Avec l’Autriche, l’extrême-droite conquiert le cœur de l’Europe

Qui aurait imaginé que l’Autriche, ce pays carte postale où il fait si bon vivre, porterait l’extrême-droite au gouvernement ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, lundi 18 décembre 2017)

Il est autrichien, il professe des idées d’extrême-droite, et il a accédé au pouvoir à l’issue d’élections parfaitement régulières. A la faveur d’une grave crise, il a promis à ses concitoyens de protéger le pays contre les envahisseurs étrangers, et il a réussi à en convaincre une bonne partie de le suivre dans cet itinéraire tortueux.

Non, il ne s’a git pas de Adolf Hitler, mais de Heinz-Christian Strache, chef du FPO, « parti de la Liberté », qu’on qualifie de « populiste » pour éviter de dire qu’il est d’extrême droite. Dans le nouveau gouvernement autrichien issu des législatives du 15 octobre, le chef du FPO devient vice-chancelier, et son parti devrait notamment gérer des ministères aussi névralgiques que l’intérieur, les affaires étrangères, la santé, les affaires sociales et les transports.

Mais au-delà de cette entrée tranquille au gouvernement d’un parti dont le chef tenait un discours néo-nazi avant de l’adapter aux nécessités électorales, c’est toute la vie politique de l’Autriche qui va être régentée par des idées proches de l’extrême-droite. Le vainqueur des élections du 15 octobre, Sebastian Kurz, promu chancelier, a en effet largement adapté son discours à cette vague d’extrême droite qui traverse l’Europe, pour tenter de capter un électorat désormais hanté par tout ce qui relève du sécuritaire-identitaire.

Basculement

Cette Autriche qui paraissait prospère, pacifiée, avec ses châteaux, ses salles de banquets, ses pistes de ski, et son image de royaume de la musique classique, cette Autriche carte postale, plus proche de la Suisse et du Luxembourg que de n’importe quel royaume guerrier, cette Autriche aurait-elle été donc brusquement prise de folie pour renouer avec une extrême-droite de sinistre mémoire?

Evidemment, non. Vienne est en fait le territoire d’une nouvelle expérimentation, un nouveau modèle qui se met progressivement en place dans les pays occidentaux. Ce qui était jusque-là un discours plus ou moins honteux s’est brusquement transformé en une déferlante qui n’hésite plus à s’afficher, à s’exposer, à s’imposer comme un choix stratégique pour de nombreux pays qui comptent dans le monde. Un choix de repli sur soi, d’enfermement, un refus d’une mondialisation dont les aspects négatifs, nombreux, sont mal compris, mal gérés, et auxquels on apporte les pires des réponses.

La Grande-Bretagne, qui régnait sur un empire « sur lequel le soleil ne se couche jamais », restera dans l’histoire, comme le pays ayant accompli le premier grand pas pour prendre l’histoire à revers. Comment un pays qui a réussi à devenir pendant deux siècles la plus grande puissance économique du monde, en repoussant les frontières à coups de canon, comment ce pays a t-il pu devenir le premier à vouloir s’isoler du monde ?

Le modèle polonais

Dans la foulée, l’élection de Donald Trump a montré que le monde pouvait aller plus loin. La première puissance économique et militaire au monde, celle qui a porté le libre-échange à son paroxysme, par la bible, la baïonnette, les bombes et l’idéologie, cette puissance-là a élu un président xénophobe. Sans oublier que les Etats-Unis, c’est aussi le plus grand pays de migration au monde !

Après Trump et le Brexit, il n’y avait plus d’interdit. Tout devenait possible. Des pans entiers des sociétés occidentales étaient prêts à prendre le virage. La tentation était d’autant plus forte que ces sociétés, souvent vieillissantes, troublées sur le plan identitaire, étaient appelées à choisir au moment où une vague de migrants affluait vers l’Europe. Quand le vote est régi par l’émotion et la peur, il est difficile de s’attendre à des résultats rationnels. Cela débouche même sur des situations grotesques. Un pays comme la Pologne, qui a été littéralement porté à bout de bras par l’Europe pendant deux décennies, se retourne aujourd’hui contre l’Union européenne ! Dans un tel contexte, rappeler aux Américains et aux Européens que la vague de migrants d’Irak, d’Afghanistan, de Syrie et d’Afrique est largement le résultat de leurs guerres a peu de chances d’être entendu.

Nouvelles générations

Pour le cas précis de l’Autriche, un dernier détail mérite d’être relevé. Sebastian Kurz, le nouveau chancelier autrichien, qui a accepté de gérer le pays au sein d’une coalition avec l’extrême-droite, a 31 ans. Ceci a de multiples significations. Cela montre que le renouveau générationnel, en soi, n’a aucune signification particulière. Une nouvelle génération peut être pire que la précédente, et la jeunesse des dirigeants n’est pas forcément synonyme d’idées plus novatrices.

Ensuite, une nouvelle génération arrive aux affaires en Europe. Elle émerge alors que les idées « populistes » se sont banalisées. Les anciens clivages gauche-droite, pauvres-riches, ont perdu de leur poids. Les nouveaux idéologues tentent même de convaincre les électeurs qu’ils ont perdu de leur pertinence, face à la « menace étrangère ». Le débat quitte la sphère économique pour squatter la sphère identitaire, religieuse, ethnique.

Enfin, l’Autriche avait une image si positive que ce qui s’y passe parait encore plus déroutant. Elle donnait jusque-là l’image d’un pays où il fait tellement bon vivre que rien de grave ne pouvait s’y passer. Un peu comme la Suède, la Norvège et la Nouvelle-Zélande. L’entrée de la « droite populiste » au gouvernement à Vienne montre qu’en politique, rien n’est jamais définitivement acquis. Et ce qui semble évident aujourd’hui devient incertain demain. Qui aurait pu penser qu’après le formidable signal d’ouverture envers les noirs que fut l’élection de Barak Obama, les Etats-Unis se désavoueraient immédiatement après pour  élire Donald Trump?

Publicités

Faut-il se réjouir de la hausse du prix du pétrole ?

Le baril se maintient à un niveau espéré. Des raisons de se réjouir, mais d’autres de s’inquiéter.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 décembre 2017)

 

Cela fait trois ans que le prix du pétrole n’avait pas atteint ces niveaux. Depuis novembre 2014 plus exactement, lorsque le baril, en pleine plongée, était passé de plus de 100 dollars à 30 dollars, entre l’été 2014 et le début de l’année 2015.

Mercredi vers 15 h, le brent était à 63.98 dollars, et le WTI ne négociait à 57.75 dollars. Certes, on est encore loin des sommets de 2013, et de cette euphorie qui avait poussé l’Algérie à des folies de gaspillage de redistribution dévastatrice, pendant cet intermède miraculeux qui s’était étalé de 2010 à 2014. Mais en cette fin 2017, le niveau de prix actuel suffit largement pour faire le bonheur de M. Ahmed Ouyahia, qui a élaboré une loi de finances sur la base d’un baril à 50 dollars. D’autant plus que les perspectives peuvent ne pas être aussi sombres en termes de revenus extérieurs, contrairement à ce que laissaient supposer des vents contraires il y a quelques mois à peine.

On connait les raisons qui poussent le baril vers le bas. Elles ont été suffisamment détaillées par les spécialistes: émergence du schiste américain comme nouvelle variable d’ajustement, mollesse, voire faiblesse de la croissance mondiale, volonté saoudienne de reprendre la main en agissant sur les prix, abandon des énergies fossiles là où c’est possible, quasi-guerre contre le pétrole, etc. A l’heure où se tient le sommet mondial de l’environnement, et où la Banque Mondiale annonce qu’elle ne financera plus des projets liés à l’énergie fossile, il parait, de prime abord, aléatoire de miser encore sur les hydrocarbures pour les années et les décennies à venir.

Pessimisme injustifié ?

