Les fellahs font les frais de la baisse des prix pendant le Ramadhan

Les fellahs font les frais de la baisse des prix pendant le Ramadhan

 

Gouvernement et consommateurs algériens sont satisfaits du niveau de prix pendant le Ramadhan. Mais les fellahs sont au bord de la rupture.

Abed Charef (un article sur le site de maghrebemergent.info)

Le consommateur algérien a passé un bon Ramadhan 2017. Les prix des fruits et légumes sont restés très bas depuis le depuis le début du mois de jeûne, il y a trois semaines, alors que traditionnellement, le Ramadhan entraine une flambée des prix. Mais si le consommateur trouve son compte dans cette évolution des prix vers le bas, le producteur en subit brutalement les effets, avec une réduction considérable de ses marges bénéficiaires, quand il ne s’agit pas de pertes sèches.

Sur les marchés de gros du centre et du centre-ouest, de Boufarik à Chlef, en passant par  Attatba et Bougara, les prix n’ont probablement jamais été aussi bas, à prix constants. La tomate est à peine au-dessus de dix dinars le kilogramme, les haricots verts à moins de cinquante dinars, tout comme les poivrons. Les aubergines et la courgette trouvent difficilement preneur, autour de dinars le kilo. La pomme de terre, produit phare, reste au-dessous de25 dinars.

Les fruits de saison, pastèques et cantaloup, frisent les dix dinars, alors que le melon jaune reste un cran au-dessus, autour de trente dinars. Salade verte, betteraves, et autres produits communs sont également au plus bas.

Légère variation attendue

Des changements mineurs pourraient intervenir durant les dix prochains jours, en raison de la déstabilisation du marché que risque de créer les fêtes de l’Aïd, avec une longue pause de quatre jours. Mais la situation devrait revenir rapidement à ces mêmes niveaux, l’été étant traditionnellement une saison d’abondance.

Ces niveaux de prix trouvent confirmation auprès des marchands ambulants, qui pratiquent des pris proches de ceux des marchés de gros. Quant au prix chez les détaillants,  ils varient selon les villes et les quartiers, et ils sont parfois totalement déconnectés des prix de gros. Comme les commerçants maintiennent leur marge, quel que soit le prix, c’est le revenu de l’agriculteur qui se trouve mis sous pression.

La pomme de terre dicte toujours les prix

Un fellah s’étonne de cette situation. « Cela fait vint ans que je vends la tomate de saison au même prix de gros », alors que prix de tous les autres produits ont explosé, dit-il.

Comment expliquer ne bas niveau de prix ? Abondance de la production, baisse des revenus des ménages, qui achètent moins, premiers résultats de la politique agricole du gouvernement, et même « baraka du Ramadhan », tout a été dit.

Mais un opérateur, régulièrement consulté, maintient ses propos, avec une constante : selon lui, c’est la chute du prix de la pomme de terre qui entraine tout le reste. Selon lui, la pomme de terre « opère comme un régulateur du marché ». Quand son prix a explosé en mars-avril, tout le reste a suivi. A l’inverse, depuis le reflux enregistré début mai, quand le prix de la pomme de terre est passé 60 à 22 dinars sur les marchés de gros, tout le reste s’est dégonflé.

Les fellahs se ruinent

Ces prix font le bonheur des consommateurs. Le gouvernement est lui aussi satisfait d’une évolution qui conforte la préservation de la paix sociale. Par contre, les fellahs se sont à la peine. Leur marge est réduite à l’extrême, et beaucoup perdent de l’argent. Il suffit de comparer le prix de vente de certains produits, en gros, et le coût de production pour s’en rendre compte.

Les coûts de production, pour une récolte correcte, tourne autour de 25 dinars le kilo pour la pomme de terre, 20 dinars pour la tomate. Le coût de la semence constitue près de la moitié du coût pour ces produits.

Deux facteurs permettent aux fellahs de tenir le coût. Une hausse de la productivité est régulièrement enregistrée, avec l’introduction de semences, de plus en plus chères, certes, mais de plus en plus performantes ; et la non comptabilisation des frais liés à la terre et aux équipements déjà amortis.

La Tunisie et le Maroc entrent dans l’ère post-islamiste

 

Un article sur la contestation à El-Hoceima et Tataouine

http://bit.ly/2sgZJhy

Houda Feraoun opère un  revirement total et abandonne le m-paiement

 

La ministre des nouvelles technologies de la communication et de l’économie numérique a opéré un virage à 180 degrés à propos du m-paiement, dont elle était jusque-là une partisane déclarée.

Abed Charef

 

Mme Imène Houda Feraoun change de cap et accable le m-paiement. Alors qu’elle laissait entendre, il y a à peine un an, que le paiement par mobile pourrait constituer une alternative au e-paiement qui peine à se développer, la ministre des Technologies de l’information, de la communication et de l’économie numérique a fait un virage à 180 degrés sur la question, évoquant pêle-mêle le danger de l’informel et une menace contre l’économie nationale.

Selon Mme Feraoun, qui s’exprimait lors de l’émission  « L’invité de la rédaction» de Souhila Hachemi, sur la chaine 3 de la radio, ce modèle, qui vise à « permettre aux opérateurs (de téléphonie mobile) de presque se transformer en banques pour échanger de la monnaie virtuelle »,  a « déjà démontré que c’est la faillite des systèmes financiers ».

http://bit.ly/2tgp8pU à partir de la minute 26.30

Affirmant que « le marché parallèle a épuise notre économie », Mme Feraoun a estimé que « si on créé un autre marché informel virtuel, ça va être terrible ». « On ne souhaite pas créer un marché parallèle virtuel, ça va jeter un nouveau coup de froid sur notre économie », a-t-elle ajouté.

