La Libye est très mal partie

« Si des pays arabes ont besoin de réformes, la Libye a besoin d’une véritable révolution, car son retard sociologique et institutionnel est énorme ».

Par Abed Charef

En trois jours, la crise libyenne a fait plus de victimes que la crise tunisienne qui avait pourtant duré trois mois. Et alors que la « révolution » libyenne n’a pas bouclé sa première semaine, l’inquiétude de voir ce pays emporté par un véritable bain de sang s’installe, tant ce pays apparait dépourvu d’instruments de médiation susceptibles de lui éviter la dérive, ce qui ouvre la voie à la force comme seul recours possible.

Cette violence n’est pas fortuite. Elle est le résultat d’un retard considérable de la société libyenne, qui a gardé presque intactes sa composition tribale sous le régime de M. Mouaamar Kadhafi. « Si les pays arabes ont besoin de réformes, la Libye a besoin d’une véritable révolution, car son retard sociologique et institutionnel est énorme », souligne Zoubir Arous, professeur de sociologie à l’université d’Alger. La tribu « reste dominante dans la vie politique et sociale» du pays, et Kadhafi « a imposé sa propre tribu comme émanation de l’armée et des services de sécurité libyens. Le pouvoir politique et militaire se trouve au sein de sa tribu, et ses fils contrôlent les appareils de répression », souligne Zoubir Arous, qui insiste sur un point : Kadhafi n’a rien fait pour changer la sociologie politique du pays. Il n’a jamais poussé à la modernisation de la société, préférant s’appuyer sur son caractère tribal, une donnée qu’il connaît et contrôle mieux.

Derrière le personnage folklorique de Kadhafi, il y a une autre réalité, celle d’un « personnage très dur, prêt à tout pour se maintenir au pouvoir », dit Zoubir Arous. Et si son pouvoir est contesté, par d’autres tribus ou par des mouvements politiques modernes, il peut aussi bien utiliser l’armée que les milices, sur lesquels s’appuie son pouvoir, estime un diplomate algérien qui a exercé dans ce pays.

En fait, dans le système de pouvoir mis en place par M. Kadhafi, la contestation n’est pas vue comme une possibilité d’alternance, mais comme une menace contre l’ordre naturel des choses. Dès lors, éliminer un opposant n’est pas considéré comme une erreur politique ou un crime, mais comme un acte de survie. C’est ce qui explique le discours de Seif El-Islam Kadhafi, qui a menacé le pays d’un bain de sang si le calme n’est pas rétabli.

Ce modèle de pensée est effrayant. Il place la Libye à la préhistoire de la politique. C’est un pays qui ne connait ni les partis, ni les associations, encore moins l’alternance et la démocratie. Kadhafi ne s’en est jamais caché. La démocratie est un concept totalement étranger à son mode de pensée. Ce qui laisse la force brutale comme seul mode de règlement des conflits.

S’appuyant sur sa tribu et celles qui lui sont alliées, Kadhafi est sûr de lui, estime Zoubir Arous. Ses adversaires ne font pas le poids. Du moins tant qu’ils se placent sur le même terrain que lui. Et en l’absence d’organisations modernes, la contestation est soit le fait d’une foule non organisée, soit le fait des tribus, alors que la contestation islamiste, brandie comme une menace, ne semble pas encore en mesure de menacer le pouvoir libyen.

Ce constat assez sombre met à nu la réalité de la Libye, et le terrible bilan de quarante ans de règne M. Kadhafi, qui veut léguer le pouvoir à ses fils. Alors que son pays devrait rivaliser avec les Etats du Golfe dans le domaine du développement et du bien être social, la Libye se trouve, sur le plan institutionnel, au même niveau que le Yémen. Le pays a gardé des structures sociales archaïques, et les formidables recettes des hydrocarbures sont restées sans effet sur la société libyenne. A peine ont-elles servi à élargir le champ de la corruption et du gaspillage, alors que l’économie reste rudimentaire et les services sociaux d’une grande pauvreté.

Par ailleurs, le dénouement de la crise en Libye risque de pâtir du poids de l’extérieur, qui devient prépondérant, même si, contrairement à la Tunisie et l’Egypte, la Libye dispose d’une certaine autonomie. Disposant d’importantes réserves de change, non dépendante financièrement de l’occident, la Libye sera moins sensible aux pressions externes. Les dirigeants libyens disposent même de certaines cartes, comme celle des hydrocarbures. Une défaillance libyenne risque de perturber les marchés internationaux, et Kadhafi l’a bien senti, en brandissant la menace d’une interruption des livraisons.

Cette indépendance a toutefois des limites. Il n’est désormais plus possible de réprimer à huis-clos, comme c’était le cas durant les décennies écoulées. En outre, il semble bien que la Libye soit une simple étape d’une vague de contestation qui va balayer l’ensemble du monde arabe. La Libye n’en sortira pas indemne. D’une manière ou d’une autre, Kadhafi devra s’y plier, s’il n’est pas emporté.

L’hypothèse d’un Kadhafi balayé par une révolte populaire est plausible. Car le dirigeant libyen ne semble pas s’être rendu compte que le mur de Berlin est tombé, que le monde a changé, que les sociétés ne peuvent plus êtres gérées par des règles et des valeurs d’un autre temps. Et son fils Seif El-Islam, sur lequel beaucoup d’espoirs étaient fondés pour pousser le pays vers la modernité, a tenu un discours effrayant, digne de son père : c’est moi ou le chaos, c’est le régime de son père ou un bain de sang, c’est l’ordre ancien ou la guerre civile. Ce qui montre que la Libye est réellement mal partie.

Révolutions, côté cour

Il y a le côté spectaculaire d’une révolution. Et il y a le côté cour, avec les paradoxes et les contradictions.

Par Abed Charef

Il y a un an, des millions d’Egyptiens sortaient dans les rues du Caire pour fêter une victoire contre l’Algérie. On parlait alors de football, et de coupe d’Afrique des Nations. Le pays des pharaons semblait alors connaître un bonheur sans limites, destiné à durer une éternité. Mais sous la joie, factice, pointaient déjà les vrais problèmes qui ont été à l’origine du départ de Hosni Moubarak.

