Le vieux sage sort de sa réserve

Le texte de Mouloud Hamrouche décortiqué par le Pr Farid Chaoui

https://www.elwatan.com/edition/contributions/le-vieux-sage-sort-de-sa-reserve-30-09-2020?fbclid=IwAR0fAJPll3DfIvjn2RCcFVNpSsbJ66xuDqo1JvisiNkdQSi-Gj0erHaCnZA

La gouvernance Tebboune peine à sortir des archaïsmes

Le président Abdelmadjid Tebboune a promis une « Algérie nouvelle ». Sa manière de gouverner ne porte cependant guère d’innovation, en termes de méthode et de mécanismes. Sur beaucoup de volets, elle reconduit les anciennes pratiques administratives qui ont fait la lourdeur du système politique algérien.

Abed Charef

Dimanche 13 septembre 2020, l’Algérie a replongé dans l’archaïsme, avec une de ces décisions sécuritaire-bureaucratique dont elle a le secret. En cette journée où 637.000 lycéens passaient le bac, les autorités ont décidé de couper l’internet pour éviter la triche. Cette mesure supposée éviter des échanges via les réseaux sociaux, se répète chaque année. La coupure a duré toute la journée, durant toute la semaine, les épreuves du baccalauréat devant s’étaler jusqu’à jeudi 17 septembre.

D’un simple clic, un fonctionnaire a donc détruit tout le discours officiel sur la numérisation de l’administration et des banques, la modernisation du système financier, et ruiné jusqu’à certaines mesures supposées lutter contre le la pandémie de la Covid-19.

Depuis plusieurs semaines, les banques et agences postales connaissaient une insuffisance des liquidités, provoquant de longues files d’attente devant les postes, des bousculades et des rassemblements dangereux en cette période de Covic-19. Le président Abdelmadjid Tebboune s’en était lui-même inquiété, et avait parlé d’un complot, ordonnant une enquête sur la question. Parmi les solutions proposées, des mesures considérées comme primaires un peu partout dans le monde : le recours au paiement électronique et sur internet, ou l’utilisation du chèque. Le blocage de l’internet détruit ce discours, décrédibilise le discours officiel aussi bien sur les mesures de protection contre la Covid-19 que sur la numérisation de l’économie, et offre du grain à moudre aux activistes qui insistent sur l’incompétence de l’administration gouvernementale.

Le cas Rezig

Ce mode de gestion est poussé jusqu’à la caricature par le ministre du Commerce, M. Mohamed Rezig, devenu à plusieurs reprises la risée des réseaux sociaux à la suite de sorties hasardeuses. Au printemps, au plus fort de l’épidémie de Covid-19, il s’était rendu au marché de gros de Boufarik, près de Blida, wilaya qui avait été le premier foyer de la pandémie. M. Rezig s’était fait photographier sans protection, sans masque, devisant avec les commerçants au milieu de la foule.

Cette semaine, voulant apparaitre à la pointe d’une nouvelle mode économique qui consiste à exporter des produits algériens vers les pays du Sahel, il a publiquement déclaré qu’il fallait opter pour le troc dans les zones frontalières avec ces pays. Se référant sans doute aux échanges de siècles passés, quand des caravanes sillonnaient le Sahel pour échanger sel, ivoire, or, épices et autres, il veut revenir à une période où il était possible de se passer de la monnaie.

Aucun gouvernement, depuis un quart de siècle, ne s’est attaqué à la valeur du dinar, une monnaie très surévaluée, ce qui encourage les importations, freine les exportations, et favorise les trafics de toutes sortes, comme les surfacturations et l’exportation illicite de devises. Des décennies de fonctionnement selon ce modèle ont désarmé le pays, qui ne possède ni structure, ni mécanisme, ni tradition d’exportation. Comme le système bancaire algérien est faible, et ne dispose pas de réseau bancaire pour appuyer les exportations vers le Sahel, le ministre du commerce pense avoir découvert la solution miracle, en proposant de revenir au troc. Et personne dans l’équipe gouvernementale ne peut le recadrer !

Un lourd héritage

Ces archaïsmes ne se limitent pas au comportement des ministres. Ils se prolongent jusqu’au mode de gouvernance à l’œuvre sous le président Tebboune. Certes, celui-ci est piégé par la conjoncture, avec une situation économique difficile, une épidémie de Covid-19, et surtout une situation politique très compliquée. Héritant d’une constitution obsolète, d’un parlement décrié avec des députés corrompus, d’assemblées locales inefficaces, et d’une administration en lambeaux, il était évident que sa démarche serait fortement critiquée, quel que soit son choix lorsqu’il fixerait son calendrier.