Un impact « terrible »

Mme Feraoun s’est acharné contre le m-paiement, le présentant comme une menace dont l’impact serait « terrible », et comme un système destiné à faciliter le « blanchiment d’argent ». Critiquant « le paiement anarchique qui s’est développé dans certains pays », elle a affirmé que l’Algérie « ne va pas mettre les consommateurs sur un modèle de paiement qui va ruiner l’éco nationale ».

S’exprimant sur un ton très ferme, mettant en avant le côté sécuritaire, elle a ajouté : « on ne peut pas tolérer que les gens s’habituent à transformer leur argent en monnaie virtuelle alors qu’on n’a pas les moyens de sécuriser ». « On ne peut tolérer qu’il y ait des transactions mobiles qui vont proliférer alors qu’on n’a aucun moyen de les tracer », a-t-elle dit.

Selon elle, « les réseaux de blanchiment s’appuient sur tout e qui est transaction financière non traçable ». Entretenant une certaine confusion, elle évoqué les bictoins, que les Etats-Unis et l’Europe ont interdit, pour affirmer qu’il « n’y a personne au monde aujourd’hui qui puisse tracer les échanges financiers en ligne lorsqu’il s’agit d’un opérateur de télécommunications qui permet l’échange de monnaie virtuelle ».

La préférence de Mme Feraoun va vers « un autre modèle », comme le développement d’applications pour le paiement par smartphones. Il s’agit de « portefeuilles dédiés, liés à un service particulier ».

Retour à l’ancien discours

Il y a un an, invitée la même émission, Mme Feraoun tenait un discours totalement différent.

http://bit.ly/2rJLoGU

Elle affirmait alors que le recours au m-paiement relevait d’une « tendance mondiale » et que cette formule pourrait « remplacer le paiement électronique ». Elle en chantait alors les avantages : c’est une formule qui « ne demande pas d’investissements colossaux », elle représente une « phase technologique plus développée », et l’Algérie, où on compte près de dix fois plus de mobiles que de cartes bancaires, serait un terrain favorable. Elle en tirait alors une conclusion : «au lieu de s’éterniser dans le paiement électronique, il serait temps pour l’Algérie d’apprendre à faire un saut technologique».

Pourquoi ce revirement ?

Un spécialiste des TIC estime que le revirement de Mme Feraoun s’explique par trois facteurs. Il cite le souci qu’elle avait, il y a un an, de trouver une alternative après l’échec du du e-paiement, qui accuse toujours un immense retard.

Il évoque ensuite le risque de voir les banques algériennes, déjà en difficulté, laisser des plumes si de opérateurs de téléphonie mobile, beaucoup plus dynamiques, étaient autorisés à exercer une activité bancaire. Dans le nouveau gouvernement de M. Abdelmadjid Tebboune, Mme Feraoun a aussi la charge de l’économie numérique.

Enfin, ce spécialiste estime « probable » une intervention des services de sécurité, qui ne s’estiment pas encore aptes à maitriser un domaine très complexe. Le poids des services de sécurité reste prédominant dans ce genre de décisions. Leur aval est indispensable, particulièrement dans le secteur des TIC.

Gérer au jour le jour

Gérer au jour le jour

 

Gérer, c’est prévoir. Mais comment gérer un pays quand la convocation d’un conseil des ministres se transforme un casse-tête insurmontable?

Abed Charef

La radio algérienne a annoncé, mercredi 14 juin, que le fameux « plan d’action » du gouvernement pourrait être examiné dans la journée en conseil des ministres. L’information a été donnée au conditionnel. Le conseil pouvait donc se tenir, mais l’incertitude a plané toute la journée.

La raison ? Elle est implicite, mais évidente, même si n’en personne n’en parle dans les milieux officiels. On fait comme si le sujet n’existait pas. Avec un personnel politique docile et sous contrôle, cela ne pose pas de problème. Personne n’osera poser la question qui fâche.

Mais un petit imprévu oblige à lever, au moins partiellement, le voile pudique jeté sur la question : le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Driand, en visite le même jour à Alger, n’est pas reçu par le président Abdelaziz Bouteflika. Cela fait désordre. Un  désordre moins risqué qu’une rencontre difficile à gérer, avec ses photos pénibles, la gêne qu’elle provoque, et les exploitations politiques qui peuvent en résulter.

Il suffit de rappeler le fâcheux précédent, avec la célèbre photo publiée sur twitter par l’ancien premier ministre Manuel Valls, pour se rendre compte des dégâts provoqués par une rencontre mal gérée. Ce qui avait d’ailleurs mené à annuler une visite en Algérie de Mme Angela Merkel, à l’issue d’un cafouillage déplorable pour l’image du pays et la gestion des affaires publiques.

Quand Dieu le permettra

Pour revenir à l’actualité, des informations ont été diffusées ces derniers jours, annonçant pour dimanche 18 juin la présentation du plan d’action du gouvernement à l’Assemblée Nationale. Une question, d’abord : pourquoi dimanche 18 juin et pas lundi 19 juin ? L’Algérie aurait-elle oublié les dates et les symboles, alors que le premier ministre Abdelmadjid Tebboune, promet précisément de nous ramener à l’époque de l’homme du 19 juin ?

Toujours est-il qu’un mois et demi après leur élection, les nouveaux députés devaient effectuer leur baptême de feu, en débattant puis en votant le programme du gouvernement. Ils devaient inaugurer une nouvelle ère politique, car c’est la première assemblée qui tient séance selon les règles fixées par la nouvelle constitution.

Mais là encore, le doute est permis. Le rendez-vous est compromis. En effet, le plan d’action du gouvernement doit être au préalable adopté en conseil des ministres. Or, des informations persistantes laissaient entendre, depuis plusieurs jours, que la tenue de ce conseil était incertaine. Il se tiendra « quand Dieu le permettra », ironise un ancien ministre, outré par l’image que donne un pays qui occulte le fait écrasant de la vie politique du pays, l’état de santé du chef de l’Etat.