Quelques semaines plus tôt, l’Algérie avait été déjà envahie par une vague de joie jamais vue depuis l’indépendance, à la faveur du fameux match d’Oum Dourmane. Une joie qui a permis de contenir la vague de colère sourde qui montait depuis longtemps, et qui a fini par exploser en janvier 2011.

Après la guerre du football, les deux peuples se sont pleinement retrouvés dans la contestation de leurs pouvoirs respectifs. Et même s’il est difficile de dire ce que les Egyptiens ont ressenti pour l’Algérie, il est indéniable qu’un immense mouvement de sympathie en faveur de l’Egypte s’est emparé des Algériens. L’image de l’Egypte, avilie et prosternée, a été largement effacée, et remplacée par celle d’un peuple fier, digne, capable de se révolter pour renverser son tyran.

Ce que le football a défait, la politique l’a refait. Et nul doute que les choses ne s’arrêteront pas là, car les effets de l’aventure égyptienne sur l’ensemble du monde arabe ne sont pas encore terminés. Ce qui montre que la politique, utilisée positivement, peut galvaniser les peuples et mobiliser pour réaliser de grandes œuvres. A l’inverse, réduite à une simple course au pouvoir et à un partage de butin, elle devient un élément de destruction du pays et de déstructuration de la société.

A côté de cette formidable évolution que représente le rétablissement de ponts de solidarité entre peuples algérien et égyptien, la vague de contestation en cours comporte de nombreux paradoxes. Même si l’euphorie actuelle les a réduits au second plan, on ne pourra les occulter indéfiniment, car leur poids risque de se révéler décisif pour dessiner la nouvelle carte politique de la région.

Ainsi, le résultat de la révolution égyptienne laisse perplexe. Pour l’heure, s’il faut faire un bilan de ces journées durant lesquelles la place « Tahrir » a été le centre du monde, on notera que Hosni Moubarak a été éjecté, le Parlement suspendu, et l’armée a récupéré les pleins pouvoirs, au sein d’un conseil militaire. Dans la forme, le coup est une vraie réussite, mais dans le fond, c’est un bon vieux coup d’état classique qui a lieu, dans la plus pure tradition arabe et africaine. Coup d’état moderne, peut-être, soft, réalisé au profit de l’armée, avec l’appui de la rue égyptienne et de l’opinion internationale. Mais coup d’état tout de même.

Hosni Moubarak parti, la « rue arabe » a chanté victoire, convaincue qu’elle a restauré son pouvoir. Mais derrière ces millions de personnes qui défilent, comment ne pas relever le poids excessif de la pression américaine, exercée de manière directe et publique pour imposer le départ de Moubarak. A partir d’un certain point, il semblait même que les Etats-Unis avaient commencé à gérer la crise de manière directe. On a noté, au cours d’une journée décisive, des déclarations de Barak Obama, Hilary Clinton, Robert Gates, ainsi que différentes porte-paroles et hauts responsables, qui donnaient l’impression de dicter avec précision ce qui devait être fait en Egypte.

L’attitude des Etats-Unis révélé, elle aussi, deux énormes paradoxes. D’une part, et pour la première dans l’histoire récente, ils semblent accompagner, voire inspirer un mouvement populaire dans le monde arabe. D’autre part, ils mettent autant d’empressement à dénoncer les dictateurs qui tombent qu’ils mettent de force à protéger ceux qui sont encore en poste.

En s’acharnant sur les dirigeants déchus, les Occidentaux nous apprennent qu’ils sont les premiers à tirer sur les ambulances. Tant mieux, car ainsi, ceux qui gouvernent encore dans les pays du sud savent à quoi s’attendre, le jour où ils seront confrontés à la colère populaire.

En ce début 2011, on a aussi redécouvert le paradoxe qu’offre la puissance de la rue. Il n’y a pas mieux que l’enthousiasme populaire pour renverser un ordre injuste. Mais il n’y a pas pire que l’enthousiasme pour rendre aveugle. Et si la ferveur populaire a joué un rôle central pour éjecter Zine El-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak, elle a aussi ôté tout sens de la mesure dans l’analyse aussi bien de ce qui s’est passé en Egypte que lors de la marche du 12 février à Alger. En Egypte, on n’a vu que la ferveur de la rue là où le jeu international et le rôle de l’armée ont joué à fond. De même, là où il y avait quelques centaines de personnes, à Alger, les partisans de la marche ont compté des milliers d’interpellations.

Et, pendant que la société algérienne tente de réoccuper l’espace politique et la rue, son opinion est livrée aux chaines étrangères. En ce sens, la marche du 12 février a donné lieu à une vraie bataille entre Al-Jazeera et les chaines françaises, alors que d’autres chaines tentaient de faire un peu de figuration. Par contre, même si l’ENTV a envoyé une équipe sur place, l’Algérie était totalement absente de la bataille : désormais, le Qatar a plus d’influence sur l’opinion algérienne que l’état algérien.

Ceci montre que le champ de bataille a changé. A l’ère Facebook, Twitter, SMS et Al-Jazeera Live, l’Algérie continue de se battre avec les techniques et les hommes du MALG. C’est le meilleur moyen, non de perdre la guerre, mais de ne même pas livrer bataille.

Les dictateurs déchus sont moins riches, mais jamais pauvres

Les anciens dictateurs risquent de perdre l’argent déposé en Europe.  Et ceux encore en poste ?

Par Abed Charef

La guerre des pays occidentaux contre les dictateurs du sud n’a plus de limite. Tout comme leur lutte contre la corruption imposée par ces potentats ne connait, désormais, plus de répit. On peut suivre les batailles sur ce terrain comme on peut suivre la guerre livrée publiquement, et en toute transparence, sur la pace « Tahrir » du Caire pour déboulloner Hosni Moubarak.

Connue pour abriter l’argent mal gagnée, la Suisse est à la pointe du combat. Elle a décidé de geler tous les comptes de M. Moubarak et de ses proches, pour les empêcher de vivre une retraite dorée avec l’argent du peuple. La France a suivi, après avoir refusé d’accueillir l’ancien président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali. Il s’agit là, à priori, de gestes honorables, décidés pour corriger des « erreurs » antérieures, et pour mettre fin à une situation intolérable. C’est le signe aussi que la vertu finit toujours par triompher.

