Le coût faramineux en devises des véhicules CKD-SKD

Les véhicules importés en kits coûtent nettement plus cher, en devises, que des véhicules « finis ». C’est le prix de l’apprentissage, dit-on, mais ce coût prend des proportions alarmantes.

Sur le Huffington Post: http://bit.ly/2sE9tEN

Sur le site de maghrebemrgent.info: http://bit.ly/2EEcMxs

Abed Charef

Les véhicules importés en CKD-SKD durant l’année 2017 ont coûté près de dix pour cent plus cher que les véhicules finis importés la même année, selon des calculs de Maghreb Emergent à partir de statistiques des douanes algériennes et de différentes administrations. Mais par rapport au coût des véhicules finis importés en 2012-2013, lorsque les circuits d’importations et de commercialisation étaient rôdés, l’écart est plus important (+20%).

Des calculs faits à partir des chiffres officiels montrent que le coût d’un véhicule importé en kits en 2017 est de 15.000 dollars l’unité, contre 13.744 dollars pour le véhicule importé « fini ». En 2016, le coût d’un véhicule importé « fini » était encore beaucoup plus bas, à 10.783 dollars, soit un écart de 30%.

Selon des chiffres des douanes algériennes repris par l’agence APS, l’Algérie a importé pour 1.8 milliards de dollars de véhicules en kits destinés à être montés en Algérie. Au total, 120.000 véhicules auraient été montés en Algérie, ce qui donne ce coût de 15.000 dollars l’unité.

Jusqu’à 40% plus cher !

Toutefois, si on prend les chiffres du constructeur Renault, les écarts prennent une allure dangereuse. En 2012 et 2013, années fastes pour les importations de véhicules, le prix moyen d’un véhicule Renault importé revenait respectivement à 10.256 dollars et 10.988 dollars. Le résultat est simple : indépendamment des modèles, un véhicule monté à Oued Tlélat revient 40% plus cher pour la simple partie en devises.

A cette catastrophe, il faut ajouter d’autres éléments aggravants : les modèles montés à Oran sont les moins chers e la gamme Renault (Symbol, Sandera Stepway) alors que les véhicules importés auparavant comprenaient des modèles plus chers, notamment une part importante de la gamme Clio.

A la hausse du coût en devises, il faudrait ajouter le manque à gagner pour l’Etat. Les véhicules montés sur place bénéficient en effet de l’exonération d’une série de taxes, mesures supposées encourager la production locale.

Quant au coût du véhicule, il atteint des sommets. Car en plus de la partie devises, il faut ajouter la part en monnaie locale, représentée aujourd’hui ce qui est pompeusement appelé taux d’intégration ». Celui-ci va actuellement de 15 à 30%, le taux le plus élevé étant réalisé chez Renault.

Fausse solution

Pour le gouvernement, cette option du SKD-CKD était destinée à favoriser l’émergence d’une industrie automobile. Le choix peut être défendu, y compris quand il y a des surcoûts, du moment qu’il donne lieu à la naissance d’un réseau de sous-traitance et de fabricants de composants conséquent. Obligation est d’ailleurs faite aux constructeurs automobiles de passer à un taux d’intégration progressif qui devrait atteindre 40 à 50% au bout de cinq ans.

Toutefois, ces obligations n’ont aucune portée pratique. La règlementation change au gré des gouvernements, et aucun ministre ne semble en mesure d’imposer un respect de règles émises.

Le résultat d cette politique est là. Le gouvernement, qui voulait limiter la sortie de devises, a lancé une politique qui a pour résultat d’augmenter le montant des devises transférées pour le même produit. « dernaha djazaïria » débouche ainsi sur une nouvelle saignée de devises.

Fermer les yeux

Les entreprises automobiles concernées ne communiquent évidemment pas sur ce volet devises. C’est de bonne guerre. Elles se contentent de profiter d’un nouveau modèle, mis en place avec la complicité du gouvernement et des grandes marques automobiles, qui trouvent ainsi un modèle absurde qui leur permet de faire des bénéfices inattendus.

Mais l’attitude du gouvernement, qui occulte cet aspect, pose problème. L’exécutif est ainsi amené, au bout du compte, à défendre un choix absurde, ou au moins à fermer les yeux. Il st vrai qu’il est difficile à un gouvernement gérant les affaires du pays dans le cadre des orientations du président Bouteflika de critiquer des mesures prises dans le cadre des orientations du président Bouteflika.

 

PS: Commentaire de Nour Meddahi:

Malheureusement la facture en devises sera plus salée. Les constructeurs locaux appartiennent en partie à des parties étrangères qui vont rapatrier leurs bénéfices en devises… Comme les bénéfices sont gigantesques (malgré toutes les exemptions de taxe, les prix sont plus élevés maintenant et ce n’est pas la baisse du dinar qui peut tout expliquer (-20 à 30% selon la période), les transferts de dividendes le seront aussi. Le déficit de la partie services va beaucoup augmenter, comme celui de la balance des paiements. C’est d’ailleurs le cas pour 2017.
Nour Meddahi
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Comment transformer la crise syrienne en confrontation avec l’Iran

 

Comment transformer la crise syrienne en confrontation avec l’Iran

Abed Charef
Entre 2003 et 2011, occidentaux et israéliens pouvaient bombarder qui ils voulaient, au Maghreb et au Moyen-Orient, il leur suffisait de dire qu’ils visaient Al-Qaïda. La ville de Falloudja, en Irak, a rasée à la suite d’un soulèvement. Il a suffi aux Américains de dire que la révolte était organisée par Al-Qaïda pour imposer le silence à tous. Qui oserait protester, au risque de se voir qualifié de partisan d’Al-Qaïda? Tout le monde savait pourtant que le soulèvement n’avait rien à avoir avec Al-Qaïda.

Après une période d’adaptation, c’est Daech qui a pris le relais. Mossoul, ainsi qu’une partie du nord de l’Irak, ont subi des bombardements destructeurs, qui ont éliminé Daech mais aussi détruit des villes entières.

A partir de cette semaine, Américains et Israéliens passent à autre chose. Pour eux, bombarder impunément la Syrie, où la situation reste confuse, reste déterminant pour atteindre des objectifs politiques et militaires précis.

Comment justifier ces bombardements ? En parlant de cibles iraniennes. Bombarder des Iraniens ne pose pas de problème pour l’opinion occidentale. Ça risque même d’être bien accueilli. C’est donc la nouvelle ligne de conduite : résumer ce qui se passe en Syrie, et bientôt au Liban, à une lutte contre l’influence iranienne. Bien vu : c’est une attitude qui convient à l’Arabie Saoudite et à ses protégés du Golfe.