Un conseil sans impact

Mais au final, que le conseil des ministres se tienne ou non n’a strictement aucun impact. Le « plan d’action du gouvernement » n’y sera pas discuté, et personne n’envisage de voir le parlement constituer la moindre gêne pour le gouvernement, dont le programme devrait passer comme une lettre à la poste. Du reste, le conseil des ministres ne se tient que pour la photo officielle. Des ministres ayant exercé durant les dernières années l’ont confirmé, décrivant un cérémonial incroyable.

Par contre, cette incertitude sur la gestion du calendrier du chef de l’Etat pose désormais un sérieux problème. C’est toute l’activité officielle qui se trouve liée à un calendrier que personne ne maitrise. Un ancien ministre raconte, en privé, comment les membres du gouvernement ont été invités à ne pas effectuer de déplacement pour assister, l’an dernier, à un conseil des ministres. Un autre a évoqué les problèmes restés en suspens, parce que l’ancien Premier Ministre Abdelmalek Sellal n’avait ni la latitude de faire les arbitrages requis, ni l’autorité nécessaire pour les imposer.

Détourner les yeux

Face au manque de réponses, certains ministres ont osé. Ils se sont emparés d’un pan de pouvoir, faisant ce qu’ils voulaient dans leur secteur. Y compris en abusant de leur pouvoir. D’autres ont tenté de faire avancer l’activité dans un environnement impossible.

Mais ceux-là ne se trouvaient pas au bon endroit. C’est au Premier ministère et au ministère des finances qu’il fallait être audacieux. Et c’est précisément là que se sont retrouvés les candidats les moins indiqués. Entre l’inconscience de Abdelmalek Sellal, les palabres de Abderrahmane Benkhalfa et l’effacement de M. Baba Ammi, l’Algérie a perdu trois précieuses années. Depuis que le pétrole a amorcé sa chute, aucune décision  significative n’a été précise. Et ce n’est pas faute d’avoir un parlement.

Le plan d’action du gouvernement n’y changera rien. D’abord parce que l’Algérie officielle continue de détourner les yeux, de faire comme si le pays fonctionnait normalement. Ce faisant, elle ne risque pas d’effleurer les vrais problèmes du pays. Ensuite, parce que cette attitude ne permet pas d’établir le bon diagnostic et donc, d’apporter les bonnes solutions. Enfin, parce que les ministres ne se rendent même pas pas compte qu’à part distribuer la rente et interdire, ils n’ont aucun moyen d’influer sur la gestion des affaires du pays.

 

Non, je ne demande pas la fermeture de la chaine Ennahar

Non, je ne demande pas la fermeture de la chaine Ennahar

 

La mort d’un média, c’est toujours un peu de liberté qui disparait. Il y a d’autres moyens, plus efficaces, pour réduire certaines chaines marginales  à leur véritable dimension.

 

Abed Charef

 

Non, je ne demande pas la fermeture de la chaine Ennahar.

A qui demander une telle décision, au fait ?

Au gouvernement ? Il est à l’origine du succès, et donc des dérapages de cette chaine. C’est le gouvernement qui a couvert l’apparition des ces chaines grises, en marge de la légalité, afin de pallier au manque de crédibilité des chaines publiques, de permettre à sa clientèle d’occuper le terrain audiovisuel, et de pouvoir dire au monde qu’il y a une pluralité dans le monde de la télévision en Algérie.

Il a délibérément maintenu ces chaines dans une zone grise afin d’exploiter leur précarité. Soient elles sont aux ordres, auquel cas elles deviennent puissantes et riches, soit elles désobéissent, et elles voient la manne  publicitaire se rétrécir, si elles ne sont pas tout simplement fermées.

Le gouvernement a empêché M. Isaad Rebrab d’acheter une chaine de télévision, en faisant prévaloir la loi (une mauvaise moi, mais c’est une loi), qui interdit de détenir un journal et une télévision en même temps. Mais ce même gouvernement a fermé les yeux sur le groupe de M. Ali Haddad, qui détient une chaine de télévision et deux journaux. Pourquoi un gouvernement, qui a délibérément agi de manière à favoriser ses amis et à bloquer ses supposés adversaires, au mépris de la loi et de l’éthique, pourquoi prendrait-il aujourd’hui une décision positive?

Loi et éthique

Demander la fermeture de la chaine Ennahar au président de la République ? Il faudrait d’abord lui demander, à lui, de respecter la loi et l’éthique du poste qu’il occupe, un poste symbolique, prestigieux et doté d’immenses pouvoirs. Comment pourrait-il imposer à une chaine de télévision une légalité et une éthique auxquelles lui-même se refuse de se plier?

Avant de fermer la chaine Ennahar, le président de la République devrait lui-même se conformer à la loi, en quittant un poste qu’il n’est légalement plus en mesure d’occuper ; se conformer aux règles de l’éthique, en admettant qu’une personne très diminuée physiquement na moralement pas le droit de participer au délitement institutionnel que subit le pays depuis des années, et particulièrement depuis le début du quatrième mandat ; il devrait aussi, avant de prononcer le mot éthique, présenter aux Algériens ses excuses pour le préjudice subi durant toutes ces années.

Absence d’arbitre crédibles

Demander a fermeture de la chaine Ennahar à la justice ? Il faudrait pour cela avoir une justice indépendante, et des lois claires. Faut-il rappeler que certaines chaines de télévision privées ont un agrément provisoire, d’autres non, sans qu’on sache pourquoi les une sont agréées, d’autres non ? Faut-il rappeler qu’elles ont été créées selon une formule unique au monde : elles sont en fait des bureaux d’une société initialement basée à l’étranger.

Peut-être alors faudrait-il s’adresser au DRS (on garde ce sigle par commodité), car tout semble indiquer que c’est lui qui a inventé cette formule tordue, unique au monde, alors qu’il suffisait simplement de faire une loi d’ouverture de l’audiovisuel et de l’imposer dès le départ.