Pour le président Moubarak, cela s’est fait avec une rare célérité. Une demi-heure après la l’annonce de la chute du « pharaon », la Suisse a annoncé le gel de ses comptes bancaires et ceux de ses proches avec « effet immédiat ». Officiellement, la mesure, prise pour une durée de trois ans, vise à «éviter tout risque de détournement de biens appartenant à l’Etat égyptien».  Pour la Suisse donc, l’argent appartient à un dirigeant arabe tant qu’il est au pouvoir, mais dès qu’il tombe, cet argent devient suspect. C’est le conseil fédéral (gouvernement) lui-même, « prenant acte » de la chute de Moubarak, qui a pris la chose en main, alors que la Banque Nationale Suisse, oubliant le sacré secret bancaire, affichait le montant des avoirs de Moubarak en Suisse, estimé à 2,27 milliards d’euros.

Le porte-parole du gouvernement, François Baroin, avait fait preuve de la même célérité. Dès la mi-janvier, que son pays se tenait « à la disposition des autorités constitutionnelles tunisiennes » pour les aider dans ce domaine. Mais c’est en Grande Bretagne que les dirigeants se sont montrés les plus cyniques. A en croire leur ministre du commerce Vince Cable, ils ne savaient même pas que Hosni Moubarak possédait des comptes chez eux ! « Je ne savais pas qu’il avait d’énormes avoir ici », a dit l’honorable ministre, qui ne veut cependant pas rester les bras croisés. « Nous devons nous pencher sur la question. Mais cela dépend aussi de la manière dont été acquis ces avoirs », a-t-il précisé.

En réalité, ces mesures relèvent d’une incroyable hypocrisie. Aux yeux de la « rue arabe », cela permet de se racheter, et de donner l’impression qu’on soutient la démocratisation dans les pays du sud. Mais en fait, ces mesures permettent à de puissantes banques occidentales de garder cet argent pour de longues périodes, et peut-être de s’en emparer définitivement. Les procès autour de ce type de fortune peuvent prendre jusqu’à vingt ans, voire plus, avant que les sommes en question ne soient éventuellement restituées aux pays concernés. L’Iran a mis plus de deux décennies pour récupérer une partie infime de la fortune du Shah, pendant qu’une autre partie, dont la valeur est encore inconnue, a discrètement disparu dans des comptes numérotés ou dans des circuits inconnus des Etats du sud. De plus, même quand l’argent est restitué, un million de dollars séquestrés pendant vingt ans, cela permet de faire des bénéficies qui représentent vingt fois la somme initiale.

Mais le plus intéressant est ailleurs : pourquoi ces pays européens, qui s’empressent aujourd’hui de prouver leur vertu, ne décident pas de geler les comptes des chefs d’état encore en poste, qu’il s’agisse de potentats arabes, africains ou asiatiques ? Pourquoi l’Europe, qui vient de prendre une décision de geler l’argent de Moubarak, et le Luxembourg, paradis fiscal soft, font-ils tout pour faciliter l’évasion de l’argent du sud vers leurs banques ?

Pourtant, tout plaide en faveur de nouvelles mesures. Des associations ont présenté des dossiers très documentés, présentant la liste des biens et des comptes bancaires de certains dirigeants.  C’est en France que la situation est la plus avancée, en raison du poids excessif de la « Françafrique » et des réactions qu’elle suscite. Une enquête engagée depuis 2007 avait recensé 39 propriétés et 70 comptes bancaires détenus par feu Omar Bongo, ancien président du Gabon et père de l’actuel chef de l’état. La famille de M. Sassou Nguesso, président du Congo détenait 24 propriétés et 112 comptes bancaires. M. Teodoro Obiang, président de la Guinée équatoriale, avait lui aussi accumulé propriétés et voitures de luxe, tout comme le président du Cameroun Paul Biya et l’angolais Eduardo Dos Santos. Les trois premiers chefs d’état possèderaient un  parc immobilier d’une valeur de 160 millions d’euros, selon Transparency International. Depuis, les enquêtées ont été affinées, et il est possible d’établir un listing détaillé de ces biens, même si nombre de dirigeants arabes ont de plus en plus recours à des systèmes plus opaques, comme les paradis fiscaux et les banques du Golfe.

Pour l’heure, cependant les dirigeants occidentaux excellent dans un sport : tirer sur les ambulances. On s’en contentera. Même si aucun ancien dictateur n’est devenu pauvre.

Les nouveaux maitres de la rue

L’émeute donne l’illusion de consacrer le pouvoir de la rue. En fait, elle consacre l’échec de la politique.

Par Abed Charef

Depuis « la révolution du jasmin », la fameuse « rue arabe » est devenue très à la mode. Elle est flattée, adulée, courtisée. Elle constitue le nouveau fantasme, qui promet de réaliser le rêve des masses, de l’Atlantique au Golfe, selon une autre formule célèbre. La rue fera des miracles, et c’est pour bientôt.  Elle a fait chuter un tyran, et désormais, elle fait trembler tous les autres dictateurs qui gèrent nos contrées. A qui le tour ? demande déjà, à notre place, un grand journal français de gauche.

Sur les chaines satellitaires, on n’a plus droit qu’à la rue. Elle peut absolument tout, nous dit-on à longueur de journée. Sa force est irrésistible. Elle est magique. Et les pouvoirs de droite sont eux-mêmes contraints de le reconnaitre. Nicols Sarkozy lui-même a salué cette brusque irruption du peuple en politique, son esprit de sacrifice et sa détermination. Et Barak Obama a rendu hommage à cette révolution qui révèle au monde une autre Tunisie.

Si ce type de discours est une tradition bien ancrée chez les courants de gauche et les mouvements populistes, il l’est moins à droite, où on a tendance à préférer l’ordre et la discipline. Mais ce qui s’est passé en Tunisie semble avoir rallié tous les suffrages, les uns y trouvant l’occasion de flatter le peuple et ses sacrifices, alors que les autres se trouvaient contraints d’applaudir, pour se racheter et apaiser leur propre opinion.