Ce changement de discours (éléments de langage, pour faire moderne) coïncide avec la tournée du secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson au Proche-Orient. Il marque le début d’une nouvelle phase dans la gestion du conflit syrien. Jusque-là, c’était le pouvoir syrien et ses alliés, russe et iranien, qui donnaient le ton. Américains et israéliens regardaient faire, satisfaits de voir Daech disparaitre, mais vigilants sur le sens que devait prendre le conflit.

L’aviation israélienne a, cette fois-ci, rencontré une résistance inattendue. Un f16 a été abattu. Il faut justifier, en annonçant que des cibles iraniennes étaient visées, et que l’avion israélien a été abattu par des tirs iraniens.

Cette situation suscite plusieurs commentaires :

  • Pour les Israéliens, bombarder la Syrie est un acte normal. Bombarder des cibles iraniennes est tout aussi normal. Selon quelle logique ? De quel droit ?
  • L’aviation russe a joué un rôle essentiel dans la victoire militaire du gouvernement syrien. Les Israéliens n’osent pas s’y attaquer. Normal. Ils n’en ont pas les moyens.
  • Il est d’ailleurs curieux de noter que dans cet espace le plus obstrué au monde par les avions militaires, il n’y a jamais eu un incident entre aviations américaine, russe et israélienne.
  • Le grand perdant de cet épisode est la Turquie. Elle s’est engagée à fond dans l’alliance anti-Assad, mais aujourd’hui, elle en subit les conséquences les plus négatives, avec le regain de vitalité du nationalisme kurde.
  • Il n’y a pas non plus de velléité israélienne de s’attaquer à la présence militaire turque en Syrie. Un pacte non écrit délimite la sphère de chacun.

Le changement le plus important concerne cependant la stratégie américano-israélienne, qui place désormais la crise syrienne dans une optique de confrontation contre l’Iran. Cela augure d’une évolution qu’ils veulent imposer dans la nature même du conflit. Daech a joué son rôle, mais il est fini. De nouveaux acteurs vont entrer en jeu. Lesquels ? Peu importe. Du moment qu’un autre champ de bataille, justifiable aux yeux de l’opinion occidentale, soit défini, le but étant de maintenir la violence en dehors de la frontière israélienne. Le Liban, où un regain de tension est déjà observée, est un candidat d’autant plus facile que la présence du Hezbollah y est vue comme une menace suffisante pour justifier n’importe quelle aventure. Mais d’autres sphères ne sont pas exclues.

La Palestine, la dévastation et de la Syrie et de l’Irak, restent des questions secondaires.

 

 

L’impasse du 4ème mandat et la rue de la Liberté

« Ce qui les alimente la harga, c’est ce sentiment d’impasse, de malvie, cette accumulation de frustrations liées aux multiples dysfonctionnements »

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er février 2018)

 

En se demandant, presque naïvement, pourquoi la Tunisie attire tant de « touristes » algériens, Ahmed Ouyahia s’est présenté comme le parfait révélateur d’une grande incompréhension algérienne. Que peut offrir la Tunisie que l’Algérie ne saurait offrir, a-t-il dit en conférence de presse, comme si le soleil, la mer et les dunes suffisaient à faire le bonheur d’un pays.

Dans sa question, il y avait une sorte de désarroi face à son incapacité à saisir ce qui vient d’en bas, résultat d’une terrible ignorance de ce qu’est la société algérienne. Il ne comprend pas les aspirations de cette société, il n’en sent pas les pulsions, ni les sentiments qui l’agitent, encore moins les frustrations qui couvent et la colère qui gronde.

Pour un homme vivant dans un monde clos, fait de réunions de bureaucrates, de conclaves de comploteurs, de centres de décisions opaques et de manœuvres savantes destinées à garder des parcelles de pouvoir ou à les élargir, cette attitude n’est pas étonnante. A force de naviguer dans ces eaux, on oublie qu’il y’a une autre Algérie, vivante, dynamique, en mouvement, refusant l’ordre établi et aspirant à autre chose, alors que M. Ouyahia a été formé et formaté précisément pour contrôler, mâter, réprimer ces aspirations. Sa formation et son itinéraire, peut-être aussi son ambition, l’ont isolé de cette société, ne l’ont pas préparé à accompagner ses aspirations et à aider la société à les réaliser.

Postulat erroné

En ce sens, M. Ouyahia est le modèle de ce haut responsable vivant en haut de la pyramide, dictant des ordres et accumulant les erreurs, sans avoir de comptes à rendre. Il aurait pu s’appeler Belaïd Abdessalam, ou Abdelaziz Bouteflika -dont il mime le comportement-, ou encore porter le nom de n’importe quel ministre du quatrième mandat. Pour faire le boulot, il suffit d’être autoritaire envers ceux qui sont plus bas, hautains envers ceux qui sont out, obséquieux vis-à-vis de ceux qui sont plus haut. Abdelaziz Bouteflika avait défini le modèle, en affirmant que le peuple algérien resterait dans « sa médiocrité » s’il ne faisait pas de lui un président.

Une telle vision épargne à celui qui la développe l’effort de comprendre la société. Il en reste, au mieux, à de clichés éculés, dégradants. « Affame ton chien, il te suit » : c’est une devise assumée par M. Ouyahia, qui en est encore à ce vieux contrat social : le pain contre la liberté ; les subventions contre l’allégeance ; la rente contre l’impunité.

Pouvoir des riches

C’est, dit-on, le contrat qui a été à la base du fonctionnement du pouvoir algérien depuis l’indépendance. Pourtant, rien n’est plus faux. Pendant longtemps, le pouvoir, même autoritaire, a tenté, avec plus ou moins de bonheur, de rester au plus près des aspirations du plus grand nombre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La société algérienne a éclaté, avec l’émergence d’intérêts contradictoires, parfois inconciliables.

Le contrat initial, si contrat il y a eu, a volé en éclats. Et le pouvoir d’aujourd’hui, du fait de sa proximité avec les forces de l’argent, apparait comme le pouvoir des riches. Ahmed Ouyahia, longtemps considéré comme le représentant de cette bureaucratie d’Etat soucieuse de préserver un minimum de distance avec l’argent, a symboliquement basculé, avec son discours sur les privatisations et ses amitiés dans le monde des affaires.

De plus, il ne s’agit pas de n’importe quelles forces de l’argent. La chronique économique algérienne, faite de corruption, de pots-de-vin, de scandales et de procès à répétition, signifie clairement, aux yeux du commun des Algériens, que c’est l’argent sale qui a gagné, et qui aspire à s’emparer ce qui reste d’entreprises publiques et de biens de la collectivité. Le discours populiste ne suffit plus à couvrir ni à occulter cette réalité.

