Boualem Charef appelle les footballeurs professionnels à faire preuve de solidarité

Je republie ce texte mis à jour de Boualem Charef, professeur à l’ISTS, ancien co-entraineur de l’équipe nationale. Il appelle à la concertation et à la solidarité pour reprendre les compétitions dans un autre état d’esprit.

 

Par Boualem Charef

 

Dans le contexte actuel que vit l’humanité entière, l’activité footballistique ne doit pas constituer une exception. Le gel de toute activité sportive collective ou causant le regroupement de plusieurs personnes en public ou à huit-clos est d’une logique implacable. Tout groupe social, quel que soit son importance numérique ou démographique, doit en cas de situation difficile ou conflictuelle se référer à ses repères scientifiques, religieux, juridiques ou sécuritaires, selon la spécificité de la situation.

Actuellement, et avec ce que vit l’humanité, on doit avoir deux priorités, à savoir gérer la situation actuelle qui doit préserver les vies, et le maintien d’une activité, privée et publique, pouvant garantir la survie socio-économique (besoins quotidiens de consommation). Le plus grand effort doit cependant être orienté vers l’assainissement des comportements afin de combattre positivement le fléau covid-19.

Les conséquences du covid-19 ne sont pas nés d’une crise financière proprement dite, mais d’une crise liée à l’interruption des activités humaines. Les gens vont cesser de voyager, de sortir, de dépenser de l’argent, de partir en vacances, d’assister à des événements, d’assister aux cérémonies et fêtes sociales, et même d’aller aux lieux de culte au cimetière. Il reste à voir ce que l’avenir nous réserve exactement.

Les problèmes qui nous préoccupaient quelques semaines auparavant, et qui revêtaient une grande importance, sont devenus insignifiants pour les gens responsables. La situation actuelle exige de nous, footballeurs, en tant que personnes et citoyens, d’observer deux choses essentielles : renoncer à nos désirs individuels et afficher une solidarité à tous les niveaux.

Avant de signer la reddition de son pays en 1945, l’empereur Hirohito du Japon a convoqué son premier ministre pour s’inquiéter de deux choses : l’école et la justice. Notre baromètre et repère de planification et de travail avec les jeunes catégories est et restera toujours le calendrier scolaire.

LES EFFETS DU COVID-19

Peut-être que certaines choses seront différentes. Et si ce n’était plus la même chose qu’avant ? Voilà à ce que nous devons nous préparer, réfléchir et agir ensemble.

Est-ce que la « crise du Covid-19 » pourra constituer un événement historique ? Oui, certains scientifiques parlent déjà d’une crise profonde (ou de bifurcation), qui signifie changement de cap.

Selon Horx, nous apprenons à nouveau à communiquer correctement entre nous et nous ne nous cachons plus derrière des messages. Mieux encore, nous nous écoutons à nouveau ! Nous prenons plus de temps pour les besoins mutuels, nous sommes atteignables, les négociations sont courtoises car nous souhaitons pouvoir compter les uns sur les autres !

Il y’aura surement beaucoup de changements comportementaux. Le virus est là et pourrait même permettre d’accélérer l’un ou l’autre changement. Comment équilibrons-nous notre balance entre vie privée et vie professionnelle ? Comment concevrons-nous nos plans quotidiens ? Comment nous, techniciens, procèderons à l’avenir dans notre façon d’agir (planification et gestion de la performance) ? Prenons-nous suffisamment de temps pour notre développement personnel ? Et qui sait, peut-être même que certains de ces comportements se poursuivront au-delà de la phase actuelle du Covid-19.

LA REINITIALISATION DES VALEURS

Nous devons nous préparer à cette transformation à venir, car nous avons besoin de solutions durables, pour la période post-Covid-19 immédiate et pour le futur.

Le monde tel que nous le connaissons est en train de se dissoudre. Au lieu de revenir à la normale, la vie et la pensée changeront, il y aura un avant et un après covid-19virus mais, rassurez-nous, les choses iront bien. « Se pourrait-il que le virus ait changé nos vies vers une direction dans laquelle elles voulaient de toute façon aller ? » (Al kadha wa Al kadar).

Selon Edelkoort, le virus covid-19 offre « une page vierge pour un nouveau départ ». C’est également une réinitialisation des valeurs, car le fléau nous a imposé une « quarantaine de consommation ». Cela signifie que les gens s’habituent à posséder moins, à voyager moins, à dépenser moins. Il nous force à avoir plus de contact avec nos proches (famille, amis, voisins), et à apprendre à devenir autonomes et conscients. De cette façon imposée, nous remettons chaque jour en question tous les systèmes que nous connaissons depuis notre naissance et sommes obligés de penser à leur disparition éventuelle.

Alors au lieu d’être tétanisé par la peur, regardez plutôt vers l’avenir. Faisons face ensemble au fléau.