Pourtant, à y regarder de plus près, on serait tenté de dire que ce pessimisme sur l’avenir des hydrocarbures peut n’être qu’un effet de mode. Comme le fut, en son temps, le fameux peak-oil, supposé intervenir autour de 2010, et qui s’est révélé en fin de compte comme un redoutable élément de communication des acteurs du secteur.

Trois éléments poussent, aujourd’hui, à atténuer le pessimisme qui entourait le prix des hydrocarbures il y a peu. L’un est politique, les deux autres économiques. Le premier concerne le changement de cap saoudien. Le nouvel homme fort d’Arabie Saoudite, le prince héritier Mohamed Ben Selmane, l’un des hommes les plus puissants du monde durant le prochain demi-siècle s’il parvient à s’imposer, a fait des choix qui favorisent une augmentation raisonnable des prix. Il a, par la même occasion, rappelé que le niveau des prix n’est pas seulement une affaire de marché, mais qu’il dépend fortement de décisions politiques. L’accord entre producteurs OPEP et non OPEP avait déjà montré qu’on peut tordre le cou au marché.

Le second facteur a été souvent évoqué par Mourad Preure, sur la base de chiffres et de faits. Le spécialiste algérien a noté que la période de déprime qui s’est étalée de 2014 à 2017 a provoqué une forte chute des investissements dans le domaine pétrolier. L’effet de ce déficit d’investissement finira par influer sur la pro duction, et donc sur les prix, avec une ampleur que le schiste américain ne suffira pas à combler.

Quand l’Inde et l’Afrique se réveilleront

Le troisième facteur se rapporte à la perception du monde de demain et à la consommation d’énergie qui va dominer. Les faiseurs d’opinion sont très banchés sur les énergies renouvelables, mélangeant parfois leurs rêves, leurs ambitions et l’évolution de la consommation. « Le lancement d’une voiture électrique donne l’impression que la consommation de carburant va fortement baisser. Pourtant, les besoin de motorisation de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique et d’une partie de l’Amérique Latine va peser beaucoup plus lourd que la voiture électrique », estime un spécialiste algérien qui a longtemps travaillé entre Londres et le Golfe. « Dans les pays riches, avec de sérieux efforts, la consommation d’hydrocarbures peut être stabilisée, ou même baisser », dit-il. Par contre, « en Inde et en Afrique, elle va exploser », et elle « va continuer de croitre de manière significative en Chine dans le monde arabe ».

Cela débouche, selon lui, sur « un scénario beaucoup plus optimiste » que ceux qui dominent actuellement à propos du prix du pétrole. Ce qui, paradoxalement, constitue un sujet d’inquiétude pour l’Algérie.

L’abondance, ennemie de l’effort

A ce train, les prix du pétrole peuvent atteindre un niveau qui, jumelé à des mesures assez simples, peut garantir un équilibre de la balance des paiements. Le gouvernement serait alors tenté de crier victoire, et de considérer toute décision de réforme comme superflue. C’est ce que redoutent la plupart des économistes algériens non intégrés au pouvoir. Ce que résume parfaitement le collectif Nabni quand il note que « la crise actuelle est gérée comme une crise conjoncturelle, une « mauvaise passe » à subir pendant quelques années », avec comme résultat direct des « solutions mises en œuvre (qui) relèvent pour l’essentiel de la gestion de difficultés financières de court-terme ».

C’est toute l’impasse dans laquelle se trouve l’économie algérienne. Elle peut être résumée ainsi : des indices probants laissent entendre que les perspectives pour le marché pétrolier peuvent ne pas être aussi noires. Mais cela n’augure rien de bon pour l’Algérie dont le gouvernement, engagé dans un échéancier politique serré et soucieux de préserver le statuquo, serait tenté d’abandonner toute idée de réforme !

Rue en ébullition, pouvoir en hibernation

A cause d’un pouvoir déclassé, l’Algérie vire vers une sorte de non gouvernabilité. Une situation très inquiétante, qui imposte une révision des priorités.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 décembre 2017)

 

Une députée du Parti des Travailleurs, soucieuse de faire l’évènement, à défaut de peser sur les choix politiques du gouvernement, introduit un amendement au projet de loi de finances 2018. Elle souhaite que la prochaine loi de finances affirme explicitement que le gouvernement mobilise des moyens supplémentaires pour l’enseignement de tamazight.

Ce n’est pas le texte adéquat pour un tel amendement, répond la commission des finances de l’APN. Mais c’est de bonne guerre de la part de la députée. Celle-ci a tout à fait le droit de dribbler ses adversaires pour marquer des points et gagner du terrain. C’est aussi un classique de l’entrisme politique, pratique très répandue dans ces courants : on ne s’oppose pas frontalement à un gouvernement, mais on tente de peser sur ses décisions.

Assez logiquement, la commission des finances a rejeté la proposition d’amendement. Dans la forme plutôt que sur le fond. Que la commission soit favorable au contenu de l’amendement proposé ou non est secondaire. La loi de finances est un document qui traduit en dépenses-recettes les choix politiques d’un gouvernement. Elle ne constitue pas une somme d’intentions, et ne vise pas à énumérer les résolutions du gouvernement.

Une fois rendue publique, l’information a déclenché des évènements en cascade, plus ou moins attendus. Selon une spirale plutôt banale. Sentiment d’injustice, d’exclusion, manifestations, violence, déchainement de passions, etc. Les campus universitaires sont de nouveau en ébullition, la rue guette le moindre signe de débordement, alors que le gouvernement navigue dans un autre univers, entre planche à billets et promesses de préserver le pouvoir d’achat.

Les acteurs de cet épisode inutile ont beau apporter les clarifications, et expliquer les tenants et aboutissants de l’affaire, rien n’y fait. Il y a trop de passif entre les institutions et la rue pour que ça puisse être rapidement oublié. Chacun ne retient que ce qu’il a envie de retenir, la partie qui lui convient le mieux.

Fragilité extrême

De tout ceci, ce qui frappe d’abord, c’est l’incroyable fragilité d’un pays, susceptible d’être déstabilisé par le moindre évènement. Un amendement législatif sans intérêt a suffi pour faire sortir des milliers de personnes dans la rue. Manipulation ? Peut-être. Et même probable. Mais la manipulation n’est possible que sur un terreau favorable. Le rôle d’un Etat, c’est précisément d’encadrer les choses pour réduire les possibilités de manipulation à un niveau proche de zéro. En Algérie, la gestion approximative du pays fait que tout peut être objet de manipulation : langues, religion, régionalisme, Droits de l’Homme, tout.

Les institutions chargées d’éviter les manipulations tournent à vide. Quand elles ne sont pas elles-mêmes « utilisées à des fins non avouées », selon la formule consacrée. N’importe qui peut les manipuler, et pousser la population dans la rue.

Dans cette affaire, c’est tout une Assemblée Nationale qui se trouve dans la tempête. Pour rien. Car admettons que l’amendement ait été approuvé. Qu’en aurait-il résulté ? Rien. Le parlement n’a aucun pouvoir face à l’exécutif. De plus, l’administration est devenue si peu efficace qu’elle n’est même plus en mesure d’exécuter les décisions du gouvernement. Est-il nécessaire de rappeler toutes les décisions officiellement prises et jamais appliquées ?

Société non gouvernable ?

Plus tard, quand la crise s’est aggravée, des acteurs ont tenté d’intervenir pour apaiser la situation. FLN, RND, Haut-commissariat à l’Amazighité, autant de symboles du pouvoir que personne n’écoute. Aucun d’entre eux n’est suffisamment crédible pour être entendu.

Ceci est particulièrement inquiétant, même si cette situation a déjà été vécue dans le passé. Car au-delà de cette affaire, pointe un phénomène dangereux : le pays se dirige vers une sorte de non gouvernabilité. Les Algériens ont perdu le sens de la discipline, de l’obéissance à l’autorité légale, du respect de la norme fixée par la loi et que le pouvoir est chargé d’appliquer. De plus, comment gérer un pays quand les institutions qui en ont la charge n’obéissent pas à des normes publiques, légales, et acceptées de tous ?