Impasse collective

Mais le pouvoir fait une autre erreur, autrement plus grave. Il est dans de vieux clichés, alors que le monde a radicalement changé. Il ne comprend pas que le pain seul ne fait pas le bonheur. Il n’y a pas que l’accès à l’école pour contenter les Algériens de ce nouveau siècle. D’où ce dilemme : avec ses ministres, ses imams, sa police, ses experts, le pouvoir n’arrive pas comprendre pourquoi un jeune algérien, diplômé, avec un poste d’emploi, choisit de se lancer dans l’aventure de la harga, pourquoi il décide un beau matin de braver la loi et la mer, pour tenter de refaire sa vie à zéro ailleurs, dans des conditions impitoyables, plutôt que d’essayer de bâtir quelque chose dans le pays d’Ouyahia, malgré l’ANSEJ et la formation gratuite.

La réponse ne se trouve visiblement pas au palais du gouvernement. Elle est dans la rue, dans les quartiers. Ce qui pousse le Algériens à aller en vacances en Tunisie, ce qui les alimente la harga, c’est ce sentiment d’impasse, de malvie, cette accumulation de frustrations liées aux multiples dysfonctionnements que le gouvernement n’arrive même pas à percevoir.

Ce n’est pas qu’une question de PIB ni de revenu. Le pays subventionne fortement le lait mais on ne le trouve pas sur le marché. L’argent mis dans les structures de santé est énorme, mais ni les malades ni le personnel de santé ne sont satisfaits. Les dépenses d’infrastructures sont gigantesques mais les rues sont remplies de ralentisseurs ou de nids de poule.

En un mot, les Algériens ne meurent pas de faim, leurs enfants vont à l’école, mais leur vie est une succession ininterrompue de frustrations, de colère, de refus, qui donnent le sentiment d’impasse collective. Aux yeux des Algériens, qui cherchent la rue de la Liberté après avoir emprunté le Boulevard du 1er novembre, Abdelaziz Bouteflika et Ahmed Ouyahia personnifient cette impasse dans laquelle l’Algérie patauge.

Un nouvel agenda pour l’Algérie

Ahmed Ouyahia a remplacé Abdelmalek Sellal, et Djamel Ould Abbas a remplacé Amar Saadani. Pour le reste, l’Algérie fonctionne de la même manière qu’à la veille du quatrième mandat, avec les mêmes acteurs et les mêmes polémiques.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 janvier 2018)

 

Ahmed Ouyahia avait été évincé de la direction de son propre parti, le RND, une année avant l’élection présidentielle de 2014. Poussé vers la sortie de manière peu élégante, il avait, tout comme M. Abdelaziz Belkhadem, effectué un retour remarqué deux mois avant le scrutin, pour déclarer son soutien à un quatrième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Depuis, rentré dans les bonnes grâces du pouvoir, il a été réintégré dans l’équipe rapprochée du cercle présidentiel, avant de prendre le gouvernement.

Cinq ans après cette fameuse disgrâce de M. Ouyahia de 2013, la même histoire est vendue aux Algériens. Avec des personnages interchangeables, mais le même décor, le même habillage et, peut-être, le même dénouement. M. Ouyahia est poussé vers la sortie, dit-on. Djamel Ould-Abbès, reprenant le rôle joué par Amar Saadani il y a cinq ans, lance une action pour « déstabiliser » le premier ministre. Il critique les choix économiques de M. Ouyahia, émet de doutes sur la charte du partenariat public-privé, met en place une tripartite parallèle, et exige que son parti soit associé aux décisions concernant l’avenir du pays.

Le directeur de la maison FLN soupçonnerait M. Ouyahia d’avoir des ambitions présidentielles, et de préparer le terrain à sa propre candidature. Mais le premier ministre dément. Il ne sera jamais candidat contre Abdelaziz Bouteflika, assure-t-il.

Serait-on, dès lors, parti pour un scénario similaire à celui de 2014 ?

Un 4ème mandat inutile

En fait, la réponse elle-même présente peu d’intérêt. Que M. Ouyahia fasse le lièvre, qu’il joue un simple rôle pour animer ce qui sert de vie politique, ou qu’il soit Le Candidat du pouvoir ; que M. Ould Abbas fasse de la surenchère sur le thème de la fidélité et du dévouement au chef de l’Etat ; que la prochaine campagne du candidat du pouvoir soit dirigée par M. Abdelmalek Sellal, Abdelaziz Belkhadem ou M. Ouyahia lui-même ; que le Général Gaïd Salah continue de sillonner l’Algérie en répétant que l’armée ne se mêle pas de politique, tout ceci ne change guère la donne politique dans le pays.

Le plus important est ailleurs. Il est dans ce constat aussi simple que cruel : le quatrième mandat n’a pas permis au pays d’avancer. Il n’a pas permis de changer la donne. La preuve la plus évidente en est cette éventualité qui plane encore sur le pays, celle d’un nouveau mandat en faveur du président Abdelaziz Bouteflika.

Un surplace meurtrier

Cela veut dire que l’Algérie a tourné en rond pendant cinq ans. En Chine, cinq années, c’est un PIB qui augmente de 50%. Au Brésil, sous le président Lula, cinq ans, c’est le temps qu’il a fallu pour sortir 30 millions de personnes de la pauvreté.

En Algérie, le temps d’un mandat peut être évalué sous deux angles différents. Il y’a d’abord ce qui aurait pu émerger, mais dont on n’a rien vu. Aucune idée politique innovante n’est apparue. Le pouvoir est resté totalement sclérosé, alors que l’opposition n’a pas réussi à faire avancer les choses.

Sur le terrain économique, alors que le pays est passé par deux phases différentes -aisance puis difficultés financières-, aucune proposition nouvelle ne s’est imposée. La gestion des affaires du pays s’est enfoncée dans l’improvisation et l’approximation. La décision économique reste dominée par deux règles essentielles : assurer la survie du pouvoir, et servir les cercles qui le constituent.

Ceci ne signifie pas seulement stagnation, mais recul. Car entretemps, -et c’est là le plus grave-, les institutions ont plongé dans l’informel. L’illustration la plus éclatante en a été le sort burlesque du gouvernement Tebboune : celui-ci n’est pas tombé à la suite d’une fronde du parlement ou d’un désaccord entre les partis représentés au sein de l’exécutif, mais à cause d’une levée de boucliers de milieux sans rapport avec les institutions constitutionnelles.