Scientifiquement parlant cela veut dire : se préparer. « Sur le plan neurobiologique, la peur et l’adrénaline sont remplacées par la dopamine, une sorte de futur médicament de l’organisme. Alors que l’adrénaline nous amène à fuir ou à combattre (ce qui n’est productif ni sur le fauteuil du dentiste, ni dans la lutte contre le covid-19virus), la dopamine ouvre nos synapses cérébrales : nous sommes excités par ce qui va arriver, curieux, prévoyants, inventifs. Si nous avons un niveau de dopamine optimal, nous faisons des plans, nous avons des visions qui nous conduisent à l’action prospective, le cas contraire où nous nous soumettrons à la pression de la rue, et des intérêts malveillants, nous courons encore une fois vers l’inconnu.

LA SOLIDARITE

La solidarité n’est pas quantifiable, elle est surtout relative, car chaque apport, chaque contribution est le bienvenu. L’idéal, c’est qu’ils soient opportuns, spontanés et touchent en premier l’environnement proche à savoir la famille et les voisins (confinement oblige). Ils ne doivent pas être seulement matériels mais aussi par l’acte (comportement exemplaire et discipline) et la parole (s’enquérir de l’état d’autrui).

Montrer aux gens comment se laver les mains est absurde pour un musulman qui est censé faire ses ablutions au minimum cinq fois par jours. Jongler avec du papier hygiénique est lui immoral devant des gens qui ne peuvent se le permettre ou ne l’ont jamais utilisé est devient par conséquence un acte d’indécence.

La solidarité dans le milieu footballistique doit être mesurée et évaluée à tous les niveaux. Elle doit avant tout sauver le football de masse -amateurs et jeunes- qui représentent la grande majorité des pratiquants.

Le football est une force motrice de la société algérienne, il a été, à tort ou à raison, utilisé selon les circonstances et les opportunités. Jouer dans des stades vides est certes aberrant, reprendre rapidement avec tous les risques le serait plus. La raison doit l’emporter sur la tentation et la passion. Donnons le temps de murir nos idées, de bien les retourner comme un café bien torréfié dont la saveur future plaira et conviendra à tout le monde.  L’avenir collectif du football national passe avant le profit et le trophée individuel.

Nous algériens, malheureusement d’ailleurs, pensons tout savoir, pouvons tout faire et croyons tout permis. Et c’est ainsi que l’égoïsme et le profit individuel guident nos réflexions, et nos comportements deviennent incontrôlables.

Enfin, ce qui reste, c’est la famille, le respect de la vie humaine sacrée par Dieu, la solidarité, l’humilité, et le respect des personnes, des lois et du savoir.

Certes la charité n’est pas toujours ostentatoire, mais elle le doit aussi pour inciter et susciter l’acte noble afin de servir d’exemple. L’élan de bravoure de Ronaldo (d’ailleurs pas seulement cette fois-ci), de Mohamed Salah, de Lewandowski, de Gundugan, des joueurs de la Juventus, de la Nationalmannschaft et, localement d’autres, doivent être loués et leurs auteurs félicités.  Reus, à lui seul, en plus de sa contribution collective, a octroyé 250.000 euros pour les entreprises de sa localité. Alors Messieurs les pros, vous qui peut-être, êtes mieux nantis et que Dieu vous en rajoute, où êtes-vous ? Ne nous parlez surtout pas de jalousie !

LA PAROLE AUX SAGES

Le report des compétitions internationales qui dépendent et engrangent des sommes d’argent colossales est une décision courageuse, responsable et importante basée sur des motifs scientifiques rationnels (FIFA, CAF, UEFA…)

A partir de cela le football recule ainsi en arrière-plan de nos préoccupations quotidiennes. Nous tous devons-nous conformer aux règles fixées par l’autorité (Scientifique, religieuse et sécuritaire), afin que les efforts soient les plus optimaux possibles dans notre lutte contre ce fléau. Et c’est pour cela que notre abstinence d’organiser les matchs de football reflète le premier pas de notre part de contribution afin de bloquer l’expansion de celui-ci. Egal si cela durera, deux semaines, deux mois ou plus. L’essentiel est la préservation des vies humaines.

Alors que la santé de toute la société algérienne est en danger, son économie, sa stabilité et son intégrité menacée, alors le football et l’activité sportive doivent donner l’exemple dans l’unité, la solidarité et l’altruisme. Imaginons un stade du 5 Juillet avec 50.000, un 19 Juin avec 40.000 et un Hamlaoui aven 30.000 spectateurs, et parmi eux se trouvent des personnes porteuses du virus. Ce qui est sûr c’est qu’au moins le tiers serait infecté et le propageront dans leur environnement immédiat dès leur retour. La responsabilité est plus que grande, elle est immense, insupportable. Là-dessus Klopp avait déjà qualifié l’organisation du match Liverpool-Atletico Madrid d’acte criminel.

La quarantaine, le confinement sanitaire, le couvre-feu nous privent certes de nos libertés et habitudes sociales reflétant notre chaleur humaine qui varie selon la région et les couches sociales, mais développer notre patience. Seulement nous devons continuer notre chemin de survie avec des rythmes et des activités appropriées et vitales (éducation, lecture, recueillement, agroalimentaire et sécuritaire). Oui à propos de lecture, l’Algérie a depuis longtemps oublié de lire !

