remarquée autour de la présidentielle du 12 décembre 2019. Pour eux, c’était une échéance décisive, car si la présidentielle se tenait dans des conditions correctes, leur sort serait scellé.

De fait, la présidentielle s’est tenue dans conditions difficiles, mais sans incident majeur. Cela a permis de tourner la page, consacrant la fin du trio Saïd Bouteflika, Toufik Mediène et Athmane Tartag. La condamnation de ces trois hommes à de lourdes peines de prison avait été suivie de celle d’autres dignitaires de l’armée, dont un directeur central des finances, le général Boudouaouer, le patron de la gendarmerie, Menad Nouba, condamnés à quinze années de prison, alors que le général Abdelghani Hamel, ancien patron de la police, ainsi que des chefs de régions militaires et d’autres officiers généraux sont en instance d’être jugés ou sont en fuite.

Mise à niveau

De là dire que l’Algérie est sortie de la crise, il y a un pas que personne n’ose franchir. Car la réalité est différente. L’Algérie n’est même pas sortie de l’autoritarisme. Ce qui s’est passé peut être considéré comme une sorte de mise à niveau, à peine l’ébauche d’un point de départ. Certes, l’Algérie s’est débarrassée de ce qui était totalement anachronique (un président impotent, un pouvoir informel, des réseaux de corruption maitres de la décision économique et politique, un peuple hors-jeu, des partis déclassées et dépassés), elle a aussi renoué avec une partie de son héritage politique, avec une rue revendicative, déterminée, mais elle n’a pas encore construit un système politique alternatif. Aucun parti crédible n’a émergé sur les débris de l’ancienne classe politique, aucun leader politique susceptible de réunir un consensus autour de sa personne n’a émergé.

Plus grave : le pouvoir, qui détient l’initiative, est en panne. Il n’a pas réussi à faire une offre convaincante. L’opposition traditionnelle est soi attentiste, soit nihiliste, en s’accrochant à des revendications qu’elle n’est pas capable d’obtenir. Le hirak, qui a fait la fierté du pays, risque de régresser vers un seuil critique. Les élites n’ont pas pu rebondir, pour reprendre l’initiative. De fait, à part la béatitude suscitée par ce miracle qu’est le hirak, la scène politique n’a pas produit de d’innovation majeure. Ni idées, ni projets, ni personnalités. Pire : la puissance des réseaux sociaux a littéralement détruit toute possibilité d’innovation. A titre exemple, des personnalités d’envergue, susceptibles de remporter la présidentielle du 12 décembre, ont abdiqué face à la puissance des réseaux sociaux.

C’est dire que l’Algérie en est encore au stade où elle préfère exorciser ses démons, dénoncer ses échecs, se complaire dans un faux radicalisme en adoptant une attitude nihiliste. Mais ce faisant, elle refuse d’aborder l’étape suivante, celle où il faut bâtir des projets et construire des alternatives.