On connaissait l’argent informel, qui gère tout un pan de l’économie du pays. Avec les années, s’est greffé à lui le pouvoir informel, devenu insolent sous Abdelaziz Bouteflika. A côté d’eux, la société hésite, se demandant comment elle veut être gérée, refusant des règles inadaptées, dépassées, et d’autres qu’il s’agit de mettre en place, mais que le pouvoir est incapable de concevoir, d’élaborer et d’appliquer.

Cette société revendique, prend possession de la rue, mais elle ne trouve pas de partenaire. Elle se rend compte rapidement qu’elle peut imposer sa loi par le apport de forces, par l’émeute. Par la rue. Quitte, lorsque la situation arriver à pourrissement, à obtenir la satisfaction de revendications sur le papier. Avant de repartir dans un nouveau cycle de contestation quand on se rendra compte que les promesses n’ont pas été tenues.

C’est le grand enjeu d’aujourd’hui. Qu’il s’agisse de la revendication relative aux langues berbères, à la situation de l’université, aux Droits de l’Homme et aux libertés, l’urgence n’est pas de présenter des revendications et de moduler leur radicalité. L’urgence est de construire un Etat capable de mener des arbitrages justes, crédibles, en mesure de répondre de manière concrète aux revendications des Algériens.

Polémique : Nabni bâtit une réforme virtuelle

 

Le « plan d’urgence 2018 » du collectif Nabni pêche, comme les précédents, par un handicap majeur. Il se base sur le postulat selon lequel le choix de la réforme est acquis.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 12 décembre 2017)

Nabni persiste et signe. Dans la production d’idées autour de la réforme, mais aussi dans l’ambiguïté, voire l’erreur, concernant la conception et l’exécution de ces réformes. Poursuivant ses propositions de réforme de l’économie algérienne, le groupe de réflexion, qui a décidé de se donner une existence légale, a publié début novembre un « plan d’urgence 2018», dans lequel il affine sa démarche. Après un plan « Abda » (commence !), et « Abda II», restés sans écho, il se lance dans une troisième tentative, un plan d’urgence à engager dès 2018 pour éviter l’iceberg, selon la fameuse formule lancée il y a six ans déjà.

Mais autant les prédictions de Nabni se sont révélées fondées, certaines s’étant -malheureusement- concrétisées sur le terrain, autant la mise en musique proposée par Nabni pour « rappeler l’urgence de commencer les réformes » pose problème. De fait, de autant les idées proposées sont fouillées, parfois innovantes, autant la démarche proposée pour une éventuelle mise en application demeure controversée. Particulièrement quand on rappelle les mauvaises expériences algériennes dans ce domaine.

Le principal écueil tourne autour de la décision de réforme, non du contenu. Qui fait quoi ? A quel titre ? Sur ce terrain, la démarche de Nabni prêche par naïveté, ou par excès de prudence politique. Le collectif ne tient pas compte de la nature du pouvoir en place, ni de la logique d’exercice du pouvoir dans laquelle fonctionne le gouvernement.

Prérequis

Cela amène Nabni à faire abstraction du réel. A sous-estimer tout le volet politique du dossier. Comment en effet attendre le lancement d’un train de réformes de l’économie de la part d’un gouvernement dont la motivation fondamentale n’a rien à voir avec la réforme, dont la survie ne peut être garantie que par le statuquo politique?

Demander à ce même gouvernement d’instituer une « delivery unit », une sorte de groupe commando transversal chargé de piloter la réforme n’a guère de sens si ce gouvernement n’est pas imprégné de l’idée de réforme. Encore moins s’il lui est hostile, ce qui ne fait aucun doute avec M. Ouyahia : une réforme de l’économie remettrait en cause sa légitimité et celle des groupes qui l’ont porté au pouvoir. Il n’a donc aucun intérêt à ce que les règles du jeu changent. Nabni l’admet, même s’il utilise d’autres mots pour le dire: « les engagements de conduire des réformes (…) ont malheureusement très peu de crédibilité dans le contexte actuel », peut-on lire dans le document publié début novembre.

Pérennité et légitimité

Dans le détail, Nabni estime que, « compte tenu du nombre, de l’importance et de la complexité des réformes à mettre en place par notre administration, il est impératif de prévoir des mécanismes de gestion des réformes et du changement via la mise en place d’une « Delivery Unit ». Cette « unité spéciale dédiée à la gestion et au suivi des réformes aurait pour mission de mener à bien les réformes prioritaires contenues dans ce plan d’urgence et serait placée au niveau du Premier Ministère afin que son action soit efficace et ses interventions soutenues ».

L’expérience a été tentée avec la « task force », qui a été instituée auprès du premier ministre sous le gouvernement de M. Sellal. Cela a débouché sur un énorme gâchis. D’une part, M. Sellal a « picoré » ce qui était à sa portée dans les propositions de la « task force », sans se soucier de l’absence de cohérence de ces mesures avec le reste de ses choix économiques. D’un autre côté, la « task-force » n’a pas survécu à M. Sellal.

Ce qui pose la question de la légitimité et de la pérennité de cette « delivery unit ». D’où tient-elle sa légitimité ? A quel titre peut-elle proposer et appliquer un programme de réformes, une tâche qui devrait incomber au gouvernement, avec l’appui d’une majorité parlementaire et donc des partis la composant?

Qui endosse les réformes ?

Dans une autre contribution, l’économiste Nour Meddahi tire les leçons des échecs passés. Il affirme que « les réformes structurelles de grande envergure, de fait impopulaires, ne peuvent être faites par un Premier Ministre qui peut être débarqué du jour au lendemain ». Pour lui, « c’est le Président qui doit mener les réformes, en discutant avec les partenaires sociaux, en faisant les arbitrages et en s’adressant à la Nation pour expliquer les choix douloureux ».

Autrement dit, le choix de la réforme de l’économie doit être endossé au plus haut niveau de l’Etat pour être légitime et crédible. Il ne s’agit pas de mesures techniques et financières que des experts seraient chargés de lancer, mais d’un choix politique publiquement énoncé et officiellement assumé.

Ce qui montre la défaillance de la démarche proposée par Nabni. Celle-ci prend en charge la réforme à partir du moment où le choix de la réforme est admis chez les décideurs politiques, lesquels auraient juste besoin d’une expertise dans la gestion de la réforme. Il s’agit peut-être d’une référence à ce qui s’était passé à la fin des années 1980, quand président de la république et premier ministre étaient acquis à l’idée de réforme, et qu’ils butaient sur l’hostilité de la bureaucratie et des appareils politiques, à un moment où les idées de réformes étaient nouvelles et mal cernées.

Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, l’écueil principal se situe ailleurs. Il réside dans le refus du système en place d’admettre que le modèle actuel est fini, et que la réforme n’est pas une coquetterie, mais une nécessité absolue, ce que, du reste relève Nabni, en soulignant qu’avec « un baril à 120 dollars ou à 50 dollars, ne change rien à la liste des vraies réformes ».

Une fois l’idée de réforme endossée par le pouvoir, -et éventuellement par l’opposition, ce qui offrirait des garanties supplémentaires de succès-, la mise en musique ne constituera plus qu’une ultime phase dont les séquences, le rythme et le calendrier pourront être débattues, même si la réforme n’est pas une longue gouvernance tranquille.

Un président français à Alger

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, juedi 7 décembre 2017)

Un soleil magnifique illumine Alger en ce 6 décembre. Il donne à la cité cette couleur et cette lumière éclatantes, uniques, qui ont séduit tant de poètes et de voyageurs. La mer, le front de mer, les boulevards, toute cette beauté à laquelle ont succombé nombre de visiteurs, invite à se laisser aller, malgré ce sentiment que quelque chose gronde, que la ville est grosse d’un évènement majeur.

Car Alger est, en ce 6 décembre, animée d’une fièvre particulière. Quelque chose d’énorme se prépare. Des hommes ont discrètement pris possession de la ville. Ils préparent les Algériens à la visite d’un chef d’Etat français, avec la ferme volonté de lui délivrer un message qui va changer le cours de l’histoire.