Je n’ose pas suggérer qu’il faudrait s’adresser  l’ARAV (agence de régulation de l’audiovisuel) ou au ministère de la culture. La première pour exercer son rôle de régulateur, le second pour protéger accessoirement un écrivain, titre dont se prévaut également le ministre de la culture en poste. Mais qui oserait penser que ces deux structures peuvent avoir une démarche autonome en et absurde quatrième mandat ?

Un mal pour un bien ?

Et puis, franchement, je ne peux demander qu’on ferme un média, aussi odieux soit-il. Je n’aime pas l’interdit. Je préfère la loi, la liberté, et le respect de la norme. Je préfère militer pour l’émergence d’un autre système médiatique où Rachid Boudjedra serait invité à parler de création, de liberté de conscience, de philosophie et d’histoire.

Demander des sanctions contre Ennahar, c’est admettre que ce pouvoir absurde est capable de quelque chose de positif. Cela rejoindrait l’attitude de tous ces militants qui passent leur vie à s’opposer au pouvoir, avant de l’applaudir quand il prend des mesures qui les avantagent.

Demander des sanctions contre Ennahar, c’est aussi entretenir des illusions. Il n’y a pas de système médiatique acceptable avec le système politique actuel. Quand le président de la république ne respecte pas la constitution, quand le président du conseil constitutionnel accepte un faux évident, quand la justice ferme les yeux sur des faits dûment établis et documentés, la fermeture d’une chaine de télévision devient une revendication dépourvue de signification.

A l’inverse, quand le chef de l’Etat respectera la constitution, quand toute l’action des acteurs exerçant du pouvoir politique, économique et social s’inscrira dans le cadre de la loi, on ne se rendra même pas compte de l’existence d’une chaine comme Ennahar. Il faudra même, à ce moment là, défendre l’existence d’une chaine comme Ennahar, mais elle agira dans une sphère limitée, sans influence sur la vie du pays. Un peu comme les chaines x en Occident.

L’Algérie invente le système « frère-présidentiel »

L’Algérie invente le système « frère-présidentiel »

Ministre éphémère dans une république virtuelle

 

Messaoud Belagoune est un symptôme parmi d’autres d’une république à l’agonie, où l’exercice informel du pouvoir a laminé les institutions.

 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeud 1er juin 2017)

L’affaire Messaoud Belagoune a montré une évidence : oui, en matière de gestion gouvernementale, on peut faire pire que Abdelmalek Sellal. Oui, on peut entamer son mandat à la tête de l’exécutif par une pitrerie plus dégradante que celles de l’ancien chef de l’exécutif. Oui, dans sa quête de l’absurde, l’Algérie a encore de la marge. Elle peut aller encore plus loin dans la mauvaise gestion et les décisions loufoques. Celles-ci, depuis longtemps, ne sont plus l’apanage d’un homme ou d’un parti, mais elles sont générées de manière naturelle par un système de décision qui a perdu tout repère.

La dérive commence au sommet de l’Etat. Qui nomme les ministres ? On ne sait pas. Ce n’est sûrement pas le premier ministre. Abdelmalek Sellal l’a appris à ses dépens. Il a commencé à consulter des hommes politiques susceptibles de rejoindre son équipe alors que lui-même n’était pas certain d’être reconduit. Ce qui montre un degré d’improvisation insupportable à ce niveau : le premier ministre lui-même a confirmé qu’il n’avait aucune idée de ce qui allait se passer le concernant.

Officiellement, c’est le chef de l’Etat qui nomme les ministres, sur proposition du premier ministre. En réalité, la liste des ministres est établie ailleurs. Validée peut-être par le chef de l’Etat, en fin de parcours, mais dans la conjoncture actuelle, il semble exclu que le président de la république soit en mesure de consulter, de soupeser, de penser aux équilibres, de fixer les priorités et de choisir les noms.

Loterie

Ce qui peut ouvrir la voie à des miracles. Et la nomination de M. Messaoud Belaggoune relève réellement du miracle.  Candidat aux législatives sur les listes du Mouvement Populaire Algérien, parti de M. Amara Benyounès, il n’a pas été élu. Mais son parti, récompensé pour sa fidélité au chef de l’Etat, a été invité à donner des noms de personnes susceptibles d’entrer au gouvernement.

Quels portefeuilles seront confiés au MPA, pour appliquer quel programme, au sein de quel gouvernement, et avec quelles alliances? Tout cela ne compte pas. Le profil des candidats ne compte pas non plus. M. Benyounès donne les noms et attend. Comme Tadj, le RND et le FLN, partis de la nouvelle coalition gouvernementale. C’est une loterie qui va décider pour tous. Aucun parti n’a le droit d’exprimer des préférences, ou de contester les choix qui seront faits pour lui.

Le processus est détaillé par Messaoud Belaggoune lui-même, dans une interview à un site électronique. M. Amara Benyounès « a présenté des propositions au Premier ministre », mais « ce n’est pas lui qui m’a choisi au poste de ministre du Tourisme ». Le MPA s’est contenté de répondre à une recommandation, celle de « proposer des jeunes cadres ».

Pour Messaoud Belaggoune, ce sera le ministère du tourisme. Le jackpot pour ce jeune homme rompu aux luttes d’appareils, qui a fait ses (longues) classes au sein des organisations universitaires.

Merci Monsieur le Président

Comment l’apprenti ministre a accueilli sa nomination ? Comment va-t-il sa gérer sa fonction de ministre? Comment il envisage ses relations avec le chef du gouvernement, avec son parti et, surtout, avec le président de la république ? Comment envisage-t-il de développer le tourisme dans le pays ? Ces questions totalement décalées. M. Belaggoune excelle sur un terrain : remercier, à tous les instants, le chef de l’Etat, auquel il attribue des pouvoirs inouïs. « Le président a la prérogative de nommer et de démettre qui il veut », affirme M. Belaggoune. Plus encore, « le président de la République ne donne jamais d’explications aux décisions de fin de fonction ou de nomination ». Pour lui, « il s’agit là de prérogatives du chef de l’État ».

