Partenariat public-privé, privatisations: dix raisons de se méfier du projet Ouyahia

Un article dans le Quotidien d’Oran, mardi 26 décembre 2017

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5254575

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Importations : Benmiradi déplace le problème, sans le résoudre

Le ministre du commerce, Mohamed Benmiradi, annoncé de nouvelles mesures pour encadrer le commerce extérieur et suspendre les licences d’importations.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 décembre 2017)

 

Le système des licences, mis en place en 2016 pour maitriser les importations, est « bureaucratique ». Il « manque de transparence », et il engendre parfois des problèmes d’approvisionnement. C’est un modèle qui a « montré ses limites ».

Ce n’est pas un ultra-libéral du FCE qui le dit, ni un quelconque représentant du FMI. C’est le ministre du commerce, M. Mohamed Benmiradi, qui fait cette découverte surprenante cette semaine, en annonçant la suppression du système de licences pour 2018. Selon lui, seuls les véhicules automobiles demeurent concernés par les licences. Il n’a toutefois pas exclu de revenir aux licences « en cas de nécessité ». Ce sera donc au gouvernement de décider, selon sa propre appréciation. Sans aucune visibilité pour les investisseurs et les importateurs. Dans la plus grande improvisation. Mais cela permet au gouvernement de ne pas être ligoté, et de disposer d’un levier en cas de déséquilibre grave du marché ou de pénuries.

Pour les autres produits, le gouvernement a choisi deux méthodes, toujours dans l’objectif de réduire les importations : augmenter les taxes pour les uns, et une suspension pure et simple des importations pour les autres. Il appelle cela des « mesures d’encadrement du commerce extérieur », c’est-à-dire la possibilité pour l’administration de reprendre la main sur le commerce extérieur.

Vrais problèmes et fausses solutions

Les raisons invoquées sont nobles : protéger la production nationale et éviter une nouvelle envolée de la facture d’importations. Car si les importations n’ont pas connu une évolution significative en 2017, passant à 45 milliards de dollars après les 46.7 milliards en 2016, M. Ouyahia envisage de les réduire à 30 milliards de dollars en 2018.

Comment réduire les importations d’un tiers, d’une année sur l’autre, sans déstabiliser le fragile appareil de production local ni perturber l’approvisionnement du marché ? Il s’agit d’un mystère que ne dévoile pas le ministre du Commerce, qui se contente de quelques annonces populistes. Il annonce en effet que 900 produits seront interdits à l’importation, des produits non essentiels, avec des alternatives locales, mais qui auront coûté plus de 1.5 milliards de dollars en 2017 : fromages, confiture et chocolats, entre autres.

Pour d’autres produits, toujours autorisés, comme les bananes, un autre levier sera utilisé : les taxes. Celles-ci peuvent aller jusqu’à 60%, averti M. Benmiradi. Les prix seront donc plus élevés. Comment concilier cela avec la promesse du ministre des finances, M. Raouia, de maitriser l’inflation ? Un autre mystère.

Déplacer le problème ou le résoudre ?

Par contre, ce qui ne relève pas du mystère, c’est le résultat inévitable des mesures prises par le gouvernement Ouyahia. Rappelons d’abord ce qui a été dit à propos des licences d’importation quand elles étaient à la mode. Mouloud Hedir, spécialiste du commerce extérieur, les avait qualifiées de « triste épisode ». Il avait parlé « d’improvisation et d’opacité ». Pour lui, « le régime de licences revient, dans les faits, à aménager de nouvelles niches de rentes au sein d’une économie qui n’en a pas besoin et où la concurrence est loin d’être la règle cardinale ». Il suggérait d’agir sur d’autres leviers, notamment le taux de change du dinar, tout en veillant à ce que cela ne déstabilise pas brutalement le pouvoir d’achat des Algériens, dont la consommation est largement composée de produits d’importation.

Dans la même logique, on peut se montrer catégorique sur l’impact attendu des nouvelles mesures. L’interdiction d’importation de certains produits va développer une contrebande à grande échelle. C’est une règle économique. Le téléphone mobile et le chocolat interdits par les circuits douaniers arriveront par d’autres réseaux. Les modèles automobiles interdits aux concessionnaires seront introduits par d’autres combines. Avec un impact sur les prix aussi évident que le fut celui des licences.

Le même scénario va donc être reconduit. Le problème ne sera pas résolu, mais déplacé. C’est le successeur de M. Benmiradi qui nous le dira, dans un an ou deux. Il parlera d’opacité, de précipitation et de dossier mal ficelé. Il pourra, comme M. Bedda, parler de mesures inefficaces ou inappropriées. On se posera alors beaucoup de questions sur ces histoires qui semblent se répéter indéfiniment, mais on aura une certitude : ce sera, de nouveau, « triste épisode », selon la formule de Mouloud Hedir.