En Algérie, la rue est un concept sacré. Du militant de gauche à l’islamiste radical, du bureaucrate pur et dur à l’affairiste le plus caricatural, tout le monde vante les mérites de la rue. Du moins en public. Depuis que Larbi Ben M’Hidi a dit : « jetez la révolution dans la rue, elle sera portée par le peuple », personne ne peut aller à contre-courant.

C’est devenu un dogme d’autant plus puissant que l’histoire récente du pays a été fortement marquée l’influence, pour ne pas dire l’omniprésence de la rue. La guerre de libération a été déclenchée par les clandestins,  au détriment des états-majors politiques, et menée par la rue qui en a supporté le poids écrasant. Octobre 1988, autre évènement majeur de l’histoire récente, a marqué le retour de la rue comme élément moteur de la vie politique, même si cette rue en paie le prix sans forcément en tirer les dividendes.

L’absence d’alternative politique, le travail de sape des régimes en place visant à détruire méthodiquement l’opposition, le déphasage entre la rue et les élites politiques, sont autant d’éléments qui placent, encore une fois, la rue comme élément essentiel pour débloquer la situation. Même la paisible Tunisie, où la société très hiérarchisée est traditionnellement paisible, voire docile, n’a pas échappé à cette règle.

Mais si la rue joue un rôle primordial pour débloquer une situation, elle ne sait ni concevoir le changement, ni le piloter. D’une manière ou d’une autre, appareils politiques, sécuritaires et militaires reprennent le dessus, pour aiguiller l’initiative de la rue selon leurs bons vouloirs et leurs intérêts. Qu’ils restent fidèles aux aspirations du peuple ou qu’ils le dévoient selon leurs intérêts importe peu. Les appareils finissent toujours par triompher.

Ni la guerre de libération, ni octobre 1988, n’ont échappé à ce scénario. Les groupes qui ont émergé à la faveur de la guerre de libération ont imposé leur « légitimité révolutionnaire » pour prendre le pouvoir. En Tunisie, les anciens appareils du pouvoir, s’appuyant sur la partie la plus conciliante de l’opposition, ont déjà engagé la bataille pour reprendre la main, comme le montre la composition du nouveau gouvernement « d’union nationale ». Mais ceci n’est pas le propre des pays arabes. Ailleurs aussi, comme en Roumanie, avec Nicolae Ceausescu, ou en Russie avec Boris Eltsine, la rue a été parfaitement utilisée pour imposer de nouveaux choix politiques.

Les pays arabes et musulmans offrent toutefois une particularité. Quand la rue se déchaine, elle offre un vrai risque de se débarrasser d’une dictature, mais pour en imposer une autre. Ce fut le cas en Iran, alors que l’Algérie a réussi un exploit : elle s’est débarrassée d’un système autoritaire pour frôler la dictature intégriste, avant de s’en remettre à un autre système autoritaire.

La responsabilité première en incombe cependant au pouvoir en place, en Algérie, comme en Tunisie, ou ailleurs, en Libye ou au Maroc, demain. Car l’irruption de la rue est le résultat d’une crise. Quand le pouvoir en place ne sait ni s’adapter, ni anticiper, ni introduire les réformes nécessaires pour accompagne la société et même la devancer, et quand l’opposition n’arrive pas à imposer des alternatives, la crise s’installe. Et quand celle-ci est exacerbée, la rue fait irruption.

Le changement doit être d’abord la préoccupation du pouvoir en place. C’est à lui de favoriser l’émergence de nouvelles élites, en mesure de prendre en charge les forces émergentes, de structurer et d’encadrer la société. Il appartient, en parallèle, à ces élites de regarder la société telle qu’elle est, et non à travers les prismes idéologiques. Autrement, ils risquent de se trouver face à de mauvaises surprises, comme ceux qui, en Algérie, se sont trompés de société, ou ceux qui croyaient à la magie démocratique avant de réclamer qu’on y mette fin car l’urne avait plébiscité les ennemis de la démocratie. Cette expérience amère devrait au moins inciter les démocrates radicaux en Tunisie à y réfléchir. Ils se rendront alors compte que la revendication démocratique a souvent servi d’alibi pour occulter la faiblesse politique de certains courants dits démocratiques et modernes.

Ce qui est en train de changer dans le monde arabe

Le monde arabe bouge. Contre les régimes en place, qui n’ont pas su anticiper pour introduire les changements nécessaires.

Par Abed Charef

 Pendant que théoriciens du complot et partisans de la puissance de la rue s’affrontent pour donner un sens à ces mouvements de rue qui agitent le monde arabe, des changements affectant les fondamentaux de la politique sont en train de se produire dans cette région qui paraissait hostile à toute évolution. Encore précaires, insuffisamment structurées, reposant sur la ferveur plus que sur la réflexion et l’organisation, ces mutations n’en imposent pas moins certaines données nouvelles qui n’étaient guère envisagées il y a un mois.

La principale donnée nouvelle concerne le poids de la rue. Même s’il est encore exagéré d’en faire l’acteur clé de la vie politique dans les pays arabes, celle-ci est en train de changer de rôle. Elle est train d’abandonner son statut traditionnel, celui d’une masse docile, qu’on peut mépriser, et qu’il faut éventuellement mâter, pour en acquérir un nouveau, celui d’un interlocuteur dont il faut tenir compte, car elle peut se transformer en menace.

Un peu partout, des décisions sont prises en direction de la rue, même si, pour l’heure, il s’agit essentiellement d’aides et de subvention aux produits alimentaires. La plupart des pays arabes ont ainsi décidé de nouvelles mesures en ce sens, le Koweït allant jusqu’à proposer de financer complètement les produits alimentaires !

En Algérie, cette démarche a été poussée jusqu’à la caricature. L’état a abandonné sont droit de prélever des taxes douanières et des impôts pour plaire à la rue. Le ministre de l’intérieur Daho Ould Kablia a publiquement déclaré qu’il renonçait à combattre l’informel, du moment que cela risquait de provoquer des mouvements de protestation. Le ministère des finances a renoncé à combattre le commerce informel pour ne pas perturber les activités commerciales. L’état a mis le paquet pour augmenter les subventions aux produits alimentaires et les importations de céréales, pourvu qu’il n’y ait pas de nouvelles pénuries susceptibles de raviver la colère de la rue. Et, à en croire plusieurs journaux, le premier ministre Ahmed Ouyahia aurait envoyé une note demandant aux agents de la circulation de ne plus procéder à des retraits de permis de conduire car cela risque de provoquer la colère des Algériens !