La vie politique n’est plus animée par des ides, des débats, des propositions et des contre-propositions. Elle est faite d’hypothèses sur l’état de santé de M. Bouteflika, de déclarations loufoques de M. Ould Abbas, de répliques supposées cinglantes de M. Ouyahia, et d’interventions d’autres hommes dont la place naturelle est dans les tribunaux.

Sortir du cercle vicieux

C’est dans cette ambiance délétère que se prépare la présidentielle de 2019. Il serait dès lors illusoire de croire que les mêmes causes qui prédominaient en 2014 puissent donner aujourd’hui sur des résultats différents. Les ingrédients en place en 2018, similaires que ceux de 2014, ne peuvent déboucher que sur une issue aussi absurde que le fut le quatrième mandat.

D’où cet impératif pour le pays : envisager collectivement un moyen de sortie de cet engrenage qui tourne à vide. Travailler ensemble pour trouver une issue, qui serait salutaire, y compris pour le pouvoir.

Tous les thèmes dominants aujourd’hui -privatisations, cinquième mandat, candidature de M. Ouyahia, divergences FLN-RND-, sont au mieux secondaires, au pire de la diversion. Ils occultent les questions auxquelles l’Algérie a besoin e répondre : comment proposer aux Algériens un autre cap, d’autres ambitions, d’autres débats.

Mais là encore, la confusion règne. Les défis sont si importants qu’il serait tout aussi illusoire de vouloir les relever tous. Il ne s’agit donc pas de mettre en place des montages sophistiqués, complexes, susceptibles de susciter de nouvelles divergences ; il s’agit plutôt de trouver le nœud qui permettrait de sortir de ce cycle où le pays tourne à vide. De mettre le pays en mouvement. Oublier Ouyahia, Ould Abbas, le PPP, et élaborer un nouvel agenda pour l’Algérie. Comment, avec qui, quand ? C’est le vrai débat de 2018.

Prenez les entreprises et rendez nous l’Etat

La privatisation des entreprises publiques fait polémique. Elle occulte une autre privatisation, informelle, mais autrement plus dangereuse : celle de l’Etat.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 janvier 2018)

 

Pour ou contre les privatisations ? Faut-il recourir au PPP, le partenariat public-privé ?

Ces questions pouvaient avoir du sens il y a un quart de siècle, quand l’Algérie, sortant d’un système politique rigide et d’une gestion bureaucratique de l’économie, découvrait des modes de gouvernance nouveaux. Responsables politiques, chefs d’entreprises publiques, idéologues et bureaucrates, jusque-là confinés dans un prêt-penser aussi rassurant que paralysant, se retrouvaient alors confrontés à un modèle auquel ils n’étaient pas préparés. Ils se rendaient compte que leurs entreprises étaient une fiction, et que vendre du pétrole pour acheter des produits et des usines ne suffit pas pour édifier une économie.

A leur décharge, il faut reconnaitre que toute une frange de la société algérienne était hostile aux privatisations, et que les gestionnaires de l’époque ne savaient pas agir autrement. Plus grave encore : lors du passage au pluralisme, on découvrait qu’une bonne partie des appareils politiques, y compris ceux de l’opposition, étaient hostiles, voire fermés à l’économie libérale. C’était une autre époque, une autre Algérie.

Le pire était cependant à venir : au sortir d’un long tunnel du parti unique, l’islamisme politique attendait le pays au virage, pour lui proposer une nouvelle fausse recette : l’économie islamique. La supercherie a submergé le pays, l’entrainant dans un torrent de haine et de violence.

Ouyahia et ses amis

Avec l’instruction sur les privatisations transmise par la présidence de la République au premier ministre Ahmed Ouyahia, le pays retrouve ces questions qu’on croyait dépassées: faut-il se lancer dans les privatisations ? Et le PPP ? Mais surtout, qui va mener les privatisations, et au profit de qui ?

La polémique a enflé, pour aller sur un terrain inévitable, celui des luttes pour le pouvoir. En gros, on soupçonnait le premier ministre de vouloir faire un cadeau à ses amis du FCE et de l’UGTA, en attendant qu’ils lui renvoient l’ascenseur le jour où il serait candidat à la présidence. En signant la charte sur le CPP avec MM. Ali Haddad et Abdelmadjdi Sidi-Saïd lors de la tripartite, M. Ouyahia signait une sorte de pacte, en choisissant ses partenaires.

Dès lors, il était normal que les autres cercles -FLN, parlement, groupes gravitant autour de la présidence- se sentent exclus, et d’une certaine manière, menacés. La manœuvre était, de leur point de vue, trop dangereuse, y compris si elle ne débouchait pas sur l’accession de M. Ouyahia à la présidence. Car il y avait un autre enjeu, immédiat : à qui doivent profiter les privatisations ? Pour ce monde des affaires, même si les entreprises sont décriées et mal gérées, elles n’en gardent pas moins une très grande valeur, centrée sur leur patrimoine plutôt que dans leur activité ou leur technologie.

Divergences

Face à cela, deux attitudes se sont dégagées. La première concerne les cercles intéressés par la privatisation. Ils veulent que le centre de décision change. Ils estiment qu’ils auraient de meilleures chances d’accéder au butin si la décision se faisait ailleurs que dans e bureau de M. Ouyahia. Ce serait un meilleur gage « d’équité ». L’instruction du président Bouteflika, et la déclaration de M. Youcef Yousfi, précisant que « la décision finale revient au chef de l’Etat », a ramené la sérénité dans les rangs.

La seconde attitude est un refus des privatisations. C’est un choix dicté par des considérations idéologiques et politiques, ou par la crainte, légitime, de voir les oligarques se partager un butin qui appartenait initialement à la collectivité nationale. Ce n’est pas pour rien qu’ont fleuri des formules telles « brader les entreprises publiques » au profit de « prédateurs », voire de « voleurs ».

Fondé ou pas, ce refus a peu de chances d’être entendu. De plus, il est déprécié par une d’autres réalités : le maintien de certaines entreprises publiques n’a pas de sens, alors que nombre d’entre elles constituent un poids pour l’économie du pays, et d’autres servent à opérer des transferts légaux mais illicites au profit de cercles gravitant autour du monde de l’entreprise.

Et la privatisation de l’Etat ?

Alors, pour ou contre les privatisations ? En fait, c’est une question d’un autre temps. C’est une mauvaise question. La poser aujourd’hui révèle tout l’anachronisme de l’économie algérienne.

Les vraies questions, et elles sont nombreuses, se situent ailleurs : qui a la légitimité politique pour décider les privatisations ? Qui dispose de l’expertise technique et légale pour les mener ? Pourquoi privatiser : pour se débarrasser d’un fardeau, pour construire une économie performante, ou pour enrichir les oligarques ?