Des hommes, certains illustres, d’autres moins connus, ont joué un rôle, direct ou indirect, dans ces évènements. Nous en citerons trois : Boualem Rouchaï, Belhadj Othmane, et Mohamed Bousmaha, dit Mohamed Berrouaghia. Le premier est natif de Belcourt, ce quartier qui porte aujourd’hui le nom de Mohamed Belouizdad, premier chef de l’OS. Hocin Aït-Ahmed, sonsuccesseur à la tête de l’OS, avait demandé que le cortège le transportant à sa dernière demeure traverse ce quartier, pour lui dire adieu.

Nous sommes le 6 décembre 1960. Boualem Rouchaï avait quitté, quelques jours plus tôt, ses compagnons de l’ALN sur les hauteurs de Chréa, en promettant qu’ils entendraient bientôt la voix de l’Algérie, mais à partir d’Alger, cette fois-ci. Il avait un petit transistor, objet de luxe à cette époque, qu’il a offert à un de ses compagnons, en guise de cadeau d’adieu. « Ça te permettra de savoir ce que nous aurons accompli », lui a-t-il dit.

Le second, Bousmaha, est originaire de Berrouaghia, comme son surnom l’indique. Depuis que, jeune lycéen, il avait décidé de rejoindre l’ALN, il avait connu les moments fastes des katibas, les périodes plus dures, lors des grandes opérations de l’armée coloniale, et les drames qui ont émaillé le quotidien de l’ALN. Il avait été arrêté avant le grand jour. Belhadj Othmane, dit Si Djaafar, complétait le trio. Ahmed Bennaï, compagnon de Boualem Rouchaï, est le seul à avoir immortalisé ces moments dans un livre, après avoir participé à ces grands moments.

Ces hommes avaient été chargés par le FLN, de reprendre Alger, que la wilaya IV tentait de réorganiser après le démantèlement des réseaux de la Zone Autonome d’Alger. En ce début décembre 1961, au sein d’un groupe peu nombreux, avec des moyens dérisoires, ils font face à un évènement d’envergure : une visite du général de Gaulle, qui devait clore, à la mi-décembre à Alger, la dernière tournée qu’il fera jamais en Algérie.

Dans une ville totalement quadrillée par l’armée coloniale et les forces de sécurité, les hommes de l’ALN tentent, à travers leurs contacts, de reconstituer les réseaux démantelés depuis quatre ans, lorsque les parachutistes de Bigeard avaient saccagé la ville. Après de nombreuses péripéties, dont ils se sortent miraculeusement, ils se retrouvent donc au cœur d’une bataille d’une envergure inédite : montrer que le FLN garde la confiance et l’adhésion de la population.

L’enjeu de cette bataille sous-terraine est immense. De Gaulle veut prouver que ses choix politiques pour l’Algérie ont porté. Même si les écrits postérieurs indiquent qu’à ce moment-là, son idée sur l’avenir de l’Algérie est faite, il manœuvre encore, cherchant l’adhésion d’une frange d’Algériens et d’une partie des colons avec lesquelles il veut composer. Il voulait donner corps au slogan qu’il venait de lancer, l’Algérienne algérienne.

Pour les ultras de la colonisation, l’objectif est différent. Ils veulent imposer leur choix à un De Gaulle qu’ils considèrent en difficulté, et qu’ils veulent mener à une confrontation avec l’armée française. Mais Si De Gaulle et les colons peuvent agir à découvert, les hommes de l’ALN ne peuvent en faire autant. Alger est supposée pacifiée, et il serait difficile d’y trouver des militants. Boualem Rouchaï Mohamed Bousmaha, et Belhadj Othmane, dans des rôles différents, ont longtemps travaillé dans l’ombre. Le jour J, il suffira d’appuyer le bon bouton. Ce sera fait une semaine plus tard, le 11 décembre 1960.

C’est Boualem Rouchaï qui réussit à changer le cours de l’histoire. Face à des manifestants mobilisés et encadrés par l’administration coloniale pour revendiquer cette fameuse « Algérie algérienne », le 10 décembre, il décide d’accompagner le mouvement et de le détourner au profit du FLN. Après quelques heures de préparatifs fiévreux, les rues s’emplissent de manifestants, le 11 décembre, mais cette fois-ci, ils brandissent le drapeau FLN.

Ces militants, Frantz-Fanon avant passé la partie la plus dense de sa vie avec eux. Venu de sa lointaine Martinique, il était rapidement devenu l’un d’eux, essayant à la fois de théoriser et de porter leur combat. Il deviendra une de leurs icônes. Quand ces hommes de décembre 1960 ont pris possession de la rue, Fanon a compris que le combat était sur le point de s’achever. Il ne restait plus qu’à trouver les moyens d’y mettre un terme. Ce sera fait sans lui, car Fanon partira un an plus tard, un 6 décembre.

Cela se passait 56 ans avant la visite d’Emmanuel Macron.

 

Macron et l’Afrique: Le grand malentendu

Emmanuel Macron s’est approprié de deux grands symboles de l’Afrique : Mandela et Sankara. Aucun dirigeant européen n’a osé aller aussi loin.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mercredi 6 décembre 2017)

 

La visite d’Emmanuel Macron, mercredi 6 décembre à Alger, révèle un profond malentendu. La tournée de Macron en Afrique a confirmé que ce décalage n’est pas propre à l’Algérie, mais à l’ensemble des pays africains. Quelques faits, très simples, montrent l’incompréhension entre deux mondes qui n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente pour se parler, se comprendre, encore moins travailler ensemble.

Des commentaires acerbes ont accompagné le comportement « arrogant » du chef de l’Etat français en Afrique, mettant en relief notamment les répliques supposées cinglantes qui lui ont été adressées pour sauver l’honneur de l’Afrique. Celle-ci, par exemple, attribuée au président ghanéen Akufo-Addo : « il est temps que les Africains cessent de conduire leurs politiques sur la base de ce que l’Occident ou la France exigent ».

La formule est belle, et elle fait mouche. Mais il y a problème : Emmanuel Macron avait non seulement endossé cette formule, mais il l’avait dépassée, quand il a rendu hommage à Thomas Sankara qui, il y a trente ans déjà, se situait dans cette logique. Macron, dès lors, avait beau jeu d’affirmer appartenir à une génération décomplexée, qui « encouragera celles et ceux qui en Afrique veulent prendre leurs responsabilités, veulent faire souffler le vent de la liberté ».

Mandela et Sankara

A la veille de son arrivée à Alger, la plupart des déclarations et commentaires concernent la mémoire. De Tayeb Zitouni, ministre des moudjahidine, au plus obscur des commentateurs, on insiste sur les thèmes de la repentance, de la reconnaissance des crimes du passé, de la nécessité de solder les comptes de l’ère coloniale.

Emmanuel Macron a anticipé tout cela. Il a soigneusement déminé le terrain. Durant sa tournée africaine et pendant la préparation de sa visite en Algérie, il a déplacé le débat le débat, en parlant en termes de générations. « Je suis d’une génération dont l’un des plus beaux souvenirs politiques est la victoire de Nelson Mandela et son combat contre l’apartheid. Je suis d’une génération de Français pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables », a-t-il dit.

En outre, il y a un an, il avait choisi Alger pour dire, en pleine campagne électorale française, que le colonialisme constitue un « crime contre l’humanité ». Et il récidive au Burkina-Faso où il rend un hommage « solennel » à Thomas Sankara et à son rêve, celui de « l’avenir que l’Afrique osera inventer ». Que répondre à un dirigeant européen qui va aussi loin, en revendiquant des symboles aussi forts que Mandela et Sankara ? La tentation de l’accuser de faire de la démagogie est forte, mais elle ne suffit pas, car son discours a acquis de la substance.

