Polémique : La réforme de Nabni ignore le réel

 

Le « plan d’urgence 2018 » du collectif Nabni pêche, comme les précédents, par un handicap majeur. Il se base sur le postulat selon lequel le choix de la réforme est acquis.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 12 décembre 2017)

Nabni persiste et signe. Dans la production d’idées autour de la réforme, mais aussi dans l’ambiguïté, voire l’erreur, concernant la conception et l’exécution de ces réformes. Poursuivant ses propositions de réforme de l’économie algérienne, le groupe de réflexion, qui a décidé de se donner une existence légale, a publié début novembre un « plan d’urgence 2018», dans lequel il affine sa démarche. Après un plan « Abda » (commence !), et « Abda II», restés sans écho, il se lance dans une troisième tentative, un plan d’urgence à engager dès 2018 pour éviter l’iceberg, selon la fameuse formule lancée il y a six ans déjà.

Mais autant les prédictions de Nabni se sont révélées fondées, certaines s’étant -malheureusement- concrétisées sur le terrain, autant la mise en musique proposée par Nabni pour « rappeler l’urgence de commencer les réformes » pose problème. De fait, de autant les idées proposées sont fouillées, parfois innovantes, autant la démarche proposée pour une éventuelle mise en application demeure controversée. Particulièrement quand on rappelle les mauvaises expériences algériennes dans ce domaine.

Le principal écueil tourne autour de la décision de réforme, non du contenu. Qui fait quoi ? A quel titre ? Sur ce terrain, la démarche de Nabni prêche par naïveté, ou par excès de prudence politique. Le collectif ne tient pas compte de la nature du pouvoir en place, ni de la logique d’exercice du pouvoir dans laquelle fonctionne le gouvernement.

Prérequis

Cela amène Nabni à faire abstraction du réel. A sous-estimer tout le volet politique du dossier. Comment en effet attendre le lancement d’un train de réformes de l’économie de la part d’un gouvernement dont la motivation fondamentale n’a rien à voir avec la réforme, dont la survie ne peut être garantie que par le statuquo politique?

Demander à ce même gouvernement d’instituer une « delivery unit », une sorte de groupe commando transversal chargé de piloter la réforme n’a guère de sens si ce gouvernement n’est pas imprégné de l’idée de réforme. Encore moins s’il lui est hostile, ce qui ne fait aucun doute avec M. Ouyahia : une réforme de l’économie remettrait en cause sa légitimité et celle des groupes qui l’ont porté au pouvoir. Il n’a donc aucun intérêt à ce que les règles du jeu changent. Nabni l’admet, même s’il utilise d’autres mots pour le dire: « les engagements de conduire des réformes (…) ont malheureusement très peu de crédibilité dans le contexte actuel », peut-on lire dans le document publié début novembre.

Pérennité et légitimité

Dans le détail, Nabni estime que, « compte tenu du nombre, de l’importance et de la complexité des réformes à mettre en place par notre administration, il est impératif de prévoir des mécanismes de gestion des réformes et du changement via la mise en place d’une « Delivery Unit ». Cette « unité spéciale dédiée à la gestion et au suivi des réformes aurait pour mission de mener à bien les réformes prioritaires contenues dans ce plan d’urgence et serait placée au niveau du Premier Ministère afin que son action soit efficace et ses interventions soutenues ».

L’expérience a été tentée avec la « task force », qui a été instituée auprès du premier ministre sous le gouvernement de M. Sellal. Cela a débouché sur un énorme gâchis. D’une part, M. Sellal a « picoré » ce qui était à sa portée dans les propositions de la « task force », sans se soucier de l’absence de cohérence de ces mesures avec le reste de ses choix économiques. D’un autre côté, la « task-force » n’a pas survécu à M. Sellal.

Ce qui pose la question de la légitimité et de la pérennité de cette « delivery unit ». D’où tient-elle sa légitimité ? A quel titre peut-elle proposer et appliquer un programme de réformes, une tâche qui devrait incomber au gouvernement, avec l’appui d’une majorité parlementaire et donc des partis la composant?

Qui endosse les réformes ?

Dans une autre contribution, l’économiste Nour Meddahi tire les leçons des échecs passés. Il affirme que « les réformes structurelles de grande envergure, de fait impopulaires, ne peuvent être faites par un Premier Ministre qui peut être débarqué du jour au lendemain ». Pour lui, « c’est le Président qui doit mener les réformes, en discutant avec les partenaires sociaux, en faisant les arbitrages et en s’adressant à la Nation pour expliquer les choix douloureux ».

Autrement dit, le choix de la réforme de l’économie doit être endossé au plus haut niveau de l’Etat pour être légitime et crédible. Il ne s’agit pas de mesures techniques et financières que des experts seraient chargés de lancer, mais d’un choix politique publiquement énoncé et officiellement assumé.

Ce qui montre la défaillance de la démarche proposée par Nabni. Celle-ci prend en charge la réforme à partir du moment où le choix de la réforme est admis chez les décideurs politiques, lesquels auraient juste besoin d’une expertise dans la gestion de la réforme. Il s’agit peut-être d’une référence à ce qui s’était passé à la fin des années 1980, quand président de la république et premier ministre étaient acquis à l’idée de réforme, et qu’ils butaient sur l’hostilité de la bureaucratie et des appareils politiques, à un moment où les idées de réformes étaient nouvelles et mal cernées.

Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, l’écueil principal se situe ailleurs. Il réside dans le refus du système en place d’admettre que le modèle actuel est fini, et que la réforme n’est pas une coquetterie, mais une nécessité absolue, ce que, du reste relève Nabni, en soulignant qu’avec « un baril à 120 dollars ou à 50 dollars, ne change rien à la liste des vraies réformes ».

Une fois l’idée de réforme endossée par le pouvoir, -et éventuellement par l’opposition, ce qui offrirait des garanties supplémentaires de succès-, la mise en musique ne constituera plus qu’une ultime phase dont les séquences, le rythme et le calendrier pourront être débattues, même si la réforme n’est pas une longue gouvernance tranquille.

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Un président français à Alger

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, juedi 7 décembre 2017)

Un soleil magnifique illumine Alger en ce 6 décembre. Il donne à la cité cette couleur et cette lumière éclatantes, uniques, qui ont séduit tant de poètes et de voyageurs. La mer, le front de mer, les boulevards, toute cette beauté à laquelle ont succombé nombre de visiteurs, invite à se laisser aller, malgré ce sentiment que quelque chose gronde, que la ville est grosse d’un évènement majeur.

Car Alger est, en ce 6 décembre, animée d’une fièvre particulière. Quelque chose d’énorme se prépare. Des hommes ont discrètement pris possession de la ville. Ils préparent les Algériens à la visite d’un chef d’Etat français, avec la ferme volonté de lui délivrer un message qui va changer le cours de l’histoire.

Des hommes, certains illustres, d’autres moins connus, ont joué un rôle, direct ou indirect, dans ces évènements. Nous en citerons trois : Boualem Rouchaï, Belhadj Othmane, et Mohamed Bousmaha, dit Mohamed Berrouaghia. Le premier est natif de Belcourt, ce quartier qui porte aujourd’hui le nom de Mohamed Belouizdad, premier chef de l’OS. Hocin Aït-Ahmed, sonsuccesseur à la tête de l’OS, avait demandé que le cortège le transportant à sa dernière demeure traverse ce quartier, pour lui dire adieu.

Nous sommes le 6 décembre 1960. Boualem Rouchaï avait quitté, quelques jours plus tôt, ses compagnons de l’ALN sur les hauteurs de Chréa, en promettant qu’ils entendraient bientôt la voix de l’Algérie, mais à partir d’Alger, cette fois-ci. Il avait un petit transistor, objet de luxe à cette époque, qu’il a offert à un de ses compagnons, en guise de cadeau d’adieu. « Ça te permettra de savoir ce que nous aurons accompli », lui a-t-il dit.