A côté des ces mesures souvent grotesques, parfois illégales (une circulaire ne peut suspendre l’application d’une loi), les grands mouvements de protestation de janvier 2011 dans plusieurs pays arabes laisseront des traces. En premier lieu sur la succession des chefs d’état actuellement en exercice. En Egypte, par exemple, il est désormais acquis que M. Hosni Moubarak ne pourra faire un nouveau mandat à la tête de l’état, au cas où il termine son mandat actuel. Quant à l’accession au pouvoir de son fils Djamel, naguère envisagée comme une hypothèse forte, elle est totalement exclue

 Pour l’Algérie, un mouvement similaire est en train de se dessiner. Il apparait désormais peu probable, voire impossible, de voir le président Abdelaziz Bouteflika postuler pour un quatrième mandat, sans risque de provoquer des scissions graves au sein de la société et de ce qui reste des institutions. Il est même probable que nombre de pays arabes vont changer de dirigeants dans les années qui viennent, et que de nouvelles générations vont s’imposer. Même Mahmoud Abbas, président d’une autorité virtuelle, n’est pas épargné.

Cela ne signifie pas pour autant une victoire définitive de la rue, loin s’en faut. Et les partisans du complot ont de solides arguments à faire valoir. Car s’il parait encore téméraire de mettre ce qui se passe à l’actif de quelque obscure main de l’étranger, il n’en demeure pas moins que des connexions troublantes sont observées depuis que les Etats-Unis ont décidé de parrainer cette vague de contestation. On aura noté d’abord que les Etats-Unis ont favorablement accueilli la « révolution du jasmin », et qu’ils ont demandé au président Hosni Moubarak de ne pas réprimer trop violemment. Depuis quand les Etats-Unis et les autres pays occidentaux ont-ils sympathisé avec la rue arabe ?

Pour les Etats-Unis, ce qui se passe est évidemment le bienvenu, car cela permet de débloquer une région sclérosée, avec des alliés devenus handicapants car incapables de la moindre initiative. L’inertie des régimes et dirigeants en place est désormais perçue par les Américains comme une menace. Secouer tout ce monde là par des mouvements de rue et des révolutions de palais peut permettre de créer une situation plus favorable, pour les Etats-Unis s’entend. On retrouve d’ailleurs le climat des fameuses révolutions colorées, comme en Ukraine…

Enfin, janvier 2011 consacre des acteurs plus modernes parrainés par les Etats-Unis, ainsi que les outils technologiques dont le monde arabe ne mesure toujours pas l’influence. Le Qatar et sa puissante chaine Al-Jazeera sont ainsi devenus des acteurs de premier plan dans la gestion du monde arabe. C’est un rôle que ce pays ne peut assumer à lui seul.

L’Internet et la téléphonie mobile, introduits massivement dans le monde arabe comme des gadgets, se sont révélés de formidables outils d’organisation de la contestation. En Algérie, comme en Egypte, en Tunisie et ailleurs, les pouvoirs en place ont eu recours à la vieille méthode qu’ils connaissent bien, censurer internet et couper les lignes téléphoniques ou l’envoi de SMS. Ils confirment qu’ils ont un siècle de retard sur leurs sociétés, une autre donnée fondamentale qui va bouleverser le monde arabe.

Ces changements sont d’une ampleur exceptionnelle. Mais beaucoup de dirigeants arabes ne s’en pas encore aperçus. Ils n’ont donc pas amorcé le changement, ce qui a provoqué cette déferlante de janvier 2011.

Signaux contradictoires

Les entreprises étrangères ne sont pas logées à la même enseigne. Normal : on ne peut même sur un pied d’égalité ceux qui produisent de l’acier et ceux qui vendent des mots.

Par Abed Charef

Le capital étranger n’est pas le bienvenu en Algérie. C’est le sentiment qui dominait dans les milieux d’affaires depuis un an, avec les fameuses règles définies par le premier ministre Ahmed Ouyahia pour imposer une participation algérienne dans les investissements étrangers. Depuis, le gouvernement a mis en place, pas à pas, une série de procédures dont la cohérence était évidente. Elles ont abouti à un dispositif qui rend l’investissement étranger difficile, voire impossible.

Les rapports des ambassades étrangères foisonnaient d’indications en ce sens. Dans les séminaires et colloques, tous les intervenants y allaient de leur tirade sur le sujet. FMI et Banque Mondiale s’en mêlaient à leur tour, notant que le climat des affaires se dégradait en Algérie à la suite de ces mesures.

 Les déboires de l’Egyptien Orascom semblaient conforter cette tendance. Important redressement fiscal, lourdes pénalités de retard, découverte de nouvelles dettes envers les impôts, tout semblait indiquer que l’entreprise étrangère la plus connue en Algérie était victime du « nationalisme économique » que le gouvernement venait de redécouvrir.

Les spécialistes avançaient même une nouvelle piste : non seulement l’investissement étranger n’était plus le bienvenu, mais l’Algérie était saisie par une nouvelle tentation, celle de « nationaliser » en douceur certaines entreprises étrangères. Après des années de libéralisme outrancier, mené par le duo Abdelhamid Temmar – Chakib Khelil, le pays voulait reprendre la main et faire main basse sur tout ce qu’il serait possible de récupérer.

De nombreuses explications étaient avancées pour justifier cette volte-face. Un noyau dur au sein du pouvoir s’opposait depuis longtemps au libéralisme en vigueur depuis une décennie, et il avait fini par obtenir gain de cause, en raison notamment de la faiblesse des résultats du choix libéral, disait-on. D’autres estimaient que le pouvoir ne s’était jamais converti au libéralisme, et que seules les difficultés financières des années précédentes avaient poussé les autorités à accepter, du bout des lèvres, les recettes libérales du FMI.

Un troisième courant affirmait que l’Algérie redécouvrait l’étatisme parce que ses managers se savent pas faire autre chose : ne sachant pas quoi faire de l’excédent financier réalisé grâce à la flambée des prix des hydrocarbures, les bureaucrates algériens auraient choisi de racheter les entreprises qu’ils n’avaient pas su créer ! C’est dans cette logique qu’ils auraient décidé de mettre la pression sur Orascom Algérie, pour la racheter au meilleur prix possible, tout en dissuadant le géant sud-Africain MTN de se porter acquéreur.