On n’est plus dans la politique, mais dans l’adoration. On ne parle pas de négociations, de compromis, de terrain d’entente, d’actions à mener en commun. On est dans l’allégeance la plus totale. Amara Benyounès lui-même n’y trouve rien à redire. Evoquant le limogeage de son ministre, il affirme qu’il s’agit d’une « procédure constitutionnelle ». Le Président de la République a exercé une « prérogative incontestable » en limogeant un ministre nommé quarante huit heures plus tôt, dit-il-il simplement.

Fiche bleue

Autre aspect confirmé par cette affaire, le poids écrasant des services de sécurité dans les procédures de nomination. « Avant d’être désigné à la tête » d’une organisation d’étudiants, le Mouvement National des Etudiants Algériens (MNEA), « j’ai fait l’objet d’une enquête d’habilitation des trois services de sécurité (DRS, police, gendarmerie) », reconnait Messaoud Belaggoune. De même, il rapporte que « les membres fondateurs ont été entendus par les trois services avant le congrès constitutif du MNEA ». Il rappelle aussi « qu’une enquête a été également menée » avant sa candidature aux élections législatives du 4 mai 2017. Ce compagnonnage de tous les instants imposé à un jeune apparatchik n’a pas suffi pour éviter une bourde.

Mais plus étonnant encore apparait cette aptitude des « militants » et « dirigeants » politiques à s’accommoder et à composer avec l’idée de la fameuse fiche bleue, sésame indispensable pour accéder à certains postes. Amara Benyounès va même plus loin. Il reproche implicitement aux services de sécurité d’avoir failli. « Dans tous les cas de figure, la responsabilité de l’enquête ne peut incomber à notre parti », dit-il, rappelant que M. Belaggoune a « satisfait à toutes les obligations légales et a notamment présenté un casier judiciaire vierge ».

Ceci remet les choses à leur véritable place : pour accéder à des postes de responsabilité, même éphémères, l’agrément des services de sécurité est à la fois primordial et indispensable. Il peut compenser l’échec de l’urne, l’incompétence et l’échec.

Frère Makri décroche le label officiel d’opposant

Frère Makri décroche le label officiel d’opposant

 

Abderrezak Makri a tenu la dragée haute au pouvoir, et refusé de réintégrer le gouvernement. Sauf que…

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 mai 2017)

Ce fut une semaine haletante, pleine de suspense, terminée en apothéose. Le MSP, parti islamiste modéré dirigé par Abderrezak Makri, allait-il tenir la dragée haute au pouvoir, en refusant de rentrer au gouvernement ? Pouvait-il, malgré les pressions internes et externes, et le chantage exercé par Bouguerra Soltani, ténor du parti et ministre pendant une vingtaine d’années, tenir bon, et se maintenir dans une position d’hostilité radicale au pouvoir ? Ou, à l’inverse, les choses allaient-elles rentrer dans l’ordre, avec une réintégration du MSP au sein de l’Alliance présidentielle, et donc au gouvernement, pour permettre au pays de revenir à son train-train habituel ?

Les deux courants rivaux au sein du MSP avaient mis la barre très haut. Abderrezak Makri avait publiquement annoncé qu’il démissionnerait de la présidence du parti en cas de retour au gouvernement. Bouguerra Soltani, appuyé par l’ancien ministre Djaaboub et Abdelkader Saïdi, avait lui aussi fait état de son intention de démissionner, voire de quitter le parti, si celui-ci ne revenait pas à sa place naturelle au sein du pouvoir.

L’histoire se terminée par un joli happy-end. Le rebelle Makri a gagné. L’homme qui avait ancré le parti dans l’opposition depuis la conférence de Zéralda, a gardé le car. Le méchant Bouguerra, homme de compromissions et de complicité avec le pouvoir, a perdu. L’honneur était sauf, et le pays, à défaut de réussir une belle opération avec les législatives, avait gagné un parti.

Sauf que…

Postulat erroné

Sauf que tout ce qui a été dit et écrit sur cette crise au MSP s’appuie sur un postulat erroné, selon lequel le pouvoir voulait un retour du MSP au gouvernement. Mais à y regarder de près, il apparait clairement la place du MSP dans la séquence post-législatives est dans l’opposition. Cela apparait clairement quand on déroule l’agenda politique du pouvoir, dont le gouvernement n’est qu’une composante.

Rappels. Le président Abdelaziz Bouteflika a fait adopter une nouvelle constitution, dont l’un des changements les plus apparents est de doter le parlement de quelques prérogatives, sans impact réel sur les grands équilibres du système. Pour former le gouvernement, le président de la république consulte la majorité parlementaire, mais il n’est pas tenu de se conformer à son avis. Il garde la main sur la question. Le parlement peut débattre de sujets qu’il veut, mais il n’a pas de poids face au chef de l’Etat.

Le pouvoir veut donner corps à cet amendement constitutionnel. Il veut avoir un parlement très bruyant, où se concentreraient les affrontements et les polémiques, mais capable de capter et de canaliser une partie de la contestation. Cela donnerait l’impression d’une démocratie parlementaire vivante, bouillonnante, très dynamique. Mais comme le parlement est, d’un côté, sans pouvoirs réels, et d’un autre côté, sous contrôle, cela ne présenterait aucun danger significatif.

Un cadre institutionnel vide

Un MSP contestataire a naturellement sa place dans cette frange « rebelle » de l’assemblée. Avec Louisa Hanoune parlant au nom des travailleurs, le FFS qui essaie de donner du contenu politique à une assemblée aride, le MSP peut apporter une touche supplémentaire pour donner ce minimum de vie dont le pouvoir souhaite doter le parlement. Dans un contexte tout à fait différent, Abderrezak Makri jouera le rôle qu’a assumé Ali Benflis lors de la présidentielle de 2014. Car pour le pouvoir, l’objectif ultime est d’avoir une opposition contenue dans un cadre institutionnel, mais vide de préférence. Ce qui pousse un analyse à voir dans ce choix une volonté de « partager des insuffisances au sein d’un gouvernement, ou de continuer à fabriquer des carences en dehors ».