Le second, Bousmaha, est originaire de Berrouaghia, comme son surnom l’indique. Depuis que, jeune lycéen, il avait décidé de rejoindre l’ALN, il avait connu les moments fastes des katibas, les périodes plus dures, lors des grandes opérations de l’armée coloniale, et les drames qui ont émaillé le quotidien de l’ALN. Il avait été arrêté avant le grand jour. Belhadj Othmane, dit Si Djaafar, complétait le trio. Ahmed Bennaï, compagnon de Boualem Rouchaï, est le seul à avoir immortalisé ces moments dans un livre, après avoir participé à ces grands moments.

Ces hommes avaient été chargés par le FLN, de reprendre Alger, que la wilaya IV tentait de réorganiser après le démantèlement des réseaux de la Zone Autonome d’Alger. En ce début décembre 1961, au sein d’un groupe peu nombreux, avec des moyens dérisoires, ils font face à un évènement d’envergure : une visite du général de Gaulle, qui devait clore, à la mi-décembre à Alger, la dernière tournée qu’il fera jamais en Algérie.

Dans une ville totalement quadrillée par l’armée coloniale et les forces de sécurité, les hommes de l’ALN tentent, à travers leurs contacts, de reconstituer les réseaux démantelés depuis quatre ans, lorsque les parachutistes de Bigeard avaient saccagé la ville. Après de nombreuses péripéties, dont ils se sortent miraculeusement, ils se retrouvent donc au cœur d’une bataille d’une envergure inédite : montrer que le FLN garde la confiance et l’adhésion de la population.

L’enjeu de cette bataille sous-terraine est immense. De Gaulle veut prouver que ses choix politiques pour l’Algérie ont porté. Même si les écrits postérieurs indiquent qu’à ce moment-là, son idée sur l’avenir de l’Algérie est faite, il manœuvre encore, cherchant l’adhésion d’une frange d’Algériens et d’une partie des colons avec lesquelles il veut composer. Il voulait donner corps au slogan qu’il venait de lancer, l’Algérienne algérienne.

Pour les ultras de la colonisation, l’objectif est différent. Ils veulent imposer leur choix à un De Gaulle qu’ils considèrent en difficulté, et qu’ils veulent mener à une confrontation avec l’armée française. Mais Si De Gaulle et les colons peuvent agir à découvert, les hommes de l’ALN ne peuvent en faire autant. Alger est supposée pacifiée, et il serait difficile d’y trouver des militants. Boualem Rouchaï Mohamed Bousmaha, et Belhadj Othmane, dans des rôles différents, ont longtemps travaillé dans l’ombre. Le jour J, il suffira d’appuyer le bon bouton. Ce sera fait une semaine plus tard, le 11 décembre 1960.

C’est Boualem Rouchaï qui réussit à changer le cours de l’histoire. Face à des manifestants mobilisés et encadrés par l’administration coloniale pour revendiquer cette fameuse « Algérie algérienne », le 10 décembre, il décide d’accompagner le mouvement et de le détourner au profit du FLN. Après quelques heures de préparatifs fiévreux, les rues s’emplissent de manifestants, le 11 décembre, mais cette fois-ci, ils brandissent le drapeau FLN.

Ces militants, Frantz-Fanon avant passé la partie la plus dense de sa vie avec eux. Venu de sa lointaine Martinique, il était rapidement devenu l’un d’eux, essayant à la fois de théoriser et de porter leur combat. Il deviendra une de leurs icônes. Quand ces hommes de décembre 1960 ont pris possession de la rue, Fanon a compris que le combat était sur le point de s’achever. Il ne restait plus qu’à trouver les moyens d’y mettre un terme. Ce sera fait sans lui, car Fanon partira un an plus tard, un 6 décembre.

Cela se passait 56 ans avant la visite d’Emmanuel Macron.

 

Macron et l’Afrique: Le grand malentendu

Emmanuel Macron s’est approprié de deux grands symboles de l’Afrique : Mandela et Sankara. Aucun dirigeant européen n’a osé aller aussi loin.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mercredi 6 décembre 2017)

 

La visite d’Emmanuel Macron, mercredi 6 décembre à Alger, révèle un profond malentendu. La tournée de Macron en Afrique a confirmé que ce décalage n’est pas propre à l’Algérie, mais à l’ensemble des pays africains. Quelques faits, très simples, montrent l’incompréhension entre deux mondes qui n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente pour se parler, se comprendre, encore moins travailler ensemble.

Des commentaires acerbes ont accompagné le comportement « arrogant » du chef de l’Etat français en Afrique, mettant en relief notamment les répliques supposées cinglantes qui lui ont été adressées pour sauver l’honneur de l’Afrique. Celle-ci, par exemple, attribuée au président ghanéen Akufo-Addo : « il est temps que les Africains cessent de conduire leurs politiques sur la base de ce que l’Occident ou la France exigent ».

La formule est belle, et elle fait mouche. Mais il y a problème : Emmanuel Macron avait non seulement endossé cette formule, mais il l’avait dépassée, quand il a rendu hommage à Thomas Sankara qui, il y a trente ans déjà, se situait dans cette logique. Macron, dès lors, avait beau jeu d’affirmer appartenir à une génération décomplexée, qui « encouragera celles et ceux qui en Afrique veulent prendre leurs responsabilités, veulent faire souffler le vent de la liberté ».

Mandela et Sankara

A la veille de son arrivée à Alger, la plupart des déclarations et commentaires concernent la mémoire. De Tayeb Zitouni, ministre des moudjahidine, au plus obscur des commentateurs, on insiste sur les thèmes de la repentance, de la reconnaissance des crimes du passé, de la nécessité de solder les comptes de l’ère coloniale.

Emmanuel Macron a anticipé tout cela. Il a soigneusement déminé le terrain. Durant sa tournée africaine et pendant la préparation de sa visite en Algérie, il a déplacé le débat le débat, en parlant en termes de générations. « Je suis d’une génération dont l’un des plus beaux souvenirs politiques est la victoire de Nelson Mandela et son combat contre l’apartheid. Je suis d’une génération de Français pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables », a-t-il dit.

En outre, il y a un an, il avait choisi Alger pour dire, en pleine campagne électorale française, que le colonialisme constitue un « crime contre l’humanité ». Et il récidive au Burkina-Faso où il rend un hommage « solennel » à Thomas Sankara et à son rêve, celui de « l’avenir que l’Afrique osera inventer ». Que répondre à un dirigeant européen qui va aussi loin, en revendiquant des symboles aussi forts que Mandela et Sankara ? La tentation de l’accuser de faire de la démagogie est forte, mais elle ne suffit pas, car son discours a acquis de la substance.

Des dirigeants dépassés

Avec un tel discours, les dirigeants africains sont désarçonnés. Et ils ont peur. Ils se rendent compte que Macron ne s’adresse pas à eux, mais à leurs jeunesses. Il a choisi délibérément de contourner les appareils de pouvoir amorphes qu’il a en face de lui. Il a préféré les amphis des universités pour des conférences débats, et des étudiants comme publics. Là encore, le symbole est trop fort : les cercles sclérosés de l’Afrique des pouvoirs ne sont pas un auditoire crédible, et le temps où les uns écoutent pendant que les autres parlent est dépassé.

Ce faisant, Macron appuie là où ça fait mal. Ses interlocuteurs parmi les dirigeants sont des hommes du passé, au mieux, du présent, alors que lui veut parler d’avenir. Il insiste sur ce qu’il y a lieu de faire, alors que les autres se lamentent de ce qui n’a pas été fait.

Projet alternatif

Pour l’étape d’Alger, l’épreuve sera encore plus dure. Macron n’aura pas d’interlocuteurs « décisionnels ». Lui-même se présente comme le porte-parole de la nouvelle Europe, celle qui va dessiner les rapports autour de la Méditerranée pour le nouveau siècle. En face de lui, il a besoin d’interlocuteurs capables de prendre des engagements majeurs qu’imposent les enjeux. Migrations, sécurité, lutte antiterroriste, développement, et d’autres sujets sous-jacents nécessitent des centres de pouvoir forts et légitimes pour engager leurs pays respectifs, mais ces centres de pouvoir font défaut à Alger comme à Tripoli, à Bamako, à Kinshasa, à Bangui et ailleurs.