Dans cette logique, la crise vécue la semaine dernière au complexe d’El-Hadjar était suivie avec une extrême attention par tous les partenaires intéressés par le marché algérien. Une grève générale était déclenchée par un syndicat qui avait tout l’air de verser plus dans l’activisme politique que dans le syndicalisme. Le mouvement de protestation semblait avoir une certaine envergure, car largement suivi par les cinq mille travailleurs du complexe. Le dénouement allait-il conforter ce regain d’étatisme, ou bien les autorités algériennes allaient-elles faire preuve de souplesse pour ne pas décourager définitivement les entreprises étrangères ? Le test était important.

Le résultat a été déconcertant. Non seulement le dénouement s’est fait dans un sens favorable au géant Arcelor Mittal, mais tout laisse indiquer que les autorités ont pesé de tout leur poids pour aller rapidement à un dénouement. Le chef du syndicat local, Smaïl Kouadria, a été désavoué par sa hiérarchie, et poussé à la démission, malgré ses cinq mille travailleurs en grève. Abdelmadjid Sidi Saïd, connu pour sa docilité, est lui-même intervenu pour disqualifier la grève. Dans l’intervalle, la justice s’était prononcée avec sa célérité habituelle pour déclarer la grève illégale.

Faut-il voir dans cette issue de la grève d’El-Hadjar un nouveau signal contredisant les orientations antérieures? Un spécialiste du dossier appelle à la prudence. Pour lui, « El-Hadjar est ingérable », et les autorités « préfèrent s’en décharger au profit d’Arcelor Mittal », quitte à lui donner un coup de pouce occasionnel. Par contre, les entreprises considérées comme de machines à sous, comme celle de la téléphonie mobile, et celles disposant d’un marché inépuisable, comme les cimenteries, risquent de rester sous pression, au moins jusqu’à ce que le gouvernement définisse une nouvelle doctrine et de nouveaux choix économiques.

Le dénouement de la crise d’El-Hadjar n’a donc pas de signification particulière pour le long terme. Ce n’est pas un indicateur fiable de l’attitude du gouvernement envers les entreprises étrangères. Celles-ci souhaitaient un peu de visibilité. Ce n’est visiblement pas avec M. Ouyahia qu’ils en auront. Avec cette nuance : M. Ouyahia pense que cette opacité est une stratégie. Il s’agit simplement d’indécision.

Les grands marquent leurs territoires

Par Abed Charef

Autant la première phase de la coupe du monde a offert de surprises, autant ce début de seconde phase a imposé un respect strict de la hiérarchie traditionnelle du monde du football. Les huitièmes de finales ont donc rétabli la domination des valeurs sûres, avec un retour des gros bras traditionnels de la compétition. Aucun élément de surprise n’a pu se manifester, et le hasard a été banni. Les principaux favoris sont bien présents, montrant leurs muscles et affichant clairement leurs prétentions.

La France et l’Italie ont été les principales victimes du premier tour. La première a payé les erreurs de son entraineur, la faiblesse de son collectif, mais surtout le coup d’état monté en sous-main par les grands clubs professionnels, qui ont parfaitement utilisé le poids médiatique de la génération qui a remporté la coupe du monde 1998 pour prendre le pouvoir au sein du football français.

Curieusement, la France apparaissait comme un pays en retard par rapport aux autres grands pays européens : le football y était encore géré par un amateur, et l’argent n’était pas encore la valeur fondamentale dominant ce sport. Le football amateur restait largement répandu, et bénéficiait de mannes financières importantes. Depuis l’avènement de Nicolas Sarkozy, cette situation était devenue franchement anachronique. Elle ne pouvait plus durer.

L’Italie a, quant à elle, vécu un phénomène classique après une grande victoire. Elle ne s’est pas remise en cause, pensant que les héros d’hier pouvaient constituer une force éternelle. Le résultat a été implacable : le héros de 2006, Canavarro, élu footballeur de l’année après la victoire de l’Italie en coupe du monde, a été le joueur le plus faible de l’équipe en 2010.

Une fois la France et l’Espagne sorties de la compétition, les choses sont revenues à la normale. Aucun des autres favoris n’a flanché. Brésil, Allemagne, Argentine et Espagne ont été au rendez-vous.  Ces quatre équipes se sont montrées impressionnantes, montrant qu’elles étaient un cran au-dessus. Elles ont clairement marqué leur territoire. Elles ont imposé leur rythme, leur jeu et leur force à des adversaires parfois brillants, mais incapables de rivaliser avec elles. Ce fut le cas du Chili par exemple, qui a aligné une équipe flamboyante, mais qui ne pouvait supporter la comparaison avec le Brésil.

Faut-il se plaindre de ce retour en force des grades équipes ? Oui, disent les uns, car cette évolution élimine le facteur surprise, qui constitue l’un des principaux attraits du football. En outre, face à ces géants, toutes les autres équipes jouent pour ne pas perdre, ou pour limiter les dégâts, ce qui enlève au jeu sa fantaisie et son aspect spectaculaire.

Mais d’un autre côté, on peut se réjouir de la présence des gros bras dans cette ultime phase de la coupe du monde. Car cela signifie que les meilleures équipes du ponde sont au rendez-vous, qu’on va retrouver les grands entraineurs, les grands joueurs et les grandes équipes, ce qui constitue la première garantie d’un bon spectacle.

Bien que la supériorité de ces équipes réside en premier dans le réservoir de joueurs dont elles disposent, on ne peut occulter le travail et l’organisation qui font leur force. Contrairement à d’autres, ces pays ont réussi à préserver leur équipe nationale, qui n’ pas été avalée par les ambitions leurs grands clubs. En outre, Messi et David Villa sont, certes, de grands joueurs, mais leur carrière doit autant à leur talent qu’au système qui leur permet de de s’entrainer, de progresser et de briller. A l’inverse de Drgoba, Etoo et Rooney, qui ont raté leur coupe du monde parce qu’ils évoluent dans des systèmes différents. Soient ils vivotent dans des systèmes fragiles, soit leur équipe nationale est reléguée au second plan par le système imposé par les clubs.