Des dirigeants dépassés

Avec un tel discours, les dirigeants africains sont désarçonnés. Et ils ont peur. Ils se rendent compte que Macron ne s’adresse pas à eux, mais à leurs jeunesses. Il a choisi délibérément de contourner les appareils de pouvoir amorphes qu’il a en face de lui. Il a préféré les amphis des universités pour des conférences débats, et des étudiants comme publics. Là encore, le symbole est trop fort : les cercles sclérosés de l’Afrique des pouvoirs ne sont pas un auditoire crédible, et le temps où les uns écoutent pendant que les autres parlent est dépassé.

Ce faisant, Macron appuie là où ça fait mal. Ses interlocuteurs parmi les dirigeants sont des hommes du passé, au mieux, du présent, alors que lui veut parler d’avenir. Il insiste sur ce qu’il y a lieu de faire, alors que les autres se lamentent de ce qui n’a pas été fait.

Projet alternatif

Pour l’étape d’Alger, l’épreuve sera encore plus dure. Macron n’aura pas d’interlocuteurs « décisionnels ». Lui-même se présente comme le porte-parole de la nouvelle Europe, celle qui va dessiner les rapports autour de la Méditerranée pour le nouveau siècle. En face de lui, il a besoin d’interlocuteurs capables de prendre des engagements majeurs qu’imposent les enjeux. Migrations, sécurité, lutte antiterroriste, développement, et d’autres sujets sous-jacents nécessitent des centres de pouvoir forts et légitimes pour engager leurs pays respectifs, mais ces centres de pouvoir font défaut à Alger comme à Tripoli, à Bamako, à Kinshasa, à Bangui et ailleurs.

Cela n’occulte pas le poids du passé et de la mémoire. Après tout, la société américaine ne s’est pas encore débarrassée des séquelles de l’esclavage un siècle et demi après son abrogation. De même, évoquer l’avenir des relations entre l’Europe et l’Afrique comme si la colonisation n’avait pas existé, ou comme si ses séquelles pouvaient être ignorées, n’a pas de sens.

Mais cela ne peut occulter la défaillance politique de l’Afrique. Celle-ci n’a pas été mesure de créer les dynamiques nécessaires pour dépasser ces faiblesses. Et comme la nature a horreur du vide, d’autres sont tentés de le combler. Ce qui montre à l’Afrique le contenu de la nouvelle étape : plutôt que de reprocher à Emmanuel Macron son arrogance, concevoir un grand projet politique, le faire endosser par les élites politiques, pas seulement par quelques intellectuels ou opposants dispersés, et se doter d’un minimum de moyens institutionnels pour le concrétiser. A ce moment-là, et à ce moment-là seulement, il sera possible négocier avec l’Europe, de critiquer le projet de Macron, et même de le considérer comme néocolonialiste.

Bouteflika face à Mohamed Ben Selmane et Emmanuel Macron

 

Pendant que le monde subit des glissements tectoniques, l’Algérie gère le rapport de forces RND-FLN.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 novembre 2017)

 

Zaafane ou farhane?

L’Algérie, pays manichéen fonctionnant en mode binaire, hésite à se situer. Au vu du succès des vidéos exprimant colère ou dépit, on peut croire que la tendance dominante est largement favorable à la révolte en cette fin de quatrième mandat. Mais les élections locales ont révélé une autre réalité : près de la moitié des Algériens sont prêts à se laisse tenter, à participer au jeu d’une manière ou d’une autre. Pour sauver les meubles, pour ne pas disparaitre, peu importe. Y compris quand ils le font « en se bouchant le nez ».

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille mettre les deux paroles sur un pied d’égalité. Celle de l’adhésion au système est aussi réduite qu’intéressée. Elle est faite d’intérêt immédiat, de rente de situation et de privilèges. Elle contient aussi de la résignation, ce qui pourrait être mis dans une nouvelle catégorie, « mdigouti ». De plus, une bonne partie de ceux qui participent au vote le font pour tenter de changer les choses, non pour maintenir le statuquo. La contestation du résultat des élections, avec parfois de la violence, y compris dans la paisible ville de Tindouf, confirme un potentiel de résistance là où on ne l’attendait pas.

La parole portant le refus a cependant une signification autrement plus puissante. Elle est synonyme d’engagement, de refus de l’ordre établi. Qu’elle soit nihiliste, ce qui est souvent le cas, ou qu’elle soit portée par une pensée alternative, ce qui est plus rare, elle n’en demeure pas moins la plus forte, la plus digne d’être écoutée.

Effet MBS

Elle a un mérite. Celui de sortir du ronronnement imposé par le pouvoir. Celui-ci navigue dans un petit marais tellement pollué, dans une pensée tellement étroite, qu’il veut contraindre l’ensemble du pays et de la société à le suivre dans son autisme. De fait, on ne peut pas dépenser l’essentiel de son énergie à gérer les équilibres FLN-RND, à remodeler les cercles gravitant autour du pouvoir, et espérer, dans le même, prendre la mesure des bouleversements que subit le monde et trouver une place pour l’Algérie dans cette nouvelle redistribution des cartes planétaire.

L’irruption de deux acteurs nouveaux devrait pourtant sonner l’alerte. Au Proche-Orient, un jeune prince héritier de 32 ans, qui risque de prendre le contrôle de la première puissance pétrolière au monde durant le prochain demi-siècle, est en train de bouleverser son pays et toute la région. L’Algérie est directement concernée par ce que prépare Mohamed Ben Selmane : wahabisme, rivalité sunnites-chiites, pétrole, aire culturelle et géographique, lutte antiterroriste, tout ce qui se passe en Arabie Saoudite a des effets, directs ou indirects, sur l’Algérie, son économie, sa société, sa jeunesse. Il suffit de rappeler deux faits pour s’en convaincre : l’Algérie a été le premier pays à subir, dans les années 1990, de manière frontale les effets sanglants de la vague wahabite, et les deux grandes crises financières dans lesquelles l’Algérie a plongé, à trente ans d’intervalle, ont été le résultat direct d’une décision saoudienne de reprendre le contrôle du marché pétrolier.

Effet Macron

Plus près de nous, Emmanuel Macron, après avoir cassé les codes politiques de son pays, veut changer la donne en Afrique. Il tient un discours nouveau, choquant pour les uns, discours de vérité pour les autres. Il veut pousser à une transformation de l’Afrique, afin de préserver les intérêts de son pays, les intérêts de la France du 21ème siècle, pas ceux du siècle passé. Ce qu’il dit est d’autant plus important que l’Allemagne, avec une Angela Merkel en bout de course, est en retrait, que les Américains se replient momentanément chez eux, que les Britanniques sont englués dans le Brexit, et que la Chine n’a pas encore investi le terrain politique.

Du point de vue de Macron, les enjeux ont changé. Ils s’appellent désormais contrôle des migrations, lutte antiterroriste, attrait pour les capitaux et les compétences. L’ancien paradigme, celui de la Françafrique, fait d’un mélange de mesures sécuritaires et de corruption, ne tient plus. L’Afrique qui n’exporte pas de migrants est une Afrique prospère, avec une jeunesse éduquée, formée, et disposant de vraies perspectives.

Le discours est choquant ? Peut-être. Beaucoup s’en offusquent. Mais ceux qui s’en offusquent sont dans un confort intellectuel paralysant. Ils regardent Macron comme ils regardent Mohamed Ben Selmane. Ils comptent les coups, évaluent les chances de l’un et de l’autre de réussir, et appréhendent les faits sous un angle moralisant, pendant que les choses se font et se défont à grande vitesse.

Il ne s’agit pas de s’opposer à l’un, ou de soutenir l’autre. Il s’agit d’exister. D’avoir une vision, une politique, un sens de se intérêts, et de les défendre au mieux, à défaut de les imposer.

Le cri de Anès Tina

Dans ce monde qui abolit les anciennes frontières et en construit de nouvelles, où Sahara et Méditerranée sont devenus des autoroutes; dans cet univers où une start-up rapporte plus qu’un puits de pétrole ; dans ce 21ème siècle où un terroriste fait plus de bruit que certaines armées, tout le monde admet que l’Algérie a une place incontournable. Au moins du fait de sa géographie et de sa démographie.