Cela n’occulte pas le poids du passé et de la mémoire. Après tout, la société américaine ne s’est pas encore débarrassée des séquelles de l’esclavage un siècle et demi après son abrogation. De même, évoquer l’avenir des relations entre l’Europe et l’Afrique comme si la colonisation n’avait pas existé, ou comme si ses séquelles pouvaient être ignorées, n’a pas de sens.

Mais cela ne peut occulter la défaillance politique de l’Afrique. Celle-ci n’a pas été mesure de créer les dynamiques nécessaires pour dépasser ces faiblesses. Et comme la nature a horreur du vide, d’autres sont tentés de le combler. Ce qui montre à l’Afrique le contenu de la nouvelle étape : plutôt que de reprocher à Emmanuel Macron son arrogance, concevoir un grand projet politique, le faire endosser par les élites politiques, pas seulement par quelques intellectuels ou opposants dispersés, et se doter d’un minimum de moyens institutionnels pour le concrétiser. A ce moment-là, et à ce moment-là seulement, il sera possible négocier avec l’Europe, de critiquer le projet de Macron, et même de le considérer comme néocolonialiste.

Bouteflika face à Mohamed Ben Selmane et Emmanuel Macron

 

Pendant que le monde subit des glissements tectoniques, l’Algérie gère le rapport de forces RND-FLN.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 novembre 2017)

 

Zaafane ou farhane?

L’Algérie, pays manichéen fonctionnant en mode binaire, hésite à se situer. Au vu du succès des vidéos exprimant colère ou dépit, on peut croire que la tendance dominante est largement favorable à la révolte en cette fin de quatrième mandat. Mais les élections locales ont révélé une autre réalité : près de la moitié des Algériens sont prêts à se laisse tenter, à participer au jeu d’une manière ou d’une autre. Pour sauver les meubles, pour ne pas disparaitre, peu importe. Y compris quand ils le font « en se bouchant le nez ».

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille mettre les deux paroles sur un pied d’égalité. Celle de l’adhésion au système est aussi réduite qu’intéressée. Elle est faite d’intérêt immédiat, de rente de situation et de privilèges. Elle contient aussi de la résignation, ce qui pourrait être mis dans une nouvelle catégorie, « mdigouti ». De plus, une bonne partie de ceux qui participent au vote le font pour tenter de changer les choses, non pour maintenir le statuquo. La contestation du résultat des élections, avec parfois de la violence, y compris dans la paisible ville de Tindouf, confirme un potentiel de résistance là où on ne l’attendait pas.

La parole portant le refus a cependant une signification autrement plus puissante. Elle est synonyme d’engagement, de refus de l’ordre établi. Qu’elle soit nihiliste, ce qui est souvent le cas, ou qu’elle soit portée par une pensée alternative, ce qui est plus rare, elle n’en demeure pas moins la plus forte, la plus digne d’être écoutée.

Effet MBS

Elle a un mérite. Celui de sortir du ronronnement imposé par le pouvoir. Celui-ci navigue dans un petit marais tellement pollué, dans une pensée tellement étroite, qu’il veut contraindre l’ensemble du pays et de la société à le suivre dans son autisme. De fait, on ne peut pas dépenser l’essentiel de son énergie à gérer les équilibres FLN-RND, à remodeler les cercles gravitant autour du pouvoir, et espérer, dans le même, prendre la mesure des bouleversements que subit le monde et trouver une place pour l’Algérie dans cette nouvelle redistribution des cartes planétaire.

L’irruption de deux acteurs nouveaux devrait pourtant sonner l’alerte. Au Proche-Orient, un jeune prince héritier de 32 ans, qui risque de prendre le contrôle de la première puissance pétrolière au monde durant le prochain demi-siècle, est en train de bouleverser son pays et toute la région. L’Algérie est directement concernée par ce que prépare Mohamed Ben Selmane : wahabisme, rivalité sunnites-chiites, pétrole, aire culturelle et géographique, lutte antiterroriste, tout ce qui se passe en Arabie Saoudite a des effets, directs ou indirects, sur l’Algérie, son économie, sa société, sa jeunesse. Il suffit de rappeler deux faits pour s’en convaincre : l’Algérie a été le premier pays à subir, dans les années 1990, de manière frontale les effets sanglants de la vague wahabite, et les deux grandes crises financières dans lesquelles l’Algérie a plongé, à trente ans d’intervalle, ont été le résultat direct d’une décision saoudienne de reprendre le contrôle du marché pétrolier.

Effet Macron

Plus près de nous, Emmanuel Macron, après avoir cassé les codes politiques de son pays, veut changer la donne en Afrique. Il tient un discours nouveau, choquant pour les uns, discours de vérité pour les autres. Il veut pousser à une transformation de l’Afrique, afin de préserver les intérêts de son pays, les intérêts de la France du 21ème siècle, pas ceux du siècle passé. Ce qu’il dit est d’autant plus important que l’Allemagne, avec une Angela Merkel en bout de course, est en retrait, que les Américains se replient momentanément chez eux, que les Britanniques sont englués dans le Brexit, et que la Chine n’a pas encore investi le terrain politique.

Du point de vue de Macron, les enjeux ont changé. Ils s’appellent désormais contrôle des migrations, lutte antiterroriste, attrait pour les capitaux et les compétences. L’ancien paradigme, celui de la Françafrique, fait d’un mélange de mesures sécuritaires et de corruption, ne tient plus. L’Afrique qui n’exporte pas de migrants est une Afrique prospère, avec une jeunesse éduquée, formée, et disposant de vraies perspectives.

Le discours est choquant ? Peut-être. Beaucoup s’en offusquent. Mais ceux qui s’en offusquent sont dans un confort intellectuel paralysant. Ils regardent Macron comme ils regardent Mohamed Ben Selmane. Ils comptent les coups, évaluent les chances de l’un et de l’autre de réussir, et appréhendent les faits sous un angle moralisant, pendant que les choses se font et se défont à grande vitesse.

Il ne s’agit pas de s’opposer à l’un, ou de soutenir l’autre. Il s’agit d’exister. D’avoir une vision, une politique, un sens de se intérêts, et de les défendre au mieux, à défaut de les imposer.

Le cri de Anès Tina

Dans ce monde qui abolit les anciennes frontières et en construit de nouvelles, où Sahara et Méditerranée sont devenus des autoroutes; dans cet univers où une start-up rapporte plus qu’un puits de pétrole ; dans ce 21ème siècle où un terroriste fait plus de bruit que certaines armées, tout le monde admet que l’Algérie a une place incontournable. Au moins du fait de sa géographie et de sa démographie.

Et c’est là qu’il y a matière à être vraiment zaafane : il y a un sentiment que l’Algérie est absente. C’est le vide.

Le pays est en hibernation pendant que le monde avance à une vitesse hallucinante. 166ème dans le classement doing business, un classement encore plus honteux pour la vitesse de l’internet, des dirigeants coincés entre la révolution agraire et la place du secteur privé, un isolement économique, politique, diplomatique majestueux justifié par des dogmes alors qu’il est du à l’incapacité de s’adapter aux nouveaux paradigmes qui régissent le monde, des débats politiques tellement décalés qu’y participer relève presque de la complicité : Non, Anès Tina se trompe. Dire « rani zaafane » aujourd’hui, face à un tel gâchis, est très en-deçà de la réalité. L’Algérie est au-delà de la colère. Bien au-delà. Elle est aux confluents du désarroi et de la panique, dans les limites d’un sentiment que pourrait susciter cette image : celle d’une rencontre tripartite Mohamed Ben Selmane – Emmanuel Macron – Abdelaziz Boutefika.

Algérie : l’ombre de la présidentielle de 2019 plane sur les élections locales

Mon article d’avant les élections locales du 23 novembre 2017

 

http://bit.ly/2hSHZ5W

S’accrocher au pouvoir, le choix du pire

Entre Mandela et Mugabe, l’Algérie choisit Mobutu

 

Robert Mugabe a accédé au pouvoir en même temps que Chadli Bendjedid. Il a régné pendant les années Chadli, la décennie noire et les années Bouteflika. Pour quel résultat ?