Et l’Algérie dans tout ça ? Elle n’a été ni une révélation, ni une déception. Une équipe sans âme. A l’image de son entraineur.

Une prière pour Saadane

Par Abed Charef

 S’il fallait juger Rabah Saadane sur le contrat qu’il a passé avec la FAF au moment de prendre en charge l’équipe nationale, il y a deux ans, il aurait droit à tous les éloges. Il serait même raisonnable de lui ériger une statue, et de le consacrer définitivement comme le « cheikh » qui a réussi l’exploit de bâtir une équipe compétitive en très peu de temps.

Mais s’il faut le juger par rapport aux formidables attentes que l’équipe nationale a suscitées au sein de l’opinion, Saadane serait certainement très critiqué. Il lui serait reproché d’avoir bridé une équipe, d’avoir commis des erreurs de débutant qui ont coûté à l’équipe nationale des résultats très mitigés.

Quelques rappels d’abord. Lors de sa nomination pour diriger l’équipe nationale, Saadane avait déclaré que « la coupe du monde n’est pas un objectif ». Ses mots ne laissent place à aucune ambiguïté. La FAF l’avait désigné pour assurer la qualification en coupe d’Afrique des Nations, non pour disputer une coupe du monde. C’est dire que l’équipe nationale était au fond du trou il y a deux ans : aller à la phase finale de la coupe d’Afrique des Nations apparaissait alors comme un objectif très important !

Il est vrai que Saadane partait de zéro. L’équipe nationale avait vécu plusieurs naufrages, en vivotant dans un système de compétition et d’organisation primaires. Mais le potentiel était là. Il suffisait seulement de le mettre en ordre de bataille pour atteindre un certain niveau. Saadane l’a très bien compris.

Dès le départ, il a fait le bon choix : il est sorti des vieilles pistes qui menaient à l’échec. Au lieu de chercher désespérément des joueurs au sein d’un championnat faussé par les combines et le bricolage, il a opté pour des joueurs évoluant dans des championnats compétitifs. Le résultat a été immédiat. Non seulement l’équipe nationale se qualifiait pour la coupe d’Afrique, mais elle offrait un immense cadeau au pays, en se qualifiant pour la coupe du monde. Saadane devenait un héros national.

Malheureusement pour lui, la foule n’a pas de mémoire. Elle se contente du moment présent. Elle se fixe sur des éléments irrationnels. Elle veut que son équipe gagne tout et tout de suite. Elle ne peut comprendre qu’un entraîneur peut être pragmatique, méthodique, et envisager la progression de son équipe sur dix ans.

Le résultat est étrange. Le héros national de Khartoum ne fait plus l’unanimité. Il est même décrié par certains cercles qui veulent imposer leur candidat. Mais dans le même temps, il n’y a pas de vrai consensus pour demander son départ. On ne sait ce que réserve l’inconnu. Et Saadane est si rassurant !

Il est tellement rassurant que lui-même ne sait pas vraiment s’il a envie de rester ou non. Certes, il a laissé entendre qu’il voulait raccrocher, mais il parait évident que l’homme ne demande qu’à se laisser convaincre. Il suffit visiblement d’insister pour qu’il reste. Il a juste besoin de se faire prier. C’est sa nature. Il ne sait pas dire non. Il accepte tout. Il est prêt à faire beaucoup de sacrifices pour l’équipe nationale. Y compris s’accrocher à ce poste qui lui a offert gloire et fortune. Son ami, Hadj Mohamed Raouraoua, le sait.

De plus, Saadane sait qu’il peut manœuvrer. Son équipe a une marge de progression importante. La qualification pour la prochaine coupe d’Afrique ne semble pas poser de problème. Il peut même déclarer que la coupe d’Afrique est une étape test, et non l’objectif final. Celui-ci  est plus élevé. Il faudra se qualifier pour le Brésil, en 2014, et faire en sorte que l’équipe nationale puisse obtenir au moins trois points en phase finale de coupe du monde. En deçà, ce sera un échec. Mais 2014, c’est si loin !

Le match le plus long

Par Abed Charef

Pas de répit pour Rabah Saadane. L’entraîneur de l’équipe nationale vit à un rythme infernal. Il joue sa tête à chaque match. L’implacable loi du sport le contraint à remettre en jeu sa crédibilité au rythme des compétitions, passant, du jour au lendemain, et selon le résultat obtenu, du statut d’idole à celui d’homme incompétent et détesté.

Saadane connaît bien ce mouvement du balancier. Cela fait trente ans qu’il use le banc de touche, tantôt porté aux nues, tantôt trainé dans la boue. Il connaît le retour difficile après la défaite, les voyages longs et épuisants après un nul chanceux, et les frustrations après un match perdu à cause d’une erreur d’arbitrage, d’un moment de déconcentration ou un mauvais rebond.

Ce genre d’épreuve finit, normalement, par blinder le personnage. Il acquiert des réflexes, une manière de se comporter bien particulière. Il s’habitue notamment aux écrits farfelus de la presse, apprend à répondre patiemment cent fois à la même question, comme il apprend à gérer les défaillances de ses joueurs, leur colère ou leur coup de gueule.

Toute cette expérience accumulée  risque cependant d’être insuffisante cette fois-ci. Car Rabah Saadane se prépare, avec le match contre les Etats-Unis, à une sortie qui risque fort d’être définitive. En raison de son âge, de son itinéraire personnel, et de l’environnement dans lequel il travaille.

Car au moment d’aborder cette rencontre, l’entraineur de l’équipe nationale sait qu’une victoire le propulserait au second tour, le consacrant définitivement comme l’Entraineur du siècle. Son aura risque même de dépasser celle de joueurs qui ont une histoire fabuleuse, comme Lakhdar Belloumi, Rabah Madjer ou Rachid Mekhloufi.

Par contre, une défaite ou un match nul signifierait une élimination de l’équipe nationale, et une fin de carrière en queue de poisson pour Rabah Saadane. Celui-ci pourrait bien décrocher un dernier contrat doré dans un pays du Golfe, mais si l’équipe nationale ne se qualifie pas au second tour, il semble hors de question de le trouver au plus haut niveau dans quatre ans.