Et c’est là qu’il y a matière à être vraiment zaafane : il y a un sentiment que l’Algérie est absente. C’est le vide.

Le pays est en hibernation pendant que le monde avance à une vitesse hallucinante. 166ème dans le classement doing business, un classement encore plus honteux pour la vitesse de l’internet, des dirigeants coincés entre la révolution agraire et la place du secteur privé, un isolement économique, politique, diplomatique majestueux justifié par des dogmes alors qu’il est du à l’incapacité de s’adapter aux nouveaux paradigmes qui régissent le monde, des débats politiques tellement décalés qu’y participer relève presque de la complicité : Non, Anès Tina se trompe. Dire « rani zaafane » aujourd’hui, face à un tel gâchis, est très en-deçà de la réalité. L’Algérie est au-delà de la colère. Bien au-delà. Elle est aux confluents du désarroi et de la panique, dans les limites d’un sentiment que pourrait susciter cette image : celle d’une rencontre tripartite Mohamed Ben Selmane – Emmanuel Macron – Abdelaziz Boutefika.

Algérie : l’ombre de la présidentielle de 2019 plane sur les élections locales

Mon article d’avant les élections locales du 23 novembre 2017

 

http://bit.ly/2hSHZ5W

S’accrocher au pouvoir, le choix du pire

Entre Mandela et Mugabe, l’Algérie choisit Mobutu

 

Robert Mugabe a accédé au pouvoir en même temps que Chadli Bendjedid. Il a régné pendant les années Chadli, la décennie noire et les années Bouteflika. Pour quel résultat ?

Abed Charef (Le Quotidien d ‘Oran, jeudi 23 novembre 2017)

Un président âgé, en bout de course, s’accrochant à son passé de résistant pour justifier son maintien au pouvoir, alors qu’une bonne partie du pays le soupçonne de vouloir organiser une succession au profit d’une personne de son proche environnement familial. Face à lui, se tient un autre ancien résistant, ou présenté comme tel, récemment destitué mais à qui on attribue encore un immense pouvoir. Ancien patron des services spéciaux, disposant de nombreuses connexions à l’international nouées lorsqu’il était en exercice, il est réputé disposer d’une très grande influence.

En embuscade derrière le président en poste, de jeunes loups, gravitant autour du premier cercle familial, mènent une vie tapageuse et gèrent des fortunes immenses. Ils ont tissé des liens, fait fortune en un temps record, obtenant une succession de privilèges grâce à leur proximité avec les cercles exerçant l’autorité et avec les réseaux clientélistes qui leur ouvrent toutes les portes ensuite. Le comportement de ces nouveaux fortunés face à la crise montre qu’ils sont insensibles aux multiples dérives que subit le pays. Pire, leur propre comportement contribue largement à une dérive morale qui tranche avec l’esprit de sacrifice et la combativité qui ont fait la gloire de l’histoire moderne du pays et du président.

Le résultat est terrible : la société a été démobilisée, désarmée, au propre comme au figuré. Elle est aujourd’hui divisée, affaiblie, incapable de peser sur le sort du pays. Le président lui-même, qui se voulait longtemps porteur de la première image, celle du combattant intransigeant et intraitable, a fini par abdiquer. Il est entré dans une autre phase, un autre temps. Celui où la vie apparait sous une autre dimension. Il sera plus près de Mobutu que de Mandela.

Surenchère

Quand la crise s’aggrave, le président revient à ce qu’il considère comme les fondamentaux : discours nationaliste, appel à l’unité nationale et à la mobilisation pour faire face aux ennemis intérieurs et extérieurs, rappel des combats communs et des sacrifices des martyrs. Mais c’est un discours qui ne prend plus. Le président s’en rend bien compte. Alors, il glisse sur d’autres terrains. Le bien-être de la population, la croissance, la paix retrouvée.

La paix ? Quelle paix? Le pays est-il en mesure de se défendre, d’imposer ses conditions ? Les menaces sont partout. Elles viennent de partout, répète le président, relayé par ses hommes. Le pays ne peut visiblement les éliminer. Comme elles persistent, d’obscures voix chuchotent au président de faire de nouvelles concessions. De mieux coopérer avec l’ennemi d’hier, notamment sur le plan sécuritaire. Et comme le président a de moins en moins de légitimité, et de moins en moins de marge, il cède, en présentant son expérience « unique » dans la lutte antiterroriste comme un atout dans la négociation. Flatté par ses interlocuteurs, il finit par croire sa propre propagande.

A ce stade, l’idée de rester au pouvoir a complètement changé de contenu. Ce n’est pas seulement une fin en soi, ou une ambition de pouvoir. Avec le temps, c’est devenu une nécessité. Cela rentre dans l’ordre normal des choses. Car quitter le pouvoir présente trop de risques pour les proches, pour les amis. Les cercles qui ont abondamment profité de la manne ne peuvent accepter un éventuel retour de manivelle. L’ordre en place est le bon, du moment qu’ils en tirent avantage. C’est alors que se développe un discours totalement connecté du réel, portant sur la croissance, la bonne gouvernance, la qualité de la vie. On parle même de lutte contre la corruption, alors que le pays sous occupation !

Mahmoud Abbas et Mugabe

Oui, sous occupation. Car c’est de la Palestine qu’il s’agit ici, pas du Zimbabwe. Mahmoud Abbas, le président de l’autorité palestinienne, a été totalement pris à ce jeu. Il a décroché depuis longtemps. Il a oublié pourquoi il s’est engagé au sein du Fatah et de l’OLP. Il considère les autres factions palestiniennes comme des adversaires à mater.

Les autres factions aussi ont totalement déraillé. Le Hamas s’est pris dans un engrenage destructeur pour se rendre compte, deux décennies plus tard, qu’il mène au néant. Cela débouche sur une situation surréaliste, où des factions palestiniennes se réunissent pour tenter juste de survivre. D’exister médiatiquement, à défaut d’une véritable présence politique.

Trop tard. Tant d’erreurs se paient. Les maigres acquis, Oslo, l’idée de l’Etat palestinien, tout est remis en cause. Inutile d’accuser les pays arabes, la communauté internationale, l’Occident : les Palestiniens eux-mêmes ont perdu le fil. Leur « président » n’a pas même pas été capable de les mener là où Robert Mugabe et Abdelaziz Bouteflika sont arrivés.

Soigner sa sortie

Pourquoi évoquer ces pays ? Simplement pour dire que si l’histoire ne se répète pas, les processus sociaux et politiques se ressemblent énormément. On peut remplacer Toufik Mediène par Mohamed Dahlane ou Emmerson Mnangagwa, évoquer la cour autour du FCE ou celle qui s’est créée avec Grâce Mugabe, la différence est minime. Il n’y a pas de spécificité algérienne. Il y a simplement des modèles vertueux, qui permettent aux pays d’avancer, aux hommes de se bonifier, et à des causes de se concrétiser, comme il y a des modèles qui entrainent les pays vers le bas.

Robert Mugabe a oublié que son combat devait libérer les Zimbabwéens, pas lui permettre, à lui, de dicter ce qui est bon et ce qui est mauvais pour le pays. Abdelaziz Bouteflika a oublié de relire la déclaration du 1er novembre, qui visait à restaurer « l’Etat algérien démocratique et social ». Entre un projet pour la grandeur de l’Algérie et sa volonté de contrôler tous les rouages du pouvoir, il a fait son choix. Situation aggravante pour lui, il a détenu entre ses mains des cartes décisives, mais il les a détruites l’une après l’autre.

Ce qui arrive à Robert Mugabe le met crûment face à lui-même. La situation au Zimbabwe lui renvoie sa propre image. Il en sera ainsi tant que ces dirigeants n’auront pas compris que soigner sa sortie, c’est permettre à son pays d’entrer dan l’histoire.