Abed Charef (Le Quotidien d ‘Oran, jeudi 23 novembre 2017)

Un président âgé, en bout de course, s’accrochant à son passé de résistant pour justifier son maintien au pouvoir, alors qu’une bonne partie du pays le soupçonne de vouloir organiser une succession au profit d’une personne de son proche environnement familial. Face à lui, se tient un autre ancien résistant, ou présenté comme tel, récemment destitué mais à qui on attribue encore un immense pouvoir. Ancien patron des services spéciaux, disposant de nombreuses connexions à l’international nouées lorsqu’il était en exercice, il est réputé disposer d’une très grande influence.

En embuscade derrière le président en poste, de jeunes loups, gravitant autour du premier cercle familial, mènent une vie tapageuse et gèrent des fortunes immenses. Ils ont tissé des liens, fait fortune en un temps record, obtenant une succession de privilèges grâce à leur proximité avec les cercles exerçant l’autorité et avec les réseaux clientélistes qui leur ouvrent toutes les portes ensuite. Le comportement de ces nouveaux fortunés face à la crise montre qu’ils sont insensibles aux multiples dérives que subit le pays. Pire, leur propre comportement contribue largement à une dérive morale qui tranche avec l’esprit de sacrifice et la combativité qui ont fait la gloire de l’histoire moderne du pays et du président.

Le résultat est terrible : la société a été démobilisée, désarmée, au propre comme au figuré. Elle est aujourd’hui divisée, affaiblie, incapable de peser sur le sort du pays. Le président lui-même, qui se voulait longtemps porteur de la première image, celle du combattant intransigeant et intraitable, a fini par abdiquer. Il est entré dans une autre phase, un autre temps. Celui où la vie apparait sous une autre dimension. Il sera plus près de Mobutu que de Mandela.

Surenchère

Quand la crise s’aggrave, le président revient à ce qu’il considère comme les fondamentaux : discours nationaliste, appel à l’unité nationale et à la mobilisation pour faire face aux ennemis intérieurs et extérieurs, rappel des combats communs et des sacrifices des martyrs. Mais c’est un discours qui ne prend plus. Le président s’en rend bien compte. Alors, il glisse sur d’autres terrains. Le bien-être de la population, la croissance, la paix retrouvée.

La paix ? Quelle paix? Le pays est-il en mesure de se défendre, d’imposer ses conditions ? Les menaces sont partout. Elles viennent de partout, répète le président, relayé par ses hommes. Le pays ne peut visiblement les éliminer. Comme elles persistent, d’obscures voix chuchotent au président de faire de nouvelles concessions. De mieux coopérer avec l’ennemi d’hier, notamment sur le plan sécuritaire. Et comme le président a de moins en moins de légitimité, et de moins en moins de marge, il cède, en présentant son expérience « unique » dans la lutte antiterroriste comme un atout dans la négociation. Flatté par ses interlocuteurs, il finit par croire sa propre propagande.

A ce stade, l’idée de rester au pouvoir a complètement changé de contenu. Ce n’est pas seulement une fin en soi, ou une ambition de pouvoir. Avec le temps, c’est devenu une nécessité. Cela rentre dans l’ordre normal des choses. Car quitter le pouvoir présente trop de risques pour les proches, pour les amis. Les cercles qui ont abondamment profité de la manne ne peuvent accepter un éventuel retour de manivelle. L’ordre en place est le bon, du moment qu’ils en tirent avantage. C’est alors que se développe un discours totalement connecté du réel, portant sur la croissance, la bonne gouvernance, la qualité de la vie. On parle même de lutte contre la corruption, alors que le pays sous occupation !

Mahmoud Abbas et Mugabe

Oui, sous occupation. Car c’est de la Palestine qu’il s’agit ici, pas du Zimbabwe. Mahmoud Abbas, le président de l’autorité palestinienne, a été totalement pris à ce jeu. Il a décroché depuis longtemps. Il a oublié pourquoi il s’est engagé au sein du Fatah et de l’OLP. Il considère les autres factions palestiniennes comme des adversaires à mater.

Les autres factions aussi ont totalement déraillé. Le Hamas s’est pris dans un engrenage destructeur pour se rendre compte, deux décennies plus tard, qu’il mène au néant. Cela débouche sur une situation surréaliste, où des factions palestiniennes se réunissent pour tenter juste de survivre. D’exister médiatiquement, à défaut d’une véritable présence politique.

Trop tard. Tant d’erreurs se paient. Les maigres acquis, Oslo, l’idée de l’Etat palestinien, tout est remis en cause. Inutile d’accuser les pays arabes, la communauté internationale, l’Occident : les Palestiniens eux-mêmes ont perdu le fil. Leur « président » n’a pas même pas été capable de les mener là où Robert Mugabe et Abdelaziz Bouteflika sont arrivés.

Soigner sa sortie

Pourquoi évoquer ces pays ? Simplement pour dire que si l’histoire ne se répète pas, les processus sociaux et politiques se ressemblent énormément. On peut remplacer Toufik Mediène par Mohamed Dahlane ou Emmerson Mnangagwa, évoquer la cour autour du FCE ou celle qui s’est créée avec Grâce Mugabe, la différence est minime. Il n’y a pas de spécificité algérienne. Il y a simplement des modèles vertueux, qui permettent aux pays d’avancer, aux hommes de se bonifier, et à des causes de se concrétiser, comme il y a des modèles qui entrainent les pays vers le bas.

Robert Mugabe a oublié que son combat devait libérer les Zimbabwéens, pas lui permettre, à lui, de dicter ce qui est bon et ce qui est mauvais pour le pays. Abdelaziz Bouteflika a oublié de relire la déclaration du 1er novembre, qui visait à restaurer « l’Etat algérien démocratique et social ». Entre un projet pour la grandeur de l’Algérie et sa volonté de contrôler tous les rouages du pouvoir, il a fait son choix. Situation aggravante pour lui, il a détenu entre ses mains des cartes décisives, mais il les a détruites l’une après l’autre.

Ce qui arrive à Robert Mugabe le met crûment face à lui-même. La situation au Zimbabwe lui renvoie sa propre image. Il en sera ainsi tant que ces dirigeants n’auront pas compris que soigner sa sortie, c’est permettre à son pays d’entrer dan l’histoire.

Débat sur la santé: un texte à lire

Pour ceux qui s’intéressent au projet de loi sanitaire et, de manière plus générale, au débat sur le secteur de la santé, un texte incontournable du Pr Farid Chaoui

On peut aussi lire le texte sur le site du Quotidien d’Oran: http://bit.ly/2mHD25p

 

Loi sanitaire et politique de santé: le possible et le raisonnable

Le projet de loi sur la santé mérite un débat apaisé, avec des enjeux et des acteurs clairement définis.

Par le Pr Farid Chaoui

Un débat passionné, vaguement polémique, s’est instauré depuis plusieurs mois au sujet d’un projet de loi sur la santé, présenté par l’exécutif aux élus de la nation.

Les critiques souvent très vives à l’égard de ce texte, montrent si besoin était, combien les algériennes et les algériens sont soucieux de comprendre les enjeux sur le devenir de leur système de santé, et les conséquences que cette future loi va inévitablement y produire.

Ceci est une contribution au débat nécessaire que nous souhaitons le plus large et le plus serein possible, compte tenu, on va le voir, de l’importance considérable des implications de ce texte dans la vie des citoyens.

C’est quoi et pourquoi une loi sur la santé ?

La loi sanitaire est importante car elle régit un secteur qui est considéré, avec le système éducatif et la justice, comme l’un des trois piliers de la cohésion sociale. Détruire un de ces piliers, c’est participer à la dislocation de la société ce qu’aucun régime politique intelligent ne peut souhaiter.

