Face au coronavirus, les fetwas n’ont aucune valeur

Abed Charef

On le sait : le système de santé algérien est défaillant.

On le sait : l’Algérie est un pays était mal géré. Ce n’est pas pour rien que 25 ministres de l’ère Bouteflika ont aujourd’hui affaire à la justice, nombre d’entre eux sont en détention, et deux anciens premiers ministres ont déjà été lourdement condamnés, en attendant d’autres procès où ils risquent de nouvelles peines.

On le sait : cet héritage de l’ère Bouteflika fait que l’Algérie est aujourd’hui un pays en grande difficulté face à l’épidémie de coronavirus.

Tout cela, on le sait. Le peuple algérien l’a suffisamment bien exprimé le 22 février 2019 pour que plus aucun doute ne soit permis.

Après avoir énuméré ces tares du système, que doivent faire les Algériens?

Ils continuent à dénoncer la iissaba, ou les iissaba, et à faire l’éloge du hirak, le plus beau mouvement de protestation au monde, qui a mis mis à nu le système ?

Ils continuent à dénoncer les insuffisances dans la riposte face à la pandémie, avec un personnel démuni, le manque de moyens, de matériel et de lits, l’incohérence de certaines décisions, le manque de fermeté ou le trop de fermeté qui s’annonce ? Ils continuent à dénoncer le manque de civisme des aaraya (va-nu-pieds), la voracité des uns, l’incompétence et le laxisme des autres ?

Et demain, si la situation exige une intervention de l’armée, pour contribuer à maintenir l’ordre et à déployer des hôpitaux de campagne, continueront-ils à polémique sur « madania machi aaskaria » (état civil et non militaire) ?

Priorités

Il y a, dans le pays, des priorités.

Il y a, certes, de vieux contentieux à régler : un système à changer, un mode de gouvernance à revoir complètement, des institutions à construire ou à réhabiliter, des questions politiques majeures à trancher. Ces questions seront de nouveau posées dans trois mois, dans six mois, dans un an. Elles seront abordées dans un contexte totalement nouveau, car d’ici la disparition de la pandémie du coronavirus, des bouleversements majeurs vont intervenir sur le rôle de l’Etat, la démocratie, la gestion des relations internationales et la mondialisation.

Mais d’ici là, des urgences s’imposent en Algérie. Des urgences qui font qu’un mot, un geste, une décision, peut coûter des dizaines, voire des milliers de vies humaines. Ce qui devrait inciter à plus de lucidité, plus d’humilité, plus de retenue, notamment de la part des intervenants dont la voix porte auprès des Algériens. Trop de gens disent n’importent quoi, avec une légèreté criminelle.

Il est temps, il est vital de revenir à plus de pondération, de lucidité, de raison, de bon sens.

Pour revenir à la raison, quelques rappels s’imposent.

  1. La pandémie du coronavirus est la plus grave que l’humanité ait à affronter depuis un siècle.
  2. Aucun pays au monde n’est à l’abri face à une telle situation. Ni les Etats-Unis, ni la Chine, ni l’Europe, (près de deux tiers du PIB mondial à eux trois), n’ont les capacités de faire face à ce cataclysme sans subir des milliers de morts et des dommages considérables à l’économie et à la société. L’Algérie encore moins. Qui aurait imaginé que l’Italie, la France et l’Espagne, pays de la douceur de vivre, seraient les plus vulnérables face à une épidémie ?
  3. S’acharner sur les défaillances du système de santé algérien ne mène à rien. Il y a nécessité de construire, d’innover, d’apporter des solutions. Pire : s’acharner sur le système de santé, c’est risquer de pousser à l’indiscipline, à la débandade, à la panique, qui peuvent s’avérer encore plus dangereuses que la pandémie elle-même.
  4. La riposte à la pandémie ne peut s’organiser qu’autour de l’Etat, de la santé publique et de la puissance publique. Les autres partenaires ne peuvent qu’apporter un complément, parfois déterminant, à l’action de la santé publique, non se substituer à elle. Toute idée de riposte sans l’Etat, contre l’Etat, est une œuvre de sédition dangereuse. Les appels à s’auto-organiser ou à créer des « comités populaires » supposés remplacer les institutions publiques sont particulièrement dangereux, car ils risquent de semer la confusion, de favoriser l’indiscipline et de démobiliser la population, qui a besoin de repères, de normes, de règles.
  5. Cela ne signifie pas pour autant que l’action de l’Etat n’est pas critiquable. Bien au contraire. Les décisions prises par les pouvoirs publics, en gros conformes à ce que recommande l’OMS, peuvent être critiquées, notamment à trois niveaux. D’abord, le tempo : trop tôt, trop tard, les spécialistes en mesure de donner un avis qualifié divergent; ensuite, le gouvernement a peut-être tardé à créer une autorité chargée d’assurer une veille scientifique et rigoureuse de la situation ; enfin, cette autorité devrait disposer de plus de pouvoirs : c’est elle qui devrait présenter les grandes recommandations, comme un éventuel confinement général, le recours exceptionnel à certains traitements expérimentaux, et toute autre mesure qu’elle jugerait nécessaire. Mais le débat technique sur ces questions ne devrait en aucun moment saper le fonctionnement de l’action publique.
  6. Inévitablement, la question démocratique est posée. S’exprimer librement est un droit. Mais ce droit ne peut être exercé sans responsabilité, sans lucidité, sans peser les enjeux. Sans humilité.

Des voix, nombreuses, se sont exprimées pour demander telle ou telle mesure. Prenons l’exemple du confinement général. C’est, apparemment le moyen le plus sûr pour contenir l’expansion de la pandémie. A titre personnel, j’y adhère. Mais je ne suis pas qualifié pour dire si c’est la bonne formule ou non, encore moins à exiger que c’est la mesure à prendre tout de suite. Il y a des gens plus compétents.

Je note seulement que les partisans de cette formule citent, à raison, le modèle chinois, qui a fait ses preuves en recourant à cette mesure extrême.

Je note cependant qu’il ne suffit pas de copier un modèle, encore faut-il avoir les moyens de le réaliser. La Chine dispose d’une économie puissante, avec une technologie très avancée dans le domaine des biotechnologies. De plus, la société chinoise est très disciplinée, avec un Etat autoritaire fort et apparemment peu contesté. C’est un euphémisme que de dire que le pouvoir en Algérie ne bénéficie pas de la même autorité.

La Chine a mis en confinement la région de Wuhan, avec ses 56 millions d’habitants. Cela représente l’équivalent de la France ou de l’Italie. 1,3 fois l’Algérie.

Mais cette province ne représente que 4% de la population chinoise. En gros,toutes proportions gardées, c’est comme si l’Algérie décidait un confinement total de la wilaya de Blida. Pendant ce temps, le reste de la Chine fonctionnait, et assurait le fonctionnement du pays, ce qui permet d’organiser la solidarité avec la province touchée.

Que deviendrait l’Algérie en cas de confinement général, qui devrait éventuellement se prolonger pour un mois, deux mois, voire un trimestre ou plus ? Sera-t-il possible d’assurer le ravitaillement des populations, d’assurer l’ordre, d’éviter de sombrer dans la pauvreté ? A quel prix ?

Ce sont des questions qu’il faut envisager. Qu’il faut poser. Et qui montrent à quel point sont superficielles ces affirmations selon lesquelles « il faut absolument » faire tel choix ou prendre telle décision. Tout comme sont ridicules ces condamnations de l’autorité, qu’elles émanent de Ali Belhadj, qui refuse la fermeture des mosquées, ou celles d’autres ayatollahs anonymes, heureux de criminaliser le pouvoir.

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