Débat sur la santé: un texte à lire

Pour ceux qui s’intéressent au projet de loi sanitaire et, de manière plus générale, au débat sur le secteur de la santé, un texte incontournable du Pr Farid Chaoui

On peut aussi lire le texte sur le site du Quotidien d’Oran: http://bit.ly/2mHD25p

 

Loi sanitaire et politique de santé: le possible et le raisonnable

Le projet de loi sur la santé mérite un débat apaisé, avec des enjeux et des acteurs clairement définis.

Par le Pr Farid Chaoui

Un débat passionné, vaguement polémique, s’est instauré depuis plusieurs mois au sujet d’un projet de loi sur la santé, présenté par l’exécutif aux élus de la nation.

Les critiques souvent très vives à l’égard de ce texte, montrent si besoin était, combien les algériennes et les algériens sont soucieux de comprendre les enjeux sur le devenir de leur système de santé, et les conséquences que cette future loi va inévitablement y produire.

Ceci est une contribution au débat nécessaire que nous souhaitons le plus large et le plus serein possible, compte tenu, on va le voir, de l’importance considérable des implications de ce texte dans la vie des citoyens.

C’est quoi et pourquoi une loi sur la santé ?

La loi sanitaire est importante car elle régit un secteur qui est considéré, avec le système éducatif et la justice, comme l’un des trois piliers de la cohésion sociale. Détruire un de ces piliers, c’est participer à la dislocation de la société ce qu’aucun régime politique intelligent ne peut souhaiter.

En effet, toutes les nations développées, quelle que soit leur idéologie (en dehors du cas particulier des USA de Trump), ont consacré depuis le 19° siècle le système de santé comme un élément essentiel de la paix et du développement, et se sont appliqués à l’édifier sur le principe de la solidarité entre les générations et les classes sociales. C’est  un patrimoine commun qu’il convient, en principe, de soustraire à tout débat idéologique et à toute manipulation politicienne au même titre que l’éducation et la justice.

L’exemple du National Health Service du Royaume Uni est bien démonstratif à cet égard, puisqu’aucun gouvernement britannique, y compris celui très à droite de Mme Tatcher, n’a jamais osé remettre en question son caractère de service public au service de tous les citoyens.

La loi sanitaire, qui consacre ce système, doit donc être considérée comme un contrat qui lie l’ensemble des sujets d’une communauté pour un objectif commun : préserver la santé de tous. Il doit être bâti sur la base de principes librement négociés, pour entretenir et gérer au bénéfice de tous, les moyens intellectuels, humains, financiers et matériels mobilisés pour la prise en charge des besoins de santé de la population.

C’est dire, que ce texte n’est pas n’importe quelle loi : il définit plus que tout autre texte, en dehors bien sûr de la loi fondamentale, les rapports qui lient les membres d’une communauté sur un sujet essentiel de leur vie personnelle et commune, maintenant, demain et probablement pour plusieurs générations !! C’est un contrat social, un projet de société !

C’est quoi la loi de 1985 ?

La loi sanitaire, promulguée en 1985 en vigueur jusqu’à nos jours, s’est naturellement imposée pour consacrer l’esprit des  politiques de santé menées dans le pays depuis l’indépendance. L’objectif était simple et admis de tous : construire sur les ruines laissées par l’ancienne puissance coloniale un système capable de relever les nombreux défis sanitaires de l’Algérie  indépendante : réanimer les structures abandonnées par l’ancienne puissance coloniale, former les personnels de santé, développer des programmes de santé pour lutter contre les maladies prévalentes dans le jeune Etat : maladies transmissibles, celles de la misère et de la pauvreté.

Pour ce faire l’Etat a nationalisé tous les moyens de « production » : il sera le seul gestionnaire de tous les établissements et le seul employeur de tous personnels de santé. Il définit la politique de santé, forme les personnels, gère et administre les établissements et établi les règles de leur financement. C’est ainsi qu’est née la politique de la « médecine gratuite » et de celle de la formation de « mille médecins par an ».

En 1985, au moment du pétrole cher, donc de l’abondance financière du pays, on décida de sanctifier ces principes politiques nobles et généreux par une loi, celle qui gouverne aux destinées du système de santé jusqu’à nos jours.

C’est donc un texte qui était en parfaite cohérence par rapport aux orientations idéologiques et politiques de l’époque et, même si elle a été promulguée une année seulement avant la crise financière de 1986, elle résistera de manière inattendue à tous les changements de politique sanitaire jusqu’à nos jours !

Pourquoi cette loi est-elle devenue obsolète ?

A la fin des années 1980, la crise financière et l’augmentation importante du nombre de médecins, que le secteur public ne pouvait plus tous employer, poussent les autorités publiques à ouvrir le système au secteur privé. Dès la fin de ces années, la loi sanitaire sera amendée pour encourager l’émergence d’un secteur libéral d’abord ambulatoire (cabinets de consultation), puis hospitalier (cliniques et différents laboratoires de diagnostic). Le « paysage » sanitaire va ainsi changer dans le sens de la libéralisation.

Cette tendance va s’imposer malgré le discours officiel en faveur du secteur public et ceci pour deux raisons : la raréfaction des ressources financières liée à la crise des années 90 avec à la clé le plan de réformes structurelles imposé par la FMI, et parallèlement la modification structurelle de la demande de soins en quantité et en qualité, du fait des fameuses transitions démographique et épidémiologique.

Pour faire court, il faut faire face à des pathologies plus lourdes, plus nombreuses  et plus chères (les maladies non transmissibles) avec des moyens qui se réduisent du fait de la guerre civile et de la crise financière qui nous conduira au FMI.

L’Etat va d’avantage ouvrir le système à l’investissement privé pour faire face à la demande, mais avec une énorme lacune : l’absence d’encadrement politique et financier de ce secteur libéral. On continue, comme si rien n’avait changé, à faire référence à la loi de 1985 avec pour principale victime : les usagers du secteur libéral. A ce jour, par exemple, la tarification pour le remboursement des actes médico-chirurgicaux produits dans ce secteur s’appuie sur la nomenclature de…1985 !!! Autrement dit, les usagers, y compris ceux qui ont cotisé toute leur vie à la sécurité sociale, sont remboursés de manière dérisoire par l’assurance maladie en référence à la tarification des actes qui date de plus de 30 ans!!

Ainsi la loi de 1985 est non seulement devenue obsolète mais elle est gravement violée dans son principe fondamental de solidarité et d’équité à l’accès aux soins.

Les principes de base d’une nouvelle loi.

L’intérêt d’une nouvelle loi étant clairement démontré, quel  contenu doit-on lui donner et dans quel cadre politique, je dirais idéologique, doit-elle s’inscrire ?

Le premier objectif d’une telle loi, tenant compte de ce qui précède, est de donner une orientation idéologique claire à notre système de santé. Il s’agit maintenant de choisir entre un système totalement libéral, dans lequel le système est un hypermarché de la maladie, où chacun se sert en fonction de ses moyens, et un système national de santé basé sur les principes fondamentaux de solidarité, de justice et d’équité ?

Pour le moment, nous naviguons hypocritement entre les deux : d’un côté un discours officiel qui  défend avec force  la « médecine gratuite » et le secteur public, de l’autre une réalité qui chaque jour fait basculer des parts de plus en plus importantes de la demande de soins à un secteur privé non conventionné, c’est à dire précisément un hypermarché de la maladie !

Il n’y a plus que M. Trump pour défendre l’option ultra-libérale. Nulle part ailleurs au monde, aucun pays, aucun régime politique, n’envisage d’abandonner la politique solidaire et équitable de santé, même si des inégalités persistent çà et là.

La nouvelle loi répond-t-elle aux principes de solidarité et d’équité ?

C’est à mon avis la question fondamentale à poseraux rédacteurs de ce projet de loi. En effet, dans son préambule, ce projet s’attache à réaffirmer les principes de solidarité et d’équité et s’appuie sur « la constitution qui affirme clairement l’obligation de l’Etat de garantir, à tous les citoyens, le droit à la protection de leur santé ».