En effet, toutes les nations développées, quelle que soit leur idéologie (en dehors du cas particulier des USA de Trump), ont consacré depuis le 19° siècle le système de santé comme un élément essentiel de la paix et du développement, et se sont appliqués à l’édifier sur le principe de la solidarité entre les générations et les classes sociales. C’est  un patrimoine commun qu’il convient, en principe, de soustraire à tout débat idéologique et à toute manipulation politicienne au même titre que l’éducation et la justice.

L’exemple du National Health Service du Royaume Uni est bien démonstratif à cet égard, puisqu’aucun gouvernement britannique, y compris celui très à droite de Mme Tatcher, n’a jamais osé remettre en question son caractère de service public au service de tous les citoyens.

La loi sanitaire, qui consacre ce système, doit donc être considérée comme un contrat qui lie l’ensemble des sujets d’une communauté pour un objectif commun : préserver la santé de tous. Il doit être bâti sur la base de principes librement négociés, pour entretenir et gérer au bénéfice de tous, les moyens intellectuels, humains, financiers et matériels mobilisés pour la prise en charge des besoins de santé de la population.

C’est dire, que ce texte n’est pas n’importe quelle loi : il définit plus que tout autre texte, en dehors bien sûr de la loi fondamentale, les rapports qui lient les membres d’une communauté sur un sujet essentiel de leur vie personnelle et commune, maintenant, demain et probablement pour plusieurs générations !! C’est un contrat social, un projet de société !

C’est quoi la loi de 1985 ?

La loi sanitaire, promulguée en 1985 en vigueur jusqu’à nos jours, s’est naturellement imposée pour consacrer l’esprit des  politiques de santé menées dans le pays depuis l’indépendance. L’objectif était simple et admis de tous : construire sur les ruines laissées par l’ancienne puissance coloniale un système capable de relever les nombreux défis sanitaires de l’Algérie  indépendante : réanimer les structures abandonnées par l’ancienne puissance coloniale, former les personnels de santé, développer des programmes de santé pour lutter contre les maladies prévalentes dans le jeune Etat : maladies transmissibles, celles de la misère et de la pauvreté.

Pour ce faire l’Etat a nationalisé tous les moyens de « production » : il sera le seul gestionnaire de tous les établissements et le seul employeur de tous personnels de santé. Il définit la politique de santé, forme les personnels, gère et administre les établissements et établi les règles de leur financement. C’est ainsi qu’est née la politique de la « médecine gratuite » et de celle de la formation de « mille médecins par an ».

En 1985, au moment du pétrole cher, donc de l’abondance financière du pays, on décida de sanctifier ces principes politiques nobles et généreux par une loi, celle qui gouverne aux destinées du système de santé jusqu’à nos jours.

C’est donc un texte qui était en parfaite cohérence par rapport aux orientations idéologiques et politiques de l’époque et, même si elle a été promulguée une année seulement avant la crise financière de 1986, elle résistera de manière inattendue à tous les changements de politique sanitaire jusqu’à nos jours !

Pourquoi cette loi est-elle devenue obsolète ?

A la fin des années 1980, la crise financière et l’augmentation importante du nombre de médecins, que le secteur public ne pouvait plus tous employer, poussent les autorités publiques à ouvrir le système au secteur privé. Dès la fin de ces années, la loi sanitaire sera amendée pour encourager l’émergence d’un secteur libéral d’abord ambulatoire (cabinets de consultation), puis hospitalier (cliniques et différents laboratoires de diagnostic). Le « paysage » sanitaire va ainsi changer dans le sens de la libéralisation.

Cette tendance va s’imposer malgré le discours officiel en faveur du secteur public et ceci pour deux raisons : la raréfaction des ressources financières liée à la crise des années 90 avec à la clé le plan de réformes structurelles imposé par la FMI, et parallèlement la modification structurelle de la demande de soins en quantité et en qualité, du fait des fameuses transitions démographique et épidémiologique.

Pour faire court, il faut faire face à des pathologies plus lourdes, plus nombreuses  et plus chères (les maladies non transmissibles) avec des moyens qui se réduisent du fait de la guerre civile et de la crise financière qui nous conduira au FMI.

L’Etat va d’avantage ouvrir le système à l’investissement privé pour faire face à la demande, mais avec une énorme lacune : l’absence d’encadrement politique et financier de ce secteur libéral. On continue, comme si rien n’avait changé, à faire référence à la loi de 1985 avec pour principale victime : les usagers du secteur libéral. A ce jour, par exemple, la tarification pour le remboursement des actes médico-chirurgicaux produits dans ce secteur s’appuie sur la nomenclature de…1985 !!! Autrement dit, les usagers, y compris ceux qui ont cotisé toute leur vie à la sécurité sociale, sont remboursés de manière dérisoire par l’assurance maladie en référence à la tarification des actes qui date de plus de 30 ans!!

Ainsi la loi de 1985 est non seulement devenue obsolète mais elle est gravement violée dans son principe fondamental de solidarité et d’équité à l’accès aux soins.

Les principes de base d’une nouvelle loi.

L’intérêt d’une nouvelle loi étant clairement démontré, quel  contenu doit-on lui donner et dans quel cadre politique, je dirais idéologique, doit-elle s’inscrire ?

Le premier objectif d’une telle loi, tenant compte de ce qui précède, est de donner une orientation idéologique claire à notre système de santé. Il s’agit maintenant de choisir entre un système totalement libéral, dans lequel le système est un hypermarché de la maladie, où chacun se sert en fonction de ses moyens, et un système national de santé basé sur les principes fondamentaux de solidarité, de justice et d’équité ?

Pour le moment, nous naviguons hypocritement entre les deux : d’un côté un discours officiel qui  défend avec force  la « médecine gratuite » et le secteur public, de l’autre une réalité qui chaque jour fait basculer des parts de plus en plus importantes de la demande de soins à un secteur privé non conventionné, c’est à dire précisément un hypermarché de la maladie !

Il n’y a plus que M. Trump pour défendre l’option ultra-libérale. Nulle part ailleurs au monde, aucun pays, aucun régime politique, n’envisage d’abandonner la politique solidaire et équitable de santé, même si des inégalités persistent çà et là.

La nouvelle loi répond-t-elle aux principes de solidarité et d’équité ?

C’est à mon avis la question fondamentale à poseraux rédacteurs de ce projet de loi. En effet, dans son préambule, ce projet s’attache à réaffirmer les principes de solidarité et d’équité et s’appuie sur « la constitution qui affirme clairement l’obligation de l’Etat de garantir, à tous les citoyens, le droit à la protection de leur santé ».

Il poursuit : « C’est dans ce contexte que s’inscrivent les réformes du système national de la santé, qui s’articulent autour des principes fondamentaux suivants :

  • – La gratuité des soins qui constitue un acquis essentiel, préservé réaffirmé et mis en œuvre à tous les niveaux ;
  • – l’universalité, l’égalité d’accès aux soins ;
  • –  la solidarité, l’équité et la continuité du service public de santé,
  • –  la hiérarchisation des structures et des soins ;
  • –  la décentralisation et l’Intersectorialité ;
  • –  l’évaluation et le contrôle.

L’article 12  va plus loin et affirme : L’Etat assure la gratuité des soins et en garantit l’accès à tous les citoyens.

L’article 20  stipule que toute personne a droit à la protection, à la prévention, aux soins et à l’accompagnement qu’exige son état de santé, en tous lieux et à toutes les étapes de la vie…. Elle ne peut faire l’objet de discrimination dans l’accès à la prévention ou aux soins.

  • Les rédacteurs de ce projet s’inscrivent donc à priori résolument dans le cadre d’un système solidaire
  • Contradictions
  • Voyons maintenant comment ceci se traduit concrètement dans la structure du texte.
  • La 1° contradiction apparaît à la section 4, article 95, à travers la notion de « personnes en difficulté » dont il est dit que « les structures et établissements de santé publics et privés investis d’une mission de service public assurent gratuitement la couverture sanitaire de l’ensemble des personnes en difficulté, notamment celles vivant en milieu institutionnel.
  • Que vient faire cette notion alors que l’article 12 assure la gratuité de soins pour tous? Outre le fait que la définition de ces « personnes en difficulté » reste vague et peut créer la confusion et la stigmatisation, cet article consacre de fait leur inégalité à l’accès aux soins. Ce chapitre doit, à mon avis être tout simplement supprimé.
  • Mais la plus sérieuse contradiction aux grandes déclarations de principe du préambule tient dans la structure de financement du système telle que proposée par ce projet. Les articles 344 et suivants montrent clairement que les rédacteurs du texte ont rencontré de très sérieuses difficultés à répondre à la question « qui paie ? ». Or c’est précisément cette question qui représente la colonne vertébrale du système de santé et c’est à travers elle que s’exprime clairement le modèle idéologique qui le sous-tend !