Pour ce qui du religieux (ne plus revivre le spectre des années 90) et sécuritaire, il faut laisser la responsabilité et la parole aux personnes compétentes et reconnues, chacune dans son domaine, et aux services de sécurité. Quant à nous, responsables du mouvement sportif national d’une manière générale et du football en particulier, nous devons regarder vers l’avenir, réfléchir à la conception de différentes variantes de scénarios afin de garantir le nouveau départ et pas seulement la continuité de l’exercice actuel (saison 2019-2020) gestion de la pratique de notre discipline à tous les niveaux. Pour cela nous devons trouver des solutions dont le principal bénéficiaire serait l’intérêt du football national. En ce sens toutes les structures d’organisation et d’accompagnement (FAF, Ligues, structures et commissions, encadrement technique, administratif et médical) faisons tout pour le maintien des structures de pratiques existantes (ligues et clubs). Il ne faut pas profiter des situations difficiles que vivent certains, ni se baser des critères régionalistes, politiques, clubards, mais privilégier le « Football National » : revivons le 15 Avril 1958 (naissance de l’équipe du FLN).

Nous devons exploiter cette situation comme opportunité de changer nos mentalités et penser autrement, avec plus de flexibilité, rationalité et objectivité. C’est seulement après avoir vaincu notre adversaire commun, le corov-19, qu’on retrouvera nos libertés individuelles. Et c’est pour cela que notre deuxième pas est l’abstinence en respectant le confinement à la lettre.

Au vu du développement dramatique du fléau et des prévisions de retour à la normale, il serait sage de bien réfléchir à l’avenir du football et non pas seulement à la programmation du reste de la compétition de la catégorie senior. Toute programmation doit être assujettie à l’approbation des autorités sanitaires, le MJS et sécuritaires et doit prendre comme repère les dates fixées par les instances internationales (FIFA et CAF). Dans cet ordre d’idée, les autorités compétentes de la gestion du football (FAF et ligues) doivent avoir une concertation régulière et officielle avec les clubs. Dans ce contexte l’apport des techniciens avérés est primordial.

Le covr-19 a mis à nu beaucoup de carences dans les comportements et le mode de gestion de la société algérienne et spécialement le football. En premier la FAF, qui doit disposer d’un Collège Technique National censé être la boîte à idées en matière de réflexion sur le développement du football. Celui-ci n’existe plus et la FAF ne voit pas son utilité.

L’absence de l’association des entraîneurs qui n’a jamais fonctionné et qui a été toujours phagocytée par la FAF. Il est de même pour celle des joueurs.

 

Les conditions de la reprise

Au lieu de lancer des ballons d’essais individuels selon l’intérêt individuel à travers des canaux lobbyistes, il serait recommandé de faire une étude exhaustive sur les différents scénarios de la reprise de la pratique compétitive qui, au vu de la situation vécue, doit être précédée d’une préparation appropriée.

L’utilisation de la visio-conférence et le Net seraient un moyen idéal afin d’échanger directement puis de développer des suggestions et les envoyer aux concernés pur enrichissement et avis.

La problématique de l’organisation de la reprise de l’activité doit toucher les points suivants :

  • Début de la saison prochaine (comme référence essentielle) ;
  • Le mode de continuité de la saison actuelle ;
  • La situation règlementaire des joueurs, entraîneurs et staffs administratifs et médicaux par rapport à la saison actuelle et la saison 2020-2021 ;
  • L’organisation des jeunes catégories par âge pour la saison 2020-2021 ;
  • La prise en considération du reste de la scolarisation des enfants et jeunes avec l’approche des dates d’examen.
  • La présence du moins de ramadhan et les conditions climatiques (chaleur) et sécuritaires pour les matchs en nocturne ;
  • Comment allier programme scolaire et programme sportif ?
  • L’incidence du carême sur les jeunes en âge de croissance, surtout que ceux-ci sont programmés en début de journée avec des températures accablantes. Doit-on maintenir les mêmes règlements ? etc.
  • Autre question pertinente : qu’adviendra-t-il du championnat du sud si les matchs sont reportés au-delà du moins de mai ? Qui pourrait jouer par 44 degrés ?

 

Concertation et sagesse

La FAF et les ligues ne doivent faire ni de déclaration ni de prendre des décisions hâtives, mais au contraire mettre sur table toutes les probabilités avec discernement, arguments, sagesse et responsabilité et ne pas donner l’occasion aux profanes de faire des propositions egocentriques :

  • Arrêter le championnat et ne pas déclarer de vainqueur ;
  • Jouer un championnat à blanc ;
  • Reporter la coupe d’Algérie ;
  • Pas d’accession et pas de rétrogradation ;
  • Faire accéder selon le classement actuel des divisions inférieure, etc.

Le sport en général et le football en particulier représente quelque chose d’important, pour beaucoup de gens. Il y’a des enjeux financiers (clubs, joueurs, managers, médias, industriels et équipementiers), pour d’autres c’est la passion, l’émotion, voire un moyen d’expression (amateurs et supporteurs). Mais il y’a plus important encore, la préservation de la vie humaine, la cohésion sociale et la stabilité sécuritaire. Et dans cette dernière optique, nous devons peut être patienter quelques mois encore, et non pas quelques semaines!