Et aussi : quelle place offre le monde moderne aux entreprises publiques, et quelle place leur accorder dans le cas algérien, où le capital privé n’est pas en mesure d’assurer à lui seul une croissance raisonnable ? Dans quel cadre prend-on ce genre de décisions : au parlement, pendant une campagne électorale, dans une tripartite ou au conseil des ministres ? Quelles institutions pourraient éventuellement être chargées de leur exécution, sans remettre en cause leur bien-fondé ? Avec quels contrôles et quels contre-pouvoirs ?

Avec toutes ces questions, le débat change de nature. Il ne s’agit plus de savoir s’il faut approuver les privatisations ou s’y opposer ; il s’agit de s’opposer à la privatisation de l’Etat, dont se servent des cercles autour du pouvoir pour s’approprier les biens de la collectivité nationale. Autrement dit, l’enjeu majeur aujourd’hui est de reconstruire et de s’approprier un Etat arbitre, fonctionnant selon des règles légales, transparentes. A ce moment, la privatisation, comme tous les autres thèmes qui font aujourd’hui polémique, relèveront du bon sens, de la négociation, pour trouver les meilleurs compromis possibles au profit de la collectivité nationale.

Bouteflika endosse le choix des privatisations

La privatisation n’est pas une initiative personnelle de M. Ahmed Ouyahia, mais une décision du président Abdelaziz Bouteflika. Celui-ci n’a pas « recadré » le premier ministre, il l’a conforté.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 16 janvier 2018)

 

La charte sur le partenariat public-privé, signée lors de la tripartite de fin décembre, change de parrain. Elle aura vécu deux semaines dans sa première version. Elle comportait tant de difficultés (Le Quotidien d’Oran de mardi 26 décembre 2017) que son application s’avérait difficile, sinon impossible. Elle vient d’être relancée, de manière aussi ambiguë qu’elle avait été adoptée.

Le texte, qui ouvrait la possibilité de revenir aux privatisations d’entreprises publiques, conformément à des lois encore en vigueur, avait été adopté lors d’une rencontre entre le premier ministre Ahmed Ouyahia, le patron de l’UGTA Abdelmadjid Sidi-Saïd, et le président du Forum des Chefs d’entreprises (FCE) Ali Haddad. D’autre dirigeants d’organisations patronales avaient émis des réserves, ou s’étaient abstenues de l’avaliser.

Le document est un fourre-tout comprenant des déclarations de principe, des mesures à prendre ne relevant pas de la tripartite, le rappel de dispositions législatives et les conditions à réunir pour recourir aux privatisations comme au partenariat public-privé. Il a été décrié dans la forme et dans le fond. Il a été accueilli de nombreuses critiques, qui le remettaient en cause. Ce qui a amené le président Abdelaziz Bouteflika à se réapproprier le texte, pour lui donner plus de vigueur.

« La décision finale revient au chef de l’Etat »

La plupart des commentateurs ont vu dans la circulaire adressée au gouvernement au sujet des privatisations un recadrage du premier ministre, voire un désaveu. Ce qui n’est pas le cas. Le Président Bouteflika n’a pas abrogé la charte sur le PPP. Il a simplement rappelé que la décision lui revient en dernier ressort. C’est ce qu’a dit le ministre de l’Energie Youcef Yousfi. « Aucune entreprise publique ne peut ouvrir son capital sans l’aval du président de la République ou du gouvernement », a déclaré M. Yousfi.

Une correspondance en ce sens, signée par le secrétaire général de la présidence de la République M. Habba El-Okbi, a été adressée au premier ministre au moment où celui-ci réunissait, jeudi dernier, le conseil des participations de l’Etat pour évoquer les privatisations. Le message de M. El-Okbi ne remet pas en cause le choix des privatisations, mais en conditionne la décision à un accord du chef de l’Etat. « L’instruction présidentielle subordonne désormais tout projet d’ouverture de capital ou de cession d’actifs de l’entreprise publique économique à l’accord, préalable, de Monsieur le président de la république », souligne M. El-Okbi. Il confirme ainsi ce qu’a dit M. Yousfi : « la décision finale revient au chef de l’Etat ».

Un choix de conjoncture

En endossant la décision de recourir aux privatisations, le chef de l’Etat lui donne plus de poids, abstraction faite de son contenu. Il souligne que ce n’est pas un choix du premier ministre, ni de la tripartite, mais une option du président de la République lui-même.

Il était du reste difficile d’envisager la chose autrement. En homme discipliné, sachant où se situent les limites de de son terrain, M. Ouyahia ne pouvait tenter une telle aventure tout seul. Encore moins sur un terrain aussi miné, alors qu’il risque d’être soupçonné de la jouer perso, en vue de s’attirer les faveurs du patronat et de l’UGTA à la veille d’une échéance politique majeure. M. Yousfi, lui aussi issu de la grande bureaucratie d’Etat, ne pouvait sortir des clous pour tacler le premier ministre. Il a simplement apporté une précision qui replace la décision d’ouvrir le processus des privatisations, en la faisant endosser par le gouvernement.

Erreur d’appréciation

Ceci donne une toute idée du remue-ménage provoqué par les décisions de la tripartite concernant la charte sur le PPP et les privatisations. Il ne s’agit pas d’une initiative personnelle de M. Ouyahia, soucieux de plaire à ses amis en vue de se placer dans la perspective de la présidentielle, mais d’un choix politique du gouvernement, dans lequel l’exécutif espère trouver des solutions à la crise. Même si, au passage, M. Ouyahia peut se réjouir de trouver une occasion de corriger son image auprès des milieux d’affaires, en leur prouvant qu’il n’est pas leur ennemi.

Il n’y a donc pas de fracture au sein du pouvoir sur la question. Au pire, l’impact de la symbolique de la privatisation a été sous-estimé. L’image du trio qui l’a portée, Ouyahia – Haddad – Sidi-Saïd, manquait de consistance pour prendre en charge un dossier aussi lourd. Il fallait donc rectifier le tir, pour donner plus de légitimité à un choix aussi contesté.

C’est désormais chose faite. Reste à passer à l’acte, ce qui se ferait dans le pire des conditions : l’Algérie n’a ni les institutions, ni l’expertise, ni le climat politique, ni la confiance requise pour mener une action aussi délicate. Dans les conditions actuelles, cela se traduirait inévitablement par une immense gabegie, et n’apportera aucun plus à l’économie du pays.