Mais M. Tebboune a choisi le mode de gouvernance des anciens présidents algériens : il s’occupe de tout, ordonne des enquêtes sur tout et n’importe quoi, comme sur les inondations de début septembre à Alger ou sur la coupure de l’alimentation en eau potable durant la fête de l’Aïd El-Adha. Le gouvernement n’arrive pas à avoir de visibilité, le chef de gouvernement ne s’est toujours pas forgé une identité politique, et tout le monde fonctionne selon la vieille recette d’un chef de l’Etat omnipotent, dont les autres responsables appliquent les instructions.

Un calendrier difficile à défendre

Sur un autre terrain, le président Tebboune a fait un choix très contesté pour faire adopter une nouvelle constitution. Le texte est inabouti. Il contient des dispositions qui relèvent de la loi ou du règlement (lutte contre la corruption), d’autres qui dénotent des choix politiques ou de simples professions de foi, comme les passages consacrés à encourager les jeunes à participer à la vie politique. Ces aspects limitent la portée de certaines avancées, comme le retour au système déclaratif pour la presse et les manifestations publiques.

Tel que formulé, le projet de constitution met en place un régime hybride. C’est un régime parlementaire si les élections législatives débouchent sur une majorité parlementaire ; un régime semi-présidentiel si aucune majorité ne se dégage. Cela débouchera forcément sur des incertitudes, alors que le pays n’a pas encore réussi à asseoir de véritables traditions constitutionnelles. Avec ce régime, il ne reste de fait au chef de l’Etat qu’à empêcher la victoire nette d’un parti pour rester maitre du jeu.

En outre, ce texte, qui sera soumis à référendum à la date symbole du 1er novembre, a été au préalable validé par un Parlement fortement décrié. Le vote du parlement a d’ailleurs coïncidé avec le procès de l’ancien secrétaire général du FLN, Djamel Ould Abbas, procès durant lequel des révélations ont été faites sur la manière dont les sièges de députés ont été achetés. Les propres fils de M. Ould Abbas, dont l’un a été condamné à huit années de prison, s’occupaient de marchander les sièges. Organiser le vote du parlement sur la nouvelle constitution en parallèle au procès relève d’une maladresse rare. Ou d’une arrogance inégalée.

En tout état de cause, le mode de gouvernance de M. Tebboune hésite entre des intentions de modernisation affichées, et une gestion bureaucratique traditionnelle. M. Tebboune est à l’évidence l’héritier d’une gestion à l’ancienne. En moins d’une année, il a déjà présidé deux réunions des walis, un corps auquel il a longtemps appartenu. Il a de nouveau confié aux walis la tâche de développement du pays, alors que l’administration est l’un des blocages à l’activité économique ; sans oublier les nombreuses affaires de corruption qui ont secoué ce corps, avec une dizaine de walis actuellement en détention.

Maîtrise de la pandémie de Covi-19

Mais ce qui fait défaut dans la démarche de M. Tebboune, c’est l’absence d’un projet mobilisateur, aussi bien pour les élites, qui ne voient pas « l’Algérie nouvelle » prendre corps, que pour l’opinion, qui commence à retomber dans la résignation. M. Tebboune n’a pas réussi à trouver les mots, les formules et les actions qui redonnent confiance, rétablissent l’espoir et suscitent l’enthousiasme. Il n’a pas réussi à insuffler cet élan qui pourrait changer le cours de l’histoire. Il s’est contenté d’afficher de bonnes intentions, alors qu’il ne dispose ni de partis crédibles, ni d’une administration efficace pour concrétiser ses objectifs.

Seul réconfort pour M. Tebboune : il a peu de chose à redouter de l’opposition dans l’immédiat. Celle-ci s’est avérée encore plus indigente que le gouvernement. Inapte à élaborer et à imposer un projet, emportée par les guerres d’égo, les querelles idéologiques et une faiblesse structurelle, elle n’est, au bout du compte, qu’un reflet du pouvoir, lequel peut au moins se targuer de deux succès relatifs : avoir évité un écroulement de l’Etat, et avoir maitrisé la pandémie du Covid-19, du moins jusqu’à l’automne 202.