2017 en Algérie: la grande OPA de l’argent sur le pouvoir

L’Algérie a confondu action et agitation. En 2017, elle a vécu une nouvelle crise. Elle l’a résolue en revenant au point de départ.

Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 décembre 2017)

 

L’année 2017 aura été marquée, en Algérie, par une OPA remarquée des forces de l’argent sur le pouvoir. L’affaire Tebboune, qui a défrayé la chronique durant l’été, a constitué le point de crispation majeur sur ce dossier, avec un dénouement spectaculaire en faveur des patrons. Mais si l’offensive semble avoir été couronnée de succès, cela ne signifie pas pour autant que les jeux sont faits.

La réalité est, en fait, plus complexe. Elle renvoie à la nature même du pouvoir algérien, qui s’appuie, schématiquement, sur quatre piliers : l’appareil militaire et sécuritaire, la puissance financière de Sonatrach, la bureaucratie d’Etat avec sa formidable force d’inertie, et les milieux d’affaires.

Ceux-ci étaient confinés, jusque-là, à l’extrême limite de la table. Ils étaient autorisés à assister au banquet, mais n’avaient pas le droit de se mêler à la conversation. Ils n’avaient pas voix au chapitre dans la grande décision. Ils servaient de force d’appoint au pouvoir, qui en avait besoin pour ses propres besoins de fonctionnement, et ils étaient gratifiés en conséquence.

Mais comme l’appétit vient en mangeant, les détenteurs d’argent sont progressivement devenus des familiers des propriétaires de la maison. Ils ont cru possible de pousser leurs pions plus loin, ils ont conquis des espaces nouveaux, et se sont fixés comme objectif, à terme, de devenir des acteurs à part entière.

Illusions

Le limogeage de Abdelmadjid Tebboune a été perçu comme une victoire pour les milieux d’affaires, ce qui n’est qu’une illusion. D’abord parce que le FCE pèse peu face à Sonatrach ; ensuite parce qu’il ne représente qu’une frange des milieux d’affaires, celle qui vit aux crochets de l’Etat et de la commande publique, et qui ne veut surtout pas s’en détacher ; enfin, parce que si cette frange du capital a une réelle capacité de nuisance, elle n’a pas d’autonomie propre. Elle est contrainte de maintenir un lien organique avec le pouvoir pour survivre.

De ce point de vue, la crise de l’été prend une autre signification. M. Tebboune a voulu rétablir la primauté de la bureaucratie d’Etat sur les forces de l’argent, voire à se débarrasser d’une frange de ce nouveau pouvoir émergent. Le retour de M. Ouyahia montre que la bureaucratie est désormais contrainte de composer avec les forces de l’argent, car leur sort est désormais lié.

Mais l’objectif d’étape est donc atteint. Les forces de l’argent ont été remises en selle de manière spectaculaire après un moment de doute. La bureaucratie d’Etat, qui paraissait légère avec Abdelmlek Sellal, a pris de la consistance avec Ouyahia.

Renouvellement d’un pacte

C’est donc un pacte scellé dans la douleur, mais il permet d’offrir un sursis aux deux partenaires. Il offre aussi la possibilité de regarder l’avenir avec sérénité : c’est une belle alliance en prévision des grandes échéances politiques à venir. Particulièrement si chacun des deux partenaires tient ses promesse et ramène la dot souhaitée : la bureaucratie ramène l’argent public, et les milieux d’affaires se présentent avec leurs réseaux d’influence. A ce stade, l’optimisme est de rigueur. D’autant plus qu’en face, le terrain a été déminé, avec un monde du travail partiellement encadré par un syndicat ami, et une opposition au plus bas, incapable d’influer sur le cours des évènements.

Il reste tout de même deux partenaires avec lesquels il faudra composer : la rue, et l’appareil militaire et sécuritaire. La première reste une inconnue. Elle est prête à s’émouvoir pour El-Qods, pour la statue de Aïn El-Fouara, mais elle est incapable d’une action positive raisonnée. Elle est juste « zaafana » (en colère), et elle se contente de « mansotich » (ne pas voter. Son mode d’action reste l’émeute, ponctuelle, limitée dans le temps et dans l’espace. Elle est aussi secouée par des courants trop contradictoires pour imposer sa volonté. En l’état actuel des choses, rien ne laisse envisager des changements à court terme.