L’Algérie face au risque du 5ème mandat

L’Algérie dispose d’un sursis d’une année pour éviter le risque d’un cinquième mandat et d’une succession clanique.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 janvier 2018)

 

Le cinquième mandat est à nos portes. Il s’installe tranquillement, par petites touches. Sans faire de vagues. On en parle un peu, puis beaucoup. On rend l’idée familière aux Algériens, malgré son côté grotesque. On en fait un évènement possible, plausible, avant de le rendre probable, à défaut d’être souhaitable. Face à la résignation des uns et des autres, face à l’incapacité des acteurs politiques et sociaux à présenter une alternative crédible, on en fera un horizon inévitable ; un fait accompli, une fatalité. « Vous savez bien qu’il n’y a rien à faire », diront les uns. « Le système est trop fort », diront les autres pour expliquer la défaite d’un pays face à l’inqualifiable.

Certes, beaucoup soulageront leur conscience en lançant à la cantonade un « tous pourris » vengeur, à travers lequel ils auront le sentiment d’avoir accompli l’acte politique ultime ; d’autres retourneront à leurs claviers pour se moquer de l’accent de tel patron et des mensonges de tel chef de parti ; certains iront même sur les plateaux télé expliquer l’absurdité d’un mandat burlesque, ou iront défier les forces de sécurité dans la rue, pour exprimer leur refus d’une humiliation collective ; mais au final, le train du pouvoir poursuivra son chemin. Une petite augmentation de salaire par-ci, un petit jour férié pour Yennayer par-là, et, au bout de quelques opérations de relogement, le pays s’installera, résigné, dans le non-sens.

Absence de règles

Le cinquième mandat a ses partisans. Il ne faut pas s’y tromper. Et ils sont nombreux : des clients d’un système qui ont réussi à accéder à des privilèges qu’une compétition saine ne leur aurait pas permis d’atteindre ; des hommes corrompus qu’une justice indépendante condamnerait ; des « hommes d’affaires » qui se sont enrichis de manière illicite ou illégale, et qui ne veulent pas rendre des comptes ; d’autres « hommes d’affaires » qui continuent de s’enrichir de manière illicite ; des représentants d’appareils syndicaux qui ont transformé leurs organisations en un système mafieux, vivant sur le dos des travailleurs quand ils ne les rackettent pas ; des appareils squattant le champ politique et faussant la représentation politique locale et nationale ; des tas d’acteurs politiques, économiques et sociaux douteux, vivant dans l’opacité et l’informel, et que la réhabilitation de règles légales et morales ferait disparaitre : comme on le voit la liste est longue, très longue.

Ecarter les fausses solutions

En face, l’Algérie laborieuse reste dans l’expectative. Elle hésite. Elle veut, mais elle se demande si elle peut. Elle s’interroge pour savoir si elle dispose des leviers nécessaires pour changer le cours des choses. Elle cherche qui peut incarner ce changement, par quels moyens, et selon quelles méthodes il pourrait le faire.

Les fausses solutions ont été écartées. C’est déjà ça de gagné : aucun refuge dans la religion ne constitue une alternative, aucun zaïm ne démocratisera l’Algérie, aucun appareil politique ne pourra, à lui seul, mener le changement, aucun candidat isolé ne fera le poids face à celui du système.

Que reste-t-il alors ? Peu de choses, à vrai dire. Mais il faut innover. Explorer de nouvelles pistes. Se concerter pour élaborer, et mener ensemble, un changement pacifique, dans le respect de la légalité.

C’est là que le pays a montré ses limites. Il n’est plus capable de mener des actions collectives. Des partis, des personnalités, des intellectuels sont capables de développer des approches cohérentes, mais dès qu’il s’agit de travailler ensemble, c’est l’impasse.

Le pouvoir s’en délecte. Pour imposer un cinquième mandat, il n’a besoin de rien faire. Il a juste besoin que les autres ne fassent rien. Cette échéance apparaitra alors comme inéluctable. Certes, le pouvoir dispose déjà de sa force d’inertie, de sa force corruptrice, et de la force brutale si nécessaire. Mais sa force principale réside dans l’incapacité de la société à s’organiser pour produire des alternatives. On peut rétorquer que le pouvoir agit de manière méthodique pour détruire ces alternatives, ce qui est vrai. Mais ce n’est pas suffisant.

Sursis d’une année

L’Algérie dispose d’une année pour organiser une alternative positive, et éviter aussi bien un cinquième mandat qu’une succession clanique. Elle peut le faire en tirant les leçons des échecs antérieurs, en détournant à son profit les prochaines échéances : imposer son agenda au lieu de subir celui du pouvoir ; imposer une thématique de la présidentielle plutôt que d’attendre que le pouvoir ne dicte les siennes ; élaborer une feuille de route pour un candidat de la démocratie, plutôt que de se chamailler pour savoir qui sera candidat.

Mais plus que tout, l’Algérie hors système doit se mettre en mouvement au lieu de subir les évènements. Elle doit se défaire de cette attitude où elle est à a fois fascinée et paralysée par ce que fait le pouvoir, où elles et occupée à commenter les décisions et les incohérences du gouvernement au lieu de travailler à son propre projet.

Celui-ci est d’une grande simplicité. De quoi a besoin l’Algérie aujourd’hui ? De faire la différence entre le fondamental, l’important et le secondaire. Le fondamental peut être dit en deux lignes : Etat de droit, pluralisme, démocratie, respect des Droits de l’Homme, institutionnalisation du pouvoir, règles claires pour l’accès et l’exercice du pouvoir, édification de pouvoirs efficaces et de contre-pouvoirs crédibles.

C’est suffisant pour permettre au pays de redémarrer.

Si, malgré tout, le cinquième mandat s’impose, ce ne sera pas seulement l’échec du pouvoir. Ce sera aussi la faillite des institutions du pays, incapables de libérer de ses archaïsmes, mais aussi celle de l’opposition, qui n’aura pas présenté une alternative forte.

Appel pour gagner la présidentielle de 2019

 

L’Algérie a besoin d’un nouveau souffle, d’un nouveau rêve, de nouvelles ambitions. Elle a besoin d’une nouvelle matrice politique pour libérer toutes les énergies qui l’habitent, en vue de construire, dans la sérénité, un régime démocratique, respectueux des libertés et des Droits de l’Homme, où chaque Algérien se sentira citoyen à part entière. Ce projet n’est pas seulement indispensable à l’épanouissement de chaque Algérien, il constitue aussi une condition indispensable pour que le pays puisse se faire une place dans le monde de demain.

Pourtant, face à un monde qui se recompose à un rythme vertigineux, à des bouleversements sociaux et culturels inconnus dans l’histoire, l’Algérie reste prisonnière d’un système politique qui l’étouffe. Malgré à la grave crise politique, économique et sociale que vit l’Algérie, le système en place, hostile à toute idée de changement, agit de manière méthodique pour tenter de verrouiller toutes les possibilités de changement pacifique.