En tout état de cause, le pouvoir n’a pas besoin du MSP dans la majorité parlementaire. Avec le FLN et le RND, il dispose déjà d’un plat consistant de frites-omelette, qu’il peut assaisonner comme il veut avec de la mayonnaise, de la moutarde ou du ketch-up, en disposant d’un large choix offert par TADJ, le MPA, l’ANR et les indépendants. Plus tard, estime un autre analyste, « le statut d’opposant du MSP pourrait être utile dans  une alliance gouvernementale, en cas d’aggravation de la situation sociale ».

« Radicaliser » Makri

Il ne reste plus qu’à dérouler les séquences à travers lesquelles Abderezak Makri a été manœuvré. Dans un premier temps, le premier ministre Abdelmalek Sellal l’a rencontré pour l’inviter à entrer au gouvernement. A ce moment là, M. Sellal n’était pas officiellement chargé de former le nouveau gouvernement. L’initiative de M. Sellal avait d’ailleurs suscité des interrogations : pourquoi s’est-il lancé dans cette initiative alors que les procédures constitutionnelles prévoient une autre démarche ? Formellement, après des législatives, le premier ministre présente sa démission. Il peut être reconduit après l’installation de l’Assemblée, auquel cas il entame les consultations. Il est dès lors clair que ses contacts répétés avec M. Makri avaient un autre objectif : le pousser à se « radicaliser ».

Une surenchère sur la position du MSP a ensuite été organisée. Avec la complicité ou la duplicité des dirigeants du MSP, peu importe. De déclarations enflammées en surenchères, les courants qui animent la direction du parti en sont arrivés à des positions inconciliables. Elles ont donné le résultat attendu. Avec un coup de pouce discret et décisif pour délégitimer Bouguerra Soltani : à la veille du vote du conseil consultatif du MSP, une information faisant état de la condamnation de son fils pour détention d’héroïne a été rendue publique.

Pour le MSP, l’honneur est sauf. Le parti va participer à animer l’opposition. Abderrezak Makri obtient un label officiel d’opposant, et Bouguerra Soltani, expert en voltes-faces, a finalement renoncé à démissionner.

La crise du BTP amplifiée par l’indigence de la gestion gouvernementale

 

La crise du BTP amplifiée par l’indigence de la gestion gouvernementale

 

Le gouvernement est lâché même par ses amis les plus proches. Ali Haddad, le patron du (FCE), affirme que « les chefs d’entreprises sont désorientés par l’absence de stabilité juridique ».

 

Abed Charef (Sur le site de Maghreb Emergent: http://bit.ly/2ryYRVQ)

Par petites révélations, gouvernement et acteurs économiques dévoilent l’incroyable confusion et l’incurie qui dominent dans la gestion du BTP, un secteur clé de l’économie algérienne. Ce qui était occulté par l’aisance financière est aujourd’hui étalé sur la place publique. Cela va de l’imprévoyance à l’absence d’arbitrages, en passant par les mesures les plus farfelues et les décisions illégales prises sous forme d’instruction ou, plus simplement, de manière verbale.

L’absence de cohérence du gouvernement, largement étayée jusque-là, a pris un tour burlesque la semaine dernière lorsque le ministre de l’habitat, M. Abdelmadjid Tebboune, a publiquement accusé le ministère des finances et les banques d’entraver ses projets de réalisation de logements. Comme s’il n’existait plus, dans le pays, de centres d’arbitrages.

Selon M. Tebboune, l’attitude du secteur des finances bloquait la livraison de 164.812 logements achevés, mais dont l’environnement nécessitait des travaux, à l’arrêt, faute de financement. En outre, la construction de 185.000 autres logements, dont le taux de réalisation dépassait les 60%, se trouvait également bloquée. Pour le ministre de l’habitat, cela constitue clairement «une entrave à la livraison des projets de logements dans les délais définis».

Injonctions aux banques

Aussitôt, le Crédit Populaire d’Algérie a débloqué, jeudi dernier, 12 milliards de dinars. Une somme infime, selon les opérateurs du secteur, dont un représentant a affirmé qu’il attendait 100 milliards de dinars, soit près de dix fois plus. Car entretemps, un cri d’alarme avait été lancé par les entreprises de réalisation, algériennes et étrangères. De très nombreux chantiers sont à l’arrêt, faute d’argent, alors que les créances de ces entreprises ont été évaluées à 130 milliards de dinars.

Mais au passage, l’action du gouvernement a fait une victime : les banques. En devenant l’objet de tiraillements entre ministères, cédant aux injonctions des uns et des autres, elles se réfugient dans un rôle de simples caisses pour faire transiter l’argent. Elles abandonnent totalement leur rôle d’entreprises.

L’administration reste dans sa routine

Auparavant, le gouvernement, confronté aux risques de retards coûteux, de mise au chômage du personnel des entreprises du BTP, et de graves déficits budgétaires, avait promis aux entreprises qu’elles seraient exemptes de payer les charges sociales et fiscales jusqu’à recouvrement de leurs créances. Mais l’administration n’a pas suivi cette décision faite de bric et de broc : comment pousser l’administration fiscale, dont les défaillances sont largement connues, à aller vers davantage de laxisme alors que la collecte des impôts est notoirement insuffisante ? Une simple instruction d’un ministre, ou d’un premier ministre, peut-elle abroger la loi de finances ? Comment demander à la CNAS de faire un effort pour équilibrer ses comptes et, en même temps, donner instruction à ses agents d’épargner les entreprises ? Plutôt que de subir les foudres de la hiérarchie, l’administration préfère rester dans sa routine, au moins pour éviter un surplus de suspicion.