Cette carrière qui se joue à pile ou face, Saadane l’a trainée toute sa vie. Pourtant, lui-même n’a guère un tempérament de joueur. Il serait même totalement à l’opposé. Il est plutôt pragmatique, pondéré, et il a plutôt tendance à avancer par petits pas, opérant les changements par petites touches, comme s’il avait horreur de heurter les gens.

Cette discrétion se reflète parfaitement dans la méthode utilisée par Saadane pour opérer des changements essentiels au sein de l’équipe nationale depuis un an, et dont on ne s’est rendu compte qu’après coup. Ces changements ont concerné trois joueurs essentiels, jouant dans l’axe, dont deux capitaines d’équipe !

A partir du match de Khartoum, Saadane a poussé vers la sortie son capitaine, Rafik Saïfi. En six mois, celui-ci n’était même plus remplaçant. Celui qui avait hérité du brassard de capitaine, Yazid Mansouri, a lui aussi été progressivement écadrté. Enfin, au poste de gardien de but, Saadane a choisi Mbolhi plutôt que l’idole Fawzi Chaouchi lors du dernier match face à l’Angleterre. En six mois, Chaouchi est passé du statut de remplaçant puis à celui de titulaire indiscutable avant de redevenir remplaçant ! En plus de de tous ces changements, Saadane a choisi d’exclure tout un groupe de joueurs qui avaient fait la coupe d’Afrique des Nations, au début de l’année.

En procédant ainsi, Saadane veut éviter de heurter les joueurs et le public. Il ne fait plus preuve de pragmatisme, mais d’attentisme. Il n’anticipe pas ; il colmate les brèches. Ce qui l’oblige en fin de compte à prendre des risques inconsidérés. Ainsi est-il parti à la recherche de nouveaux joueurs trois mois avant la coupe du monde, alors que toutes les équipes qualifiées étaient en phase finale de préparation. Et quand il a trouvé ces joueurs, il ne les a mêmes pas essayés dans les matches de préparation, pour finalement les titulariser en coupe du monde ! C’est un coup de poker tenté sous la pression des évènements, totalement opposé au tempérament de Rabah Saadane. Et qui l’amène à jouer sa fin de carrière sur un match, celui de ce mercredi, le match le plus long de sa carrière.

Coup d’état à Clairefontaine

Par Abed Charef

Le putsch fut sanglant. Les cadavres des joueurs de l’équipe de France furent jetés dans une décharge. Celui de Nicolas Anelka a été pendu à l’entrée de la ville, et celui de Raymond Domenech, abandonné aux chiens, n’a trouvé aucune âme charitable pour lui donner une sépulture décente. La foule, hystérique, l’a trainé dans les rues pendant des jours entiers, avant de le jeter dans un fossé. Les gens passaient à côté, lui crachaient dessus, ou lui réservaient, au mieux, un regard indifférent. Jusqu’à ce qu’il soit dévoré par les chiens.

Cette hystérie qui s’est emparée de toute la France a étonné le monde. Comment une défaite sportive s’est-elle transformée en un drame national, puis en une déroute politique et une affaire d’état ? Pourquoi l’échec sportif a-t-il eu autant d’ampleur ?

Les réponses risquent d’ajouter encore au trouble actuel, car un consensus semble dominer en France : ça va saigner. Les révélations risquent de n’épargner personne. Et ce sont les héros de 1998, ceux qui ont permis à leur pays de remporter la seule coupe du monde de son histoire, qui risquent, en premier, d’être jetés en pâture.

Cette génération de 1998 a joué un rôle clé dans la crise. Elle était impatiente de prendre le pouvoir au sein du football français. Elle était à l’affût depuis des années, et voulait à tout prix propulser les siens aux postes de commande. Elle a d’ores et déjà imposé Laurent Blanc comme sélectionneur, et se prépare à investir les autres structures du football français.

Mais elle a agi avec un tel acharnement qu’elle risque de prendre le pouvoir dans un champ de ruines. Craignait-elle que Raymond Domenech réédite le coup de 2006, quand il est allé en finale de coupe du monde alors que personne ne misait sur lui ? Redoutait-elle un tir de barrage qui l’empêcherait d’accéder aux postes de commandes face à quelque imprévu ? Toujours est-il qu’elle a fait preuve d’un incroyable acharnement, à l’image de Christophe Dugarry, le plus faible des joueur de 1998, qui a joué le rôle de porte-parole de ce clan, se montrant méprisant envers les joueurs et arrogant envers les dirigeants. A l’écouter, Nicolas Anelka est devenu un déséquilibré, Frank Ribéry un caïd, Eric Abidal un petit voyou de quartier et William Gallas un fainéant qui a décidé d’aller vivre à l’étranger. Des propos ouvertement diffamatoires, à la limite du racisme.

La génération de 1998, forte de sa coupe du monde et du championnat d’Europe remporté dans la foulée, a réussi à imposer un consensus, auquel la presse s’est pliée. On a alors découvert un fonctionnement étonnant du système médiatique français : tout le monde était unanime pour tirer dans le même sens. Ceux qui n’étaient pas d’accord n’ont pas eu l’occasion de s’exprimer une seule fois. Silence dans les rangs. On ne fait pas pire chez les petits dictateurs africains.

Pourtant, rien ne garantit que cette génération fera mieux lorsqu’elle arrivera au pouvoir. Elle a, devant elle, un exemple édifiant, celui de la génération Platini. Celle-ci a réalisé deux brillantes coupes du monde, en 1982 et 1986, et remporté le championnat d’Europe dans l’intervalle. Pressée elle aussi de prendre le pouvoir, elle a copieusement insulté Henri Michel, le sélectionneur de la fin des années 1980, pour le pousser à la démission et imposer Michel Platini à la tête de la sélection.

Ce fut un énorme fiasco. L’équipe de France a alors raté deux coupes du monde de suite, celles de 1990 et 1994. Au niveau des clubs, c’était l’ère Tapie, celle du bling bling et des combines, avant la lourde chute en enfer.

C’est dire que le putsch de cette semaine permet, certes, de se débarrasser d’un entraineur atypique, le plus controversé de l’histoire du football français, mais rien ne garantit qu’il apportera les solutions au football français.