Les institutions ont été neutralisées. Les contre-pouvoirs ont été systématiquement éliminés. Le Parlement a été réduit à une chambre d’enregistrement. Syndicats, partis, société civile subissent un travail de sape qui a largement entamé leur crédit et leur capacité à influer sur le cours des évènements. Les élections, telles que conçues et organisées par le pouvoir, ne peuvent apporter le moindre changement. Elles servent à légitimer un statuquo devenu insupportable pour le pays.

Pendant ce temps, des intérêts économiques informels continuent de se mouvoir derrière une façade institutionnelle totalement vidée de son contenu. Ils défendent leurs intérêts et imposent leurs choix, alors que les catégories populaires n’ont pas de représentations crédibles et reconnues.

A l’extérieur, l’image de l’Algérie s’est fortement dégradée. L’absence du président Abdelaziz Bouteflika, le phénomène des harraga, l’expansion de la corruption, l’opacité du système politique en donnent une représentation dégradante.

Mais plus que tout, c’est le désarmement éthique et moral du pays qui inquiète. Ce qui se passe aujourd’hui donne l’impression que toutes les digues morales ont sauté, que toutes les barrières éthiques ont été détruites, que toutes les valeurs qui font un pays ont disparu.

Malgré ce tableau particulièrement sombre, avec un bilan désastreux, le système en place veut paralyser le pays pour les années à venir, en usant de sa force d’inertie. L’idée d’un cinquième mandat en faveur du président Abdelaziz Bouteflika, portée par des voix proches du pouvoir, commence à être évoquée, malgré l’absurdité d’une telle hypothèse.

Cela est-il possible dans le pays de Novembre ?

Face à ce nouveau péril qui se profile, les Algériens restent désarmés. Ils se demandent comment relever le défi, mais ne trouvant pas de réponse adéquate, ils expriment leur désarroi de différentes manières : démission, résignation, harga, replis de différentes natures, etc.

Est-il possible de surmonter cette impasse ? Comment ?

La réponse peut être élaborée en deux volets : définir des principes et un cadre politiques pour atteindre cet objectif, et élaborer une démarche pragmatique pour y arriver.

Au titre des principes, il faut affirmer que toute initiative doit se faire dans un cadre pacifique, légal, et avoir pour objectif d’instaurer un régime démocratique, pluraliste, respectueux des libertés et des Droits de l’Homme. Tout parti, association, citoyen, peut se sentir concerné par le projet.

Il n’est pas nécessaire, aujourd’hui, d’établir un programme de gouvernement détaillé. Il s’agit juste de s’entendre sur des principes de base qui font consensus : établir un Etat de droit dans lequel les citoyens sont égaux devant la loi, garantir un fonctionnement institutionnel du pays, établir et respecter des règles pour accéder au pouvoir, exercer le pouvoir et quitter le pourvoir, promouvoir les libertés fondamentales dans le cadre de l’unité nationale.

Quant au volet pratique, il s’agit de reprendre l’initiative, pour présenter aux Algériens un candidat de l’Algérie face au candidat du système lors de la présidentielle de 2019. Il s’agira de s’entendre sur un candidat qui aura un mandat de cinq ans, avec une feuille de route précise, en vue d’instaurer de nouvelles règles du jeu, de rétablir un fonctionnement institutionnel du pays, de rétablir également des valeurs morales et éthiques sans lesquelles aucune société n’est possible. Ce volet comprendra probablement une révision de la constitution et de certaines lois.

Formations politiques, organisations sociales et leaders d’opinions ont la charge de se concerter, à la fois pour définir un socle de travail commun, et de lancer cette démarche. Les partis porteurs d’un projet démocratique et d’une vision nationale sont les plus concernés. Dans leur action, ces forces seront portées par deux motivations centrales : aucun progrès n’est possible avec le mode de gouvernance actuel ; aucun projet n’est viable s’il n’est pas porté par de larges franges de la société, à défaut d’un consensus national ; le système en place se nourrit autant de pratiques clientélistes, de la corruption, de la répression et de la tricherie que de l’incapacité de la société algérienne à présenter des alternatives et à les porter.

C’est donc par une action audacieuse, incluant le plus grand nombre, publiquement affichée, et solidement ancrée à des principes démocratiques et des valeurs morales, qu’il sera possible de dépasser l’impasse politique actuelle.

C’est un retour à l’esprit de Novembre.

Abed Charef

Protestation des médecins résidents: la routine répressive

La répression contre le mouvement des résidents en médecine est insupportable, choquante. Elle est justement dénoncée par toutes les voix qui se sont exprimées.

Il faut tout de même rappeler que :

  1. Les résidents protestataires ne sont pas les premiers réprimés à Alger. les autorités interdisent toute manifestation à Alger depuis plus de quinze ans ;
  2. La répression s’abat sur tout le monde, de manière indifférente ; elle est l’œuvre d’un pouvoir non démocratique. Elle s’exerce de manière pavlovienne, routinière.
  3. La colère des médecins résidents est juste, indépendamment du contenu de leurs revendications.
  4. Les protestataires n’ont pas pour autant le droit de laisser tomber le service minimum. La lutte pour tous les droits est indivisible. On ne peut pas lutter pour ses droits et oublier ses devoirs, particulièrement envers les plus faibles. Ce n’est pas Bouteflika et ses ministres qui vont se faire soigner chez les résidents.
  5. Insister sur le fait que des policiers supposés peu instruits tabassent des Bac+10 est absurde. Aucun citoyen ne mérite d’être tabassé (sauf Sidi-Saïd et quelques autres, dont je vous donnerai la liste).
  6. C’est la question la plus importante : l’éparpillement des luttes, pour des objectifs ponctuels, conjoncturels, catégoriels, a miné la capacité de mobilisation du pays. Elle a débouché sur un développement contre-productif de corporatismes inefficaces.

En fait, le système contraint chaque catégorie sociale, chaque syndicat, chaque quartier, à se battre de manière isolée. Sans possibilité de faire jonction avec les autres luttes. Résultat : tout le monde déploie d’immenses énergies dans son coin, pour des résultats insignifiants.

Même quand une protestation débouche sur un accord en vue de satisfaire les revendications des protestataires, rien ne dit que le contrat sera honoré. Face à des dirigeants peu crédibles, à une administration inefficace, et à un système qui ne permet pas de situer les responsabilités, l’action se termine souvent en queue de poisson, avec de fausses promesses et de fausses solutions qui ne font qu’aggraver le problème.