Gratuité et équité

De quoi s’agit-il ? Un système de santé a beau se déclarer gratuit,  il a un coût défini sous le vocable de Dépense Globale de Santé (DGS). La DGS c’est tout ce que consent une communauté de citoyens comme richesses à consacrer à la santé de ses sujets. Elle s’exprime généralement par la part du PIB qui est consacré à ce secteur : en Algérie il est estimé à moins de 5% de la richesse nationale, soit moins de 400 dollmars/hab/an, en comparaison aux 3.000 à 4.000$ que les pays de l’OCDE consacrent au même secteur.

Ce qui signifie :

1- Qu’il n’y a pas de médecine gratuite, tout acte se paye et souvent très cher. Que nous devons plus défendre un accès équitable aux soins que d’une prétendue médecine gratuite.

2- Que nous ne disposons que de moins de 10% de ce qui est disponible dans les pays du nord pour soigner une population qui, avant 2030, présentera les mêmes caractéristiques démographiques et épidémiologiques que nos voisins développés.

3-Que si nous voulons accélérer l’évolution de notre système de santé pour le rapprocher des performances des pays du Nord, il faut  augmenter notre richesse nationale (PIB) et la part qui revient au système de santé (DGS), autrement dit il faut, à l’instar des autres secteurs économiques et sociaux, nous mettre au travail et produire autre chose que du pétrole.

Voilà la douloureuse vérité.

Il y a deux façons de traiter l’équation financière actuelle: soit on consacre 90% de la DGS à 10% de la population, et on crée un système totalement inégalitaire mais « moderne et conforme aux plus novatrices des méthodes de soins », ou on décide de s’appuyer sur le principe de solidarité et d’équité, et nous décidons de mettre en place un système équitable, pertinent par rapport aux besoins prioritaires de la population et REALISTE !

Dans cette deuxième option, deux prérequis sont nécessaires : un programme de santé encore une fois pertinent et réaliste, décliné en priorités, et un système de financement qui s’appuie sur le principe fondamental de la solidarité nationale dans laquelle le riche paie pour le pauvre et le fort soutient le faible.

Eviter les disparités

Or, l’ambiguïté qui domine ce projet de loi concernant son orientation idéologique s’exprime encore d’avantage dans le  chapitre consacré au financement (chapitre 4).

En effet, émiettant les sources de financement entre celles de l’Etat, de la sécurité sociale, des collectivités locales (pour payer les soins de « personnes en difficulté ? et réinventer la carte d’indigent?), des entreprises économiques, des assurances économiques et, cerise sur la gâteau, celle de la participation des « bénéficiaires de soins » (qui, comment, quoi ?), on détruit le principe d’égalité d’accès aux soins puisque, inévitablement, le traitement réservé à chaque catégorie de bénéficiaire sera différent en fonction du poids financier de son assurance santé. Il est clair que le sujet assuré par une entreprise économique prospère sera bien mieux soigné que celui pris en charge par les faibles ressources de sa commune !

Pourtant il y a une solution : c’est de créer une institution financière nationale chargée de financer le programme national de santé élaboré par les pouvoirs publics.

Cette caisse nationale d’assurance maladie, regrouperait tous les moyens financiers disponibles qu’ils proviennent de l’Etat ou des assurances (CNAS, CASNOS, Assurances économiques etc..) et serait chargée de financer aussi bien les structures publiques que privées, sur la même base de calcul et en tenant compte des priorités du programme national. Elle serait comptable devant ses financeurs dont la participation serait décidée chaque année sur la base des comptes à postériori fixant la part consommée par chaque groupe d’assurés.

On pourrait s’appuyer pour avancer dans cette voie sur l’expérience relativement réussie de la carte chiffa et mutualiser les moyens des CNAS, CASNOS, et autres assurances avec ceux de l’Etat.

Ceci est  la définition de la couverture santé universelle qui garanti à chaque algérien, à sa naissance, en sa qualité de citoyen et non de représentant de telle ou telle catégorie professionnelle ou sociale, une carte d’assurance, la même pour tous, garantissant l’accès aux mêmes services, dans les mêmes conditions et sans aucune discrimination.

C’est ainsi que l’on consacrera réellement les principes défendus par la déclaration du 1° novembre 1954, de la constitution et des intentions affichées, j’en suis sûr, avec sincérité, dans le préambule du présent projet de loi sanitaire.

 

Je ne terminerai pas sans signaler deux autres incongruités :

La première concerne le chapitre relatif aux régions sanitaires : alors que le principe de la décentralisation est plusieurs fois affirmé dans le texte, ce chapitre est expédié en trois articles ! A mon avis, il s’agit là d’un point essentiel de l’organisation sanitaire car aucun programme sanitaire ne peut réussir dans l’avenir, sans donner à la région non pas seulement les prérogatives d’appliquer un programme, mais bien plus, lui attribuer la possibilité de planifier et de décider. Autrement on ne sera pas sorti d’un problème structurel qui est un frein majeur au développement la politique de santé : la centralisation excessive de la décision par l’administration centrale.

Ma dernière remarque concerne le chapitre  relatif à l’activité d’inspection : le ministère de la santé a-t-il besoin de se doter d’un code pénal bis et l’exprimer dans cette loi par des termes qui ne peuvent qu’installer la défiance des praticiens à l’égard de leur tutelle ?

Laissons le pénal à la justice et essayons, par le biais d’un contrôle administratif dédié non à la répression mais au soutien des professions de santé, améliorer leurs prestations au bénéfice de leurs patients. Bien sûr, comme dans toute profession, il y aura toujours des défaillances ;  elles doivent être sanctionnées avec la plus grande fermeté, mais notre noble profession avait pour tradition de recouvrir d’abord à  la parole des sages avant celle du bâton, ne la perdons pas, ne brisons pas le rapport serein et respectueux qui a toujours existé entre les professionnels de santé et leur tutelle.

Professeur Farid CHAOUI

 

 

Ahmed Ouyahia met un terme à l’affaire Chakib Khelil

Non lieu pour Chakib Khelil. C’est le Premier ministre Ahmed Ouyahia qui l’a annoncé. Les Algériens n’apprendront pas la vérité par la justice, mais par d’autres canaux.

Abed Charef (Le Quotidiend’Oran, jeudi 16 novembre 2017)

L’opération de déminage autour de M. Chakib Khelil a pris fin. En apothéose. L’ultime touche a été apportée par le Premier ministre Ahmed Ouyahia, qui a annoncé la semaine dernière que Chakib Khelil ne sera pas poursuivi par la justice algérienne. Au cours d’un banal entretien, entre deux formules langue de bois, le Premier ministre a balancé ce que lui-même a appelé un « scoop ».

Selon le Premier ministre, M. Khelil n’a pas été acquitté. Non. Il n’a pas été jugé du tout. La justice aurait prononcé un non lieu en sa faveur. Autrement dit, les enquêteurs n’ont pas trouvé matière à mener des poursuites contre l’ancien ministre de l’Energie, estimant que les charges n’étaient pas suffisantes pour engager un procès.

Avec un bel aplomb, M. Ouyahia insiste. Chakib Khelil a été victime d’une grande injustice. Il répète ce que Amar Saadani a déjà dit, mais sans aller au bout du raisonnement. Saadani avait donné un peu de consistance à ses propos, en affirmant que M. Khelil a été victime du général Toufik Mediène. Ouyahia ne va pas jusque-là. Pour le moment du moins. Sait-on jamais…

Dans l’absolu, la thèse d’un Chakib Khelil victime d’un coup tordu de l’ex-DRS n’est pas totalement exclue. Ce ne serait ni le premier ni le dernier citoyen dont la vie aurait été brisé à causse d’un dossier fabriqué par les services.