Il poursuit : « C’est dans ce contexte que s’inscrivent les réformes du système national de la santé, qui s’articulent autour des principes fondamentaux suivants :

  • – La gratuité des soins qui constitue un acquis essentiel, préservé réaffirmé et mis en œuvre à tous les niveaux ;
  • – l’universalité, l’égalité d’accès aux soins ;
  • –  la solidarité, l’équité et la continuité du service public de santé,
  • –  la hiérarchisation des structures et des soins ;
  • –  la décentralisation et l’Intersectorialité ;
  • –  l’évaluation et le contrôle.

L’article 12  va plus loin et affirme : L’Etat assure la gratuité des soins et en garantit l’accès à tous les citoyens.

L’article 20  stipule que toute personne a droit à la protection, à la prévention, aux soins et à l’accompagnement qu’exige son état de santé, en tous lieux et à toutes les étapes de la vie…. Elle ne peut faire l’objet de discrimination dans l’accès à la prévention ou aux soins.

  • Les rédacteurs de ce projet s’inscrivent donc à priori résolument dans le cadre d’un système solidaire
  • Contradictions
  • Voyons maintenant comment ceci se traduit concrètement dans la structure du texte.
  • La 1° contradiction apparaît à la section 4, article 95, à travers la notion de « personnes en difficulté » dont il est dit que « les structures et établissements de santé publics et privés investis d’une mission de service public assurent gratuitement la couverture sanitaire de l’ensemble des personnes en difficulté, notamment celles vivant en milieu institutionnel.
  • Que vient faire cette notion alors que l’article 12 assure la gratuité de soins pour tous? Outre le fait que la définition de ces « personnes en difficulté » reste vague et peut créer la confusion et la stigmatisation, cet article consacre de fait leur inégalité à l’accès aux soins. Ce chapitre doit, à mon avis être tout simplement supprimé.
  • Mais la plus sérieuse contradiction aux grandes déclarations de principe du préambule tient dans la structure de financement du système telle que proposée par ce projet. Les articles 344 et suivants montrent clairement que les rédacteurs du texte ont rencontré de très sérieuses difficultés à répondre à la question « qui paie ? ». Or c’est précisément cette question qui représente la colonne vertébrale du système de santé et c’est à travers elle que s’exprime clairement le modèle idéologique qui le sous-tend !

Gratuité et équité

De quoi s’agit-il ? Un système de santé a beau se déclarer gratuit,  il a un coût défini sous le vocable de Dépense Globale de Santé (DGS). La DGS c’est tout ce que consent une communauté de citoyens comme richesses à consacrer à la santé de ses sujets. Elle s’exprime généralement par la part du PIB qui est consacré à ce secteur : en Algérie il est estimé à moins de 5% de la richesse nationale, soit moins de 400 dollmars/hab/an, en comparaison aux 3.000 à 4.000$ que les pays de l’OCDE consacrent au même secteur.

Ce qui signifie :

1- Qu’il n’y a pas de médecine gratuite, tout acte se paye et souvent très cher. Que nous devons plus défendre un accès équitable aux soins que d’une prétendue médecine gratuite.

2- Que nous ne disposons que de moins de 10% de ce qui est disponible dans les pays du nord pour soigner une population qui, avant 2030, présentera les mêmes caractéristiques démographiques et épidémiologiques que nos voisins développés.

3-Que si nous voulons accélérer l’évolution de notre système de santé pour le rapprocher des performances des pays du Nord, il faut  augmenter notre richesse nationale (PIB) et la part qui revient au système de santé (DGS), autrement dit il faut, à l’instar des autres secteurs économiques et sociaux, nous mettre au travail et produire autre chose que du pétrole.

Voilà la douloureuse vérité.

Il y a deux façons de traiter l’équation financière actuelle: soit on consacre 90% de la DGS à 10% de la population, et on crée un système totalement inégalitaire mais « moderne et conforme aux plus novatrices des méthodes de soins », ou on décide de s’appuyer sur le principe de solidarité et d’équité, et nous décidons de mettre en place un système équitable, pertinent par rapport aux besoins prioritaires de la population et REALISTE !

Dans cette deuxième option, deux prérequis sont nécessaires : un programme de santé encore une fois pertinent et réaliste, décliné en priorités, et un système de financement qui s’appuie sur le principe fondamental de la solidarité nationale dans laquelle le riche paie pour le pauvre et le fort soutient le faible.

Eviter les disparités

Or, l’ambiguïté qui domine ce projet de loi concernant son orientation idéologique s’exprime encore d’avantage dans le  chapitre consacré au financement (chapitre 4).

En effet, émiettant les sources de financement entre celles de l’Etat, de la sécurité sociale, des collectivités locales (pour payer les soins de « personnes en difficulté ? et réinventer la carte d’indigent?), des entreprises économiques, des assurances économiques et, cerise sur la gâteau, celle de la participation des « bénéficiaires de soins » (qui, comment, quoi ?), on détruit le principe d’égalité d’accès aux soins puisque, inévitablement, le traitement réservé à chaque catégorie de bénéficiaire sera différent en fonction du poids financier de son assurance santé. Il est clair que le sujet assuré par une entreprise économique prospère sera bien mieux soigné que celui pris en charge par les faibles ressources de sa commune !

Pourtant il y a une solution : c’est de créer une institution financière nationale chargée de financer le programme national de santé élaboré par les pouvoirs publics.

Cette caisse nationale d’assurance maladie, regrouperait tous les moyens financiers disponibles qu’ils proviennent de l’Etat ou des assurances (CNAS, CASNOS, Assurances économiques etc..) et serait chargée de financer aussi bien les structures publiques que privées, sur la même base de calcul et en tenant compte des priorités du programme national. Elle serait comptable devant ses financeurs dont la participation serait décidée chaque année sur la base des comptes à postériori fixant la part consommée par chaque groupe d’assurés.

On pourrait s’appuyer pour avancer dans cette voie sur l’expérience relativement réussie de la carte chiffa et mutualiser les moyens des CNAS, CASNOS, et autres assurances avec ceux de l’Etat.

Ceci est  la définition de la couverture santé universelle qui garanti à chaque algérien, à sa naissance, en sa qualité de citoyen et non de représentant de telle ou telle catégorie professionnelle ou sociale, une carte d’assurance, la même pour tous, garantissant l’accès aux mêmes services, dans les mêmes conditions et sans aucune discrimination.

C’est ainsi que l’on consacrera réellement les principes défendus par la déclaration du 1° novembre 1954, de la constitution et des intentions affichées, j’en suis sûr, avec sincérité, dans le préambule du présent projet de loi sanitaire.

 

Je ne terminerai pas sans signaler deux autres incongruités :

La première concerne le chapitre relatif aux régions sanitaires : alors que le principe de la décentralisation est plusieurs fois affirmé dans le texte, ce chapitre est expédié en trois articles ! A mon avis, il s’agit là d’un point essentiel de l’organisation sanitaire car aucun programme sanitaire ne peut réussir dans l’avenir, sans donner à la région non pas seulement les prérogatives d’appliquer un programme, mais bien plus, lui attribuer la possibilité de planifier et de décider. Autrement on ne sera pas sorti d’un problème structurel qui est un frein majeur au développement la politique de santé : la centralisation excessive de la décision par l’administration centrale.

Ma dernière remarque concerne le chapitre  relatif à l’activité d’inspection : le ministère de la santé a-t-il besoin de se doter d’un code pénal bis et l’exprimer dans cette loi par des termes qui ne peuvent qu’installer la défiance des praticiens à l’égard de leur tutelle ?

Laissons le pénal à la justice et essayons, par le biais d’un contrôle administratif dédié non à la répression mais au soutien des professions de santé, améliorer leurs prestations au bénéfice de leurs patients. Bien sûr, comme dans toute profession, il y aura toujours des défaillances ;  elles doivent être sanctionnées avec la plus grande fermeté, mais notre noble profession avait pour tradition de recouvrir d’abord à  la parole des sages avant celle du bâton, ne la perdons pas, ne brisons pas le rapport serein et respectueux qui a toujours existé entre les professionnels de santé et leur tutelle.

Professeur Farid CHAOUI