Changer le mode de gouvernance du pays, c’est régler la moitié des problèmes actuels, car il s’agit de faux problèmes. Pour le reste, établir un système démocratique, respectueux des libertés et de l’Etat du droit, offrira le cadre adéquat pour permettre au pays d’avancer.

Iran et Arabie Saoudite : le réveil douloureux de deux pétro-théocraties

Les femmes peuvent conduire en Arabie Saoudite, et elles peuvent ne pas porter le voile en Iran. Deux décisions symboliques mineures, insignifiantes, qui révèlent à quel point ces deux pays sont encore dans l’archaïsme.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 janvir 2018)

 

Le monde compte deux théocraties musulmanes institutionnalisées, l’Arabie Saoudite et l’Iran. Considérés parmi les pays les plus rétrogrades au monde, en raison de leur attachement à un mode de gouvernance archaïque, les deux pays entament un virage périlleux, pour tenter d’entrer dans le monde moderne, à travers sa porte la plus difficile, celle qui transite par le nationalisme et la politique.

Adossés à leurs revenus pétroliers qui leur permettaient de ne pas trop se soucier du pain quotidien, les deux pays vivaient jusque-là hors du temps. Ils étaient les seuls au monde à imposer aux femmes le voile intégral, et à interdire presque totalement la mixité. Attachés à la charia, dont ils s’inspiraient pour toute leur législation, ils naviguaient dans un univers fermé et rigoriste, refusant de s’ouvrir à tout ce que l’humanité a inventé comme concepts liés aux libertés et aux Droits de l’Homme.

Mais le temps a fait son œuvre. La forteresse est en train de céder. Les illusions qui ont bercé les deux théocraties ont été broyées par le temps. On ne peut pas bâtir un pays sur une seule promesse qui consiste à prétendre préparer ses habitants à aller au paradis. Avant le paradis, il y a la vie. Et celle-ci a ses impératifs politiques, économiques et sociaux.

Voile : la fin d’un symbole

En Iran, la mutation a été amorcée de manière ambiguë. Des « réformateurs » ont accédé au pouvoir en promettant de changer les choses. Mais ils étaient enfermés dans un moule qui ne permettait pas d’aller loin. Leur action pouvait au mieux améliorer les conditions de détention, non obtenir la libération du pays. Mais le mouvement allait dans la bonne direction. Il a réussi à décrisper la situation sur le plan interne, comme il a ouvert une brèche pour permettre à l’Iran de redevenir, au plan externe, un pays « normal », capable de signer des accords internationaux, de les respecter et de recevoir des visites de délégations étrangères de haut niveau. D’une manière ou d’une autre, l’Iran apprenait à ne plus regarder le monde en noir et blanc, et admettait que l’autre n’est pas forcément Satan.

Le mouvement de contestation en cours risque d’accélérer le mouvement. Rien de tel qu’un mouvement de rue pour réapprendre à faire de la politique, à traiter les problèmes de pouvoir d’achat, d’emploi, de formation et autres comme des problèmes politiques, non comme des atteintes à Dieu ou à l’unité du pays.

Autoritarisme

En Arabie Saoudite, l’ambiguïté règne. Le virage est pris par un jeune prince de 32 ans, qui n’a pas encore accédé au trône. Mohamed Ben Selmane, le fameux MBS, bouscule les règles, impose de nouveaux comportements, et promet de gigantesques bouleversements. Il commence par une sorte de mise à niveau, en supprimant les mesures les plus absurdes : il donne aux femmes le droit de conduire, de se rendre dans des lieux publics, le droit aussi aux Saoudiens d’assister à un concert.

Problème : Mohamed Ben Selmane mène des changements sociétaux qu’il engage de manière autoritaire, parfois brutale ; il s’appuie toujours sur les Etats-Unis pour asseoir son pouvoir, et il est même soupçonné de tenter une ouverture vers Israël.

Mais le principal point de fixation pour MBS est cette rivalité avec le voisin iranien, qui l’a amené, par ricochet, à se lancer dans une guerre dévastatrice au Yémen. Du coup, les choses se brouillent : dans cette confrontation entre Ryad et Téhéran, est-on toujours dans une rivalité entre sunnites et chiites, ou dans une confrontation entre deux puissances régionales, dans laquelle l’Iran a marqué des points avec sa présence remarquée en Syrie ? Les deux pays peuvent-ils encore défendre un leadership « islamique » au moment où le port du voile est abandonné en Iran et au moment où l’Arabie Saoudite décide de se détacher sensiblement de la rigueur religieuse ? Ou bien serait-on dans une confrontation entre deux nationalismes aux visées hégémoniques, l’un arabe, l’autre perse, chacun se présentant comme le sous-traitant d’une superpuissance ?

Pendant de longues années, le monde va se déchirer face à ce qui se passe dans ces deux pays et entre eux. Il y a ceux qui appelleront à soutenir le mouvement de sécularisation, y compris en fermant les yeux sur les dérapages et les abus éventuels, du moment que l’orientation générale vers plus d’ouverture sera maintenue. Il y aura, de l’autre côté, ceux qui demanderont tout et tout de suite, qui parleront de manœuvres, de calculs tactiques, d’adaptation, pour mieux sauver des régimes autoritaires.

Wahabisme et chiisme révolutionnaire

Quelle que soit l’évolution dans ces deux pays -le plus probable étant une décrispation sur le temps long-, elle sera marquée par trois caractéristiques majeures. D’abord, le changement se fera au rythme de ces pays, selon leur capacité à faire évoluer les mœurs mais aussi les institutions. Aller trop vite risque de provoquer un retour de bâton meurtrier. Sur le plan institutionnel, l’Iran, qui dispose d’une constitution et d’une vieille tradition étatique, a une longueur d’avance sur l’Arabie Saoudite, un royaume aggloméré autour de la famille royale, de la religion, du pétrole et des tribus.

Ensuite, ces deux pays vont moins financer les mouvements religieux partout dans le monde, ce qui constituera un véritable soulagement pour de très nombreux pays. A terme, l’islamisme radical, de type wahabite ou chiite révolutionnaire, semble voué à disparaitre. A moins qu’il ne surgisse ailleurs, notamment en Asie, où il peut trouver des financements, alors que ces possibilités restent très limitées en Afrique.

Enfin, ces deux pays risquent d’être pris dans une bourrasque interne, qui mobilisera l’essentiel de leurs énergies. Le monde suivra leur évolution avec d’autant plus d’intérêt qu’ils constituent, avec l’Irak voisin, le quart du pétrole mondial.

Pour terminer, on ne peut occulter une dernière évidence : il n’est pas question de Palestine l’agenda irano-saoudien. La question palestinienne a été effacée.