Initiatives

Mais dans le cas présent, M. Ouyahia ne peut en rester là. De par sa qualité de premier ministre en exercice, sa déclaration devrait l’amener à lancer au moins trois initiatives. Il doit d’abord diligenter les enquêtes nécessaires pour comprendre comment de tels dysfonctionnements ont pu se produire ; comment la machine judiciaire s’est emballée, au point de briser la vie d’un innocent, brillant cadre de l’Etat de surcroit ; comment un procureur général a été amené à faire une déclaration à la presse, diffusée par la télévision publique, pour confirmer les poursuites contre M. Khelil ; situer la responsabilité dans tous les dérapages enregistrés et dans les irrégularités commises, pour définir éventuellement les complicités et, au bout du compte, engager des poursuites contre tous ceux qui ont privé l’Algérie d’un dirigeant de grande qualité.

Une fois ce travail accompli, M. Ouyahia devrait s’attaquer aux réformes nécessaires pour éviter que de tels dérapages ne se reproduisent. Un homme victime d’une injustice comme M. Khelil sera motivé pour pardonner s’il sait que le gouvernement a engagé les changements nécessaires pour faire en sorte que cela ne se reproduise plus jamais.

Auparavant, M. Ouyahia devra aussi expliquer aux Algériens comment le non lieu en faveur de M. Khelil a été prononcé. Par quelle juridiction, quel juge, à quelle date? Une affaire de cette importance ne peut pas être tranchée dans la clandestinité. Il faudra rendre publics les documents à charge, et indiquer comment les avocats de M. Khelil ont réussi à convaincre un juge de la nullité des griefs retenus contre lui, pour finalement déboucher sur un non lieu.

Vérité et justice

Ouyahia ne fera rien de tout cela. Ce n’est pas son monde. Sa méthode est autre : on ne juge pas un crime qui n’a pas eu lieu. On ne juge pas un homme pour des faits qui n’ont pas existé. C’est désormais la thèse officielle du gouvernement algérien, portée par le Premier ministre lui-même.

Les Algériens seront obligés de s’en contenter. Ils n’ont pas les moyens légaux pour dire autre chose. Le rapport de forces politique ne permet pas encore de faire émerger un pouvoir capable de se prononcer sur des faits d’une telle gravité.

Alors, les Algériens se tourneront ailleurs dans leur quête de justice et de vérité. Ils se détourneront de leurs gouvernants et de leurs dirigeants pour chercher là où ils peuvent trouver. Avec tous les dérapages que cela peut provoquer.

Il n’est pas certain qu’ils trouveront la justice dans l’immédiat. Mais la vérité, par contre, est accessible. Ce sont les autres qui la fourniront. M. Ouyahia n’y peut rien. Il ne peut rien contre les faits. Les Algériens savent, grâce à la justice suisse et italienne, qui est Farid Bedjaoui. Ils ont une idée de la manière dont il obtenu ces sommes gigantesques, près de 200 millions de dollars, en marge de contrats avec des entreprises italiennes. Ils savent qui M. Khelil a rencontré, où alors qu’il était en compagnie de Farid Bedjaoui.

Une question de temps

Le reste n’est qu’une question de temps. Tôt ou tard, ils sauront sur les comptes de qui ces sommes ont atterri en bout de parcours, auprès de quelles banques, et par quels circuits cet argent a transité pour être blanchi.

Sur ce terrain, le Premier ministre ne peut rien. Les nouvelles technologies ont ouvert une brèche qui permettra aux Algériens de s’informer, grâce à Wikileaks, aux « Papers » et autres. Mais le fond du problème est ailleurs. Les « daoula amika » (Etats profonds) des principaux partenaires de l’Algérie connaissent le dossier. Dans le détail. Ils le gèrent selon leurs propres intérêts. Ils vont agir comme ils veulent, organiser des fuites ou protéger leurs favoris.

C’est la suprême humiliation à laquelle aboutit le modèle Bouteflika-Ouyahia et consorts, car il n’y a pas pire pour un citoyen que de connaitre des faits concernant ses dirigeants par la voie des services spéciaux d’autres pays.

L’économiste Nour Meddahi franchit le pas: La solution de la crise économique est politique

 

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Rachid Boudjedra, insupportable et indispensable

Rachid Boudjedra, insupportable et indispensable

 

Boudjedra rate sa cible. Il voulait viser le révisionnisme, il s’est tiré une balle dans le pied.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 9 novembre 2017)

 

A force de tirer sur tout ce qui bouge, Rachid Boudjedra a perdu ses derniers supporters. Certes, il garde encore des lecteurs, amoureux de se littérature ; des partisans, soucieux de défendre un libertaire assumé ; quelques alliés aussi, sensibles à ses positions anti-islamistes radicales. Mais il est difficile de trouver des gens susceptibles de soutenir Rachid Boudjedra sur la base d’idées clairement formulées, ou de positions exposées et assumées de manière cohérente.

C’est que l’homme est déroutant. Il peut écrire des textes de très haute facture, défendre des idées d’une grande originalité, brillantes, avant de se laisser aller à des inepties, à des contradictions évidentes et à des contre-vérités inutiles. Il ne s’agit pas seulement de narcissisme, mais de toute la complexité d’un homme, capable de s’élever à des traits de plume géniaux, avant de sombrer dans des considérations ridicules.

Son dernier livre a parfaitement résumé le personnage. Dans « Les contrebandiers de l’histoire » (1), Rachid Boudjedra s’est attaqué à l’écrivain Kamel Daoud sur la base d’une information fausse, grave, dangereuse. Il l’a tout simplement accusé d’avoir appartenu au GIA. Comment un homme de l’écrit, avec toute son expérience, peut-il commettre une bévue aussi stupide ? Comment descendre à ce niveau là alors que sa trajectoire, jusque dans les années 1980, en faisait un candidat légitime au Nobel de littérature ? C’est d’autant plus étonnant que le dernier livre est un pamphlet, destiné à mettre des gens en accusation. Comment porter des accusations aussi graves sur la base d’arguments aussi farfelus, au risque de détruire tout l’argumentaire du livre ?

Pétard mouillé

Le résultat est déplorable. Acculé, Rachid Boudjedra a été contraint de reconnaitre son erreur, et d’annoncer qu’il va retirer le passage en cause de la prochaine édition. Entretemps, Kamel Daoud avait annoncé qu’il déposerait plainte. Ce qui débouche sur une situation ubuesque : Kamel Daoud peut désormais affirmer qu’il s’est engagé dans deux procès dans sa vie, l’un contre Hamadache, salafiste islamiste, et Boudjedra, salafiste de la pensée unique !

La polémique sur cette accusation contre Kamel Daoud a en outre occulté le contenu du livre de Boudjedra, alors que l’auteur espérait un impact aussi fort que celui provoqué par « Les intellectuels faussaires » de Pascal Boniface. L’amateurisme de Boudjedra a transformé un coup de canon en un pétard mouillé, l’obligeant à se confondre en explications oiseuses et en déclarations sans intérêt. Alors que son livre devait constituer le coup d’éclat du Salon du Livre, il s’est retourné contre lui, montrant ce que ses adversaires considèrent comme de la mégalomanie, du narcissisme, voire de la jalousie, signes d’un égo démesuré. Le « papy » Boudjedra a été trainé dans la boue par une nouvelle génération d’écrivains avides de reconnaissance, mais c’est lui qui a fourni les munitions.

Guerre d’égos

Parmi les réactions au livre de Boudjedra, une des plus virulentes est venue de Yasmina Khadra, probablement un des rares hommes de lettres algériens à dépasser l’auteur de « L’escargot entêté » en matière de mégalomanie. « Puisse mon mépris te toucher comme une grâce, et t’éveiller au ridicule dans lequel tu te complais comme le ver dans le fruit », écrit Yasmina Khadra à l’adresse de Boudjedra.