Le gouvernement n’a plus la maitrise

Par ailleurs, c’est par Ali Haddad, patron du FCE, qu’a été confirmée l’incapacité du gouvernement à tenir l’administration, qui lui échappe largement. A l’issue d’une série de rencontres avec des chefs d’entreprises, M. Haddad s’est plaint au gouvernement que certaines administrations « refusent d’appliquer l’instruction du premier ministre » relative au report de la collecte des impôts, selon un document publié par le site TSA.

Mais il ne s’arrête pas là. Après avoir obtenu du gouvernement, grâce à sa proximité avec le pouvoir, des facilités de toutes sortes, notamment lors de diverses tripartites, M. Haddad constate qu’une fois éloigné du centre, l’administration fonctionne autrement. Les entrepreneurs les plus proches de l’administration continuent de surfer sur leurs réseaux, mais pour les autres, rien n’a changé. « Persistance de la bureaucratie et lenteurs administratives » continuent d’entraver le décollage économique, alors que les dispositions du nouveau code de l’investissement sont ignorées, selon un document rendu public par le FCE.

Sujets récurrents, échecs récurrents

Faut-il encore évoquer les sujets récurrents ? L’accès au foncier et au financement bancaire reste très aléatoire, malgré les assurances du ministre de l’industrie Abdessalam Bouchouareb. La situation est si difficile que le FCE, au risque de blesser l’ami Sellal, affirme que « les chefs d’entreprises sont désorientés par l’absence de stabilité juridique », alors que « les entreprises qui respectent les lois subissent la concurrence déloyale des acteurs de l’économie informelle ». Il en arrive finalement à recommander aux « chefs d’entreprises du BTPH de réfléchir à une reconversion d’activité pour garantir la pérennité de leurs entreprises ».

Cet ultime message montre que M. Ali Haddad se trouve sur la corde raide. Car si lui et ses proches continuent à prospérer, grâce à leur proximité du pouvoir, les membres anonymes du FCE, qui espéraient régler leurs problèmes en adhérant à l’organisation, se trouvent confrontés à une autre réalité. M. Haddad prend alors deux risques à la fois : il hausse le temps envers un  gouvernement qui n’arrive pas à concrétiser ses promesses, quitte à offusquer le premier ministre, et il invite les plus fragiles parmi ses troupes à changer de métier. Il risque de perdre sur les deux tableaux.

Macron contre Tliba, un combat trop inégal

Macron contre Tliba, un combat trop inégal

 

Entre Macron et Ould Abbès, ce n’est pas qu’une question d’âge. Il y a surtout le fait que l’un va dans le sens de l’histoire, et que pour l’autre, l’histoire s’est arrêtée.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 mai 2017)

Le monde, et une partie de l’Algérie avec lui, s’est extasié devant l’ascension fulgurante d’Emmanuel Macron. En une année, cet homme de 39 ans, qui s’est lancé dans une folle aventure, sans appareil partisan, a réussi à bousculer tous les dogmes et à renverser tous les obstacles, pour conquérir la présidence de la cinquième puissance économique mondiale. Le culot dont il a fait preuve, la fougue qu’il a déployée ont séduit les plus sceptiques. Avec lui, le monde ancien parait ringard, dépassé. Nicolas Sarkozy, François Fillon, François Hollande sont des relents d’une autre époque; la pratique politique française parait complètement désuète; les partis, à l’ancienne, sont dépassés. Marine Le Pen apparait comme un héritage d’un autre âge, et Donald Trump ressemble à une relique d’un autre temps.

Emmanuel Macron amène avec lui une jeunesse conquérante, décomplexée. Son conseiller spécial et homme clé de l’élection, Ismaël Emilien, a trente ans. Une jeune sénégalaise de 37 ans, Sibeth Ndiaye, naturalisée française en juin 2016, a géré ses contacts presse pendant cette année décisive. Le premier ministre qu’il a choisi n’a fait partie d’aucun gouvernement auparavant. On peut continuer ainsi, dans une énumération qui prendrait l’allure d’une ode à la jeunesse et aux jeunes.

Cette attitude béate face à la jeunesse résonne encore plus fort dans un pays comme l’Algérie, où clichés et faits avérés sont légion. Comme ce dogme qui veut que plus de la moitié de la population du pays aurait moins de vingt ans.

Si jeunes !

L’histoire moderne de l’Algérie a été faite par les jeunes. Quand il prend la tête de la résistance au colonisateur, l’Emir Abdelkader vient à peine d’atteindre 25 ans. Les six qui ont organisé le déclenchement de la guerre de libération nationale avaient une moyenne d’âge de 31 ans au 1er novembre 1954. Didouche Mourad avait 27 ans, Rabah Bitat 29, Larbi Ben M’Hidi 31, Krim Belkacem 32, Mohamed Boudiaf en avait 35, et le vétéran, Mostefa Ben Boulaïd, en avait 39. L’âge de Macron aujourd’hui.

Quand il présente son rapport sur la lutte armée au comité central du MTLD à Zeddine, en 1948, document qui sera la référence centrale de l’organisation FLN-ALN, Hocine Aït-Ahmed a 22 ans. Et Houari Boumediène a 35 ans quand il prend le pouvoir en 1965. A sa mort, il n’a pas encore atteint la cinquantaine, alors que son règne parait interminable.

A l’exception notable de Mohand Oulhadj, devenu chef de wilaya à 48 ans, les autres chefs de wilaya, et donc colonels de l’ALN, ont assumé leurs fonctions avant d’atteindre la trentaine. Le prestigieux colonel Lotfi est mort au combat à l’âge de 26 ans. A sa mort, Amirouche en avait 33, Bougara 31, Si El-Haouès 36.