Ce dernier avait écrit « Le FIS de la haine » dans les années 1990, un brûlot anti-islamiste au moment où le terrorisme était à son apogée. Cela n’empêche pas Yasmina Khadra de l’accuser d’avoir fui l’Algérie. «Lorsque tu te terrais à Paris, durant la décennie noire, je menais une guerre atroce dans les maquis terroristes. Sans mes compagnons de combat et mes milliers de morts, jamais tu n’aurais remis les pieds en Algérie », ajoute-t-il, avant cette « divine » conclusion: «Puisse Dieu pardonner tes aigreurs, puisque je te pardonne ».

Révisionnisme rampant

Ces échanges d’amabilité ont, de fait, occulté le message qui était au cœur du livre de Boudjedra : la dénonciation de ce qui apparait, à ses yeux, comme une trahison, avec des artistes algériens recherchant une consécration en France, grâce au soutien de milieux politiques et d’intellectuels français « connus pour leur hostilité envers l’Algérie », selon la bonne vieille formule d’El-Moudjahid. Tout cela débouche sur une sorte de révisionnisme rampant, dépassant le simple monde des arts et des lettres, pour s’étendre aux symboles de l’Algérie.

Dépit, jalousie, aigreur d’un écrivain dépassé, répondent en cœur les détracteurs de Boudjedra. Mais le fait est que ce qu’il est écrit n’est pas dénué de tout fondement. En ces temps de crispation identitaire, il est normal que le monde littéraire français valorise ce qui se rapproche des valeurs de la société occidentale, faite de laïcité, d’a-religiosité, de distance, voire d’hostilité, envers les religions, en premier lieu la plus visible d’entre elles, l’Islam.

D’ailleurs, Boudjedra lui-même partage largement ces idées. Il considère l’islamisme comme un ennemi, mais comme feu Tahar Benaïcha, il n’hésite pas à endosser la spiritualité de certains maitres, plus ou moins marginaux, de la spiritualité musulmane. Il a également été, pendant de longues années, édité en France, dans des maisons auxquelles il reproche d’embrigader les écrivains algériens au service d’un courant de pensée néo-colonial. En résumé, Boudjedra reste dans la ligne de pensée d’une vieille gauche anti-impérialiste qui parait aujourd’hui démodée, mais qui n’en reste pas moins pertinente sur nombre de questions relatives aux rapports avec les pays riches.

Cracher sur les archaïsmes

Au-delà de cette polémique, Boudjedra exprime en fait une colère diffuse contre une élite qui crache sur le pays à cause de ses tares ; elle crache sur la société parce que celle-ci est archaïque, bigote, enfermée dans des modes de pensée obsolète ; elle crache sur l’économie du pays parce que les symboles de la réussite dans ce domaine sont publiquement honnis ; elle crache sur le monde politique parce que les dirigeants apparaissent comme des repoussoirs. Il suffit de citer les noms qui ont porté le FLN en d’autres temps, et ceux que le FLN supporte aujourd’hui, pour mesurer l’écart ; elle crache sur la gestion du pays parce la corruption est devenue endémique, avec des règles sont opaques, bénéficiant aux seuls initiés.

Tout ceci n’est pas contestable. Ce qui l’est moins, c’est de dire, à partir de cet assemblage, que le pays n’a pas d’avenir, qu’il n’est plus viable, que tout y est noir ; que les jeunes se jettent à la mer par désespoir, pour précisément fuir un pays qui n’est plus le leur, et que la première génération ne serait pas seulement trompée, mais qu’elle aurait trahi le serment des pères fondateurs. Depuis l’indépendance, il n’y a qu’injustice, hogra, corruption, violence, mensonge, dit-on. Dans ce cheminement, la surenchère mène vers une impasse, vers le révisionnisme. Car de là à penser qu’avant, c’était mieux, qu’un colon en a remplacé un autre, bref, que l’indépendance était une erreur, il y a un pas que ce mode de pensée pousse naturellement à franchir.

Fanon et Senghor

C’est un discours repoussant, mais qui a l’avantage de donner bonne conscience aux Européens. A l’heure où un président français, Emmanuel Macron en l’occurrence, admet que le colonialisme a constitué un crime contre l’humanité, il est réconfortant pour les héritiers de la pensée coloniale de lire que l’Afrique indépendante n’est pas mieux que l’Afrique colonisée, qu’elle continue à charrier pauvreté, corruption, injustices et violations des libertés. C’est même une pensée qui refuse d’admettre que les séquelles du colonialisme soient à l’origine de tous ces maux. Un demi-siècle après les indépendances, invoquer la période coloniale pour justifier la situation présente ne tient plus, dit-on, oubliant que l’esclavage a été aboli il y a un siècle et demi aux Etats-Unis, mais que la société américaine en reste encore profondément marquée.

A ce titre, Boudjedra se veut plus proche de Fanon que de Senghor. Le tact en moins. Mais comment garder le sens de la mesure quand un ancien ministre des moudjahidine choisit de vivre en France ? Ce faisant, Boudjedra affiche une radicalité qui déborde sur de l’outrance, et qui finit par nuire à son propre argumentaire.

Confusions

Ceci dit, il y a deux confusions dans l’affaire Boudjedra. La première concerne la qualité de Boudjedra et des hommes auxquels il s’est attaqué. Il s’agit d’écrivains, d’artistes, non d’intellectuels. Ils produisent des œuvres littéraires, cinématographiques, des créations qui charrient, qui expriment une pensée, mais ce ne sont pas des faiseurs didées. Y compris Boudjedra lui-même. Il est donc inutile de leur demander de la cohérence, de la constance. Personne ne demande à un  poète de la logique dans les vers qu’il déclame, on lui demande juste d’émouvoir pas la force et la beauté des mots.

Les grands artistes ont, pour la plupart, accompagné de grandes causes. De Moufdi Zakaria à Aragon, de Malek Haddad à Pablo Neruda. Leur engagement politique personnel a constitué une partie de l’œuvre de leur vie, il leur a permis d’exprimer leurs émotions ; mais ce ne sont pas les artistes qui ont fait la révolution d’octobre ni la révolution algérienne. Ces artistes font exploser l’émotion, ils l’amplifient grâce à leur talent, ou leur génie, mais ce ne sont pas des hommes qu’il faut forcément suivre dans leurs pérégrinations politiques. L’attirance des nazis, comme de la plupart des mouvements totalitaires, pour l’art, a fait des dégâts inimaginables. Et l’admiration des artistes pour des régimes totalitaires a été tout aussi dramatique.

Le doit à l’outrance

En outre, et plus que les autres citoyens, l’artiste a besoin de plus de liberté. Mieux : il a besoin d’un monde sans barrières ni limites. Il a le droit de proférer des outrances, de sortir de la norme établie, de griller ce que les autres considèrent comme des lignes rouges, ou encore des constantes. Le rôle de l’artiste est dé casser les tabous. Sans cela, il n’y aurait eu ni Rimiti, ni Djenia. C’est une condition primaire de la création : on se surprend à le rappeler dans cette Algérie de 2017, mais cela partait nécessaire dans une société composée d’une juxtaposition de ghettos, et où la bigoterie et le conservatisme veulent s’imposer comme normes absolues.

La société a besoin des excès de l’artiste, de ses frasques, pas d’une pensée lisse et convenue. Un Adel Sayad, un Kateb Yacine, un Djarir sans excès n’auraient pas de consistance. La société a besoin de les faire exister en son cœur, pas à la marge. Pourtant, c’est à la marge que sont contraints la plupart des artistes, poussés à une sorte de clandestinité pour s’exprimer, face au pouvoir des clercs, des faux dévots et des censeurs officiels.

Mais peut-on s’attendre à autre chose dans un pays où un poète accepte de se faire enrôler dans une prison de la pensée comme le RND, et où la culture a été gérée par une ministre qui se montre enthousiaste à l’idée de faire partie du quatrième mandat ?

 

  1. Rachid Boudjedra, Les contrebandiers de l’histoire, Editions Frantz Fanon, 2017, prix : 400 dinars