Culte de la jeunesse

Ceci devrait suffire à élever un véritable culte à la jeunesse. Mais ceci peut être trompeur. Au moins partiellement. Car si tous ces hommes ont pu changer l’histoire, ce n’est pas seulement leur jeunesse qui a fait la décision. C’est aussi, et surtout, le contenu politique de leur action qui a été décisif. Car ils n’étaient pas seulement jeunes, ils étaient porteurs d’un projet politique novateur, libérateur. Leur vie suintait la liberté. Celle-ci transparaissait dans leur action, dans leurs choix, dans toutes les initiatives qu’ils ont lancées. Ils ont abordé les problèmes de leur temps avec une vision nouvelle, ils ont réussi à inventer de nouvelles méthodes, de nouveaux instruments, pour imposer une pensée nouvelle. Et si la nouveauté est souvent l’œuvre d’hommes jeunes, elle peut aussi provenir d’hommes plus âgés, plus expérimentés.

Quand Michael Gorbatchev a pris le pouvoir dans l’ancienne Union Soviétique, il avait 54 ans. Un de ses prédécesseurs, mort avant de pouvoir engager les changements qu’il voulait introduire, a accédé au pouvoir à l’âge de 72 ans. Et, exemple suprême, Nelson Mandela a accédé au pouvoir pour engager la transition post-apartheid à l’âge de 76 ans.

Le sens de l’histoire

A contrario, Maammar Kadhafi a accédé au pouvoir à l’âge de 27 ans. Il a laissé un pays en ruines un demi-siècle plus tard. Le président nord-coréen Kim Jong-un a 34 ans, mais son âge ne promet pas de transformations majeures pour son pays, du moins dans le sens du progrès et des libertés. Abou Mohamed El-Joulani, chef du front Al-Nosra, a 33 ans, et Abou Bakr El-Baghdadi avait 43 ans quand il a été proclamé calife par Daech. Ils ont fait sombrer leurs pays respectifs.

Ultime contre-exemple, le député FLN Baha Eddine Tliba aura 39 ans, l’âge de Macron, lors de la prochaine présidentielle, en 2019… Il est pourtant difficile d’envisager que des jeunes Algériens vont s’extasier devant les prouesses de M. Tliba, ou de voir en lui un homme capable d’entrainer les foules. Comme il est difficile, sur l’autre versant, de voir dans l’âge de M. Djamel Ould Abbès un signe de sagesse ou d’expérience.

Ce qui peut susciter la ferveur d’une société réside donc ailleurs. La jeunesse peut en constituer le ressort, ou l’amplifier. Mais la vraie garantie se situe ailleurs. Elle réside dans une alchimie qui porte les hommes dans le sens de l’histoire, et leur donne une dimension qu’eux-mêmes ne soupçonnaient pas. En ce sens, être jeune est un atout, mais cela ne constitue pas une garantie. Celle-ci est offerte par le contenu politique du projet, qui doit aller dans le sens de l’histoire. Ou, encore mieux, l’anticiper.

Mme Benghabrit, entre flic et pédagogue

Mme Benghabrit, entre flic et pédagogue

 

 

Abed Charef

 

Mme Nouria Benghabrit a expliqué, cette semaine, les mesures prises pour enrayer la fraude durant les examens de fin d’année. Sur toutes les radios et les chaines de télévision, la ministre de l’Education a parlé de brouillage, de contrôle, de surveillance,  de périmètre de sécurité autour des établissements scolaires. Elle a également parlé d’interdiction de véhicules, et de l’installation éventuelle de caméras de surveillance dans les établissements, qui seront, par contre, privés d’internet. Mais elle a aussi rassuré : il n’y aura pas de coupure internet généralisée, a-t-elle déclaré.

Les scandales à répétition enregistrées ces dernières ont imposé ces thèmes dans le discours consacré à l’éducation. Mais le ministère de l’Education s’est progressivement laissé prendre au piège, tenant un discours de gendarme plutôt que celui du pédagogue. La dérive a été progressive, pour aboutir à ce résultat navrant. On ne sait plus si c’est une commissaire de police ou une ministre de l’Education qui s’exprime.

Mme Benghabrit est ministre de l’Education depuis trois ans. Elle a des partisans, et beaucoup d’adversaires également. Peu importe que le soutien des uns et les critiques, souvent violentes, parfois acerbes, des autres, soient justifiés. Le fait est qu’elle est ministre en poste, et qu’à ce titre, elle a en charge ce secteur qui occupe le cœur de la société.

Serait-ce trop si on lui demandait d’être pédagogue, partout et à tout moment ? Serait-ce trop demander que d’exiger d’elle qu’elle parle d’enseignement, pas de sécurité ?

Mme Benghabri, parlez de pédagogie et de contenu. Parlez de mathématiques et de philosophie, de littérature et d’histoire. Parlez du droit au savoir et de l’émancipation des enfants. Parlez de transmission du savoir et d’accumulation de connaissances. Parlez de sciences et de technologies, de mérite et de formation. Parlez de livres et de stylos. Parlez de poésie et de formules scientifiques. Parlez de l’enfant, de l’adolescent, de leur apprentissage des langues et de leur maitrise des techniques. Parlez de préparation des élèves à l’entrée à l’université ou à la vie active.

Parlez de tout, mais ne parlez pas de mesure de sécurité, ni de surveillance, ni de contrôle, ni d’exclusion. Tenez un discours de pédagogue, pas celui d’un flic. Ce n’est ni votre métier, ni votre vocation. Nous l’espérons, du moins. Laissez d’autres en parler. Ils sont mieux formés et mieux outillés que vous.

Essayez juste de tenir une ou deux promesses que vous avez faites. Par exemple, recentrer le contenu pédagogique sur les fondamentaux. Et augmenter le nombre de semaines d’école. Mais vous ne pourrez y arriver si, dans le même temps, vous adoptez un discours d’adjudant recruteur. A force de se laisser glisser dans cette voie, vous perdrez tout, et l’école avec vous. C’est toute l’école qui risque d’être absorbé par le discours sécuritaire.