Surtout ne pas bouger

Quant à l’appareil militaire et sécuritaire, il n’a guère évolué. Le chef d’état-major de d’armée, le général Gaïd Salah, continue de marteler le même message depuis des années : l’année s’occupe de lutte antiterroriste et de protection des frontières, sans interférence dans la vie politique. Les autres appareils sécuritaires jouent la même partition. Ce qui montre qu’au bout du compte, malgré quelques épisodes spectaculaires, la donne politique dans le pays n’a pas évolué.

Malgré Donald Trump et Emmanuel Macron, malgré la défaite de Daech et la non qualification à la coupe du monde de football, l’Algérie en est au même point qu’il y a un an. Elle a confondu action et agitation, elle a remplacé Sellal par Ouyahia, elle va supprimer les licences d’importation après les avoir brandies comme parade ultime face à la crise financière, elle a retrouvé la planche à billets comme nouveau mirage, elle a opéré quelques réaménagements internes sans portée réelle, Nabni a publié une nouvelle alerte ; mais sur le fond, aucun changement significatif n’a eu lieu. Comme le rappelle un blogueur, Nabil Mellah, pour l’Algérie, le temps n’a pas de valeur.

Un cahier de charges ne fait pas une politique industrielle

Un projet industriel est trop complexe pour être ramené à un cahier de charges. Il implique une multitude de décisions, complémentaires et cohérentes.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 19 décembre 2017)

 

Faut-il rappeler une évidence ? Aucun pays au monde n’a bâti une industrie automobile sur la base du seul cahier de charges. Cela n’a pas empêché trois gouvernements algériens de s’étriper sur cette question, nourrissant polémiques, scandales et fausses promesses, alors que les enjeux se situent sur d’autres terrains.

Abdessalam Bouchouareb avait ouvert le bal sous le gouvernement de M. Sellal. Il avait fait le forcing pour que des unités de montage soient lancées, bénéficiant d’un concours de circonstances exceptionnel pour s’imposer. Interdiction des importations de véhicules, avantages fiscaux, facilités d’investissement, implication de l’Etat : rien n’a été épargné, avant que les Algériens ne découvrent, ébahis, que les unités de montage en question se limitaient à un niveau rudimentaire. Le pays découvrait alors les fameux CKD et SKD, qui permettent d’importer un véhicule en kits en vue d’une opération d’assemblage rudimentaire, sans aucun apport technologique.

C’est la faute au cahier de charges, a-t-on dit alors. Il fallait revoir ce document, qui semblait manifestement insuffisant. On parlait d’introduire de nouvelles clauses, plus contraignantes, pour imposer des seuils élevés d’intégration. Celle-ci devait augmenter de manière progressive pour atteindre un seuil raisonnable à moyen terme. 40, 5 ou 60% au bout de cinq ans, avec des étapes intermédiaires que l bureaucrates seraient chargés de déterminer.

Mahdjoub Bedda, intronisé ministre de l’industrie avec les déclarations fracassantes de Abdelmadjid Tebboune, s’est introduit dans la brèche. Il a profité de l’aubaine pour tirer sur tout ce qui faisait. C’est à peine s’il n’a pas parlé de transfert illicite de devises sous une forme para-légale. Mais M. Bedda s’est trompé de cible. Il avait oublié que tout ce qui se faisait dans le pays relevait du fameux « programme du président de la république ». Critiquer les unités de montage automobile, c’est non seulement s’attaquer à des membres du premier cercle du chef de l’Etat, mais c’est aussi révéler l’indigence de la politique industrielle du président Bouteflika.

Un monument bureaucratique

Avec Ahmed Ouyahia, les choses se sont calmées. Les critiques ont été mises en sourdine, et l’austère Youcef Yousfi a été chargé du dossier. Celui-ci avance prudemment, promettant lui aussi un cahier de charges, qui sera finalement signé par le premier ministre Ahmed Ouyahia.

Ce document est un monument bureaucratique. Il impose un pénible parcours du combattant pour obtenir une autorisation provisoire, avant un nouveau parcours susceptible de déboucher sur un agrément définitif. Le constructeur devra ainsi prouver, avec son partenaire externe détenteur de la marque, qu’il dispose notamment d’installations adéquates, de capacités de mobiliser des sous-traitants, et une main d’œuvre qualifiée. Il doit dévoiler son plan de financement et celui de l’emploi.

En un mot comme en cent, le cahier de charges met en place des mesures de contrôle bureaucratiques qui montrent clairement dans quelle optique est conçue le développement de l’industrie automobile : il s’agit d’une vision centralisée, qui permet à l’administration de tout contrôler, et donc d’autoriser, et de sanctionner éventuellement. Le tout sous la bienveillance du Fond National d’Investissement, sur lequel veille le premier ministre. Quand on sait le poids de l’administration dans la concrétisation de toutes ces démarches, il est aisé de comprendre que les critères économiques sont relégués au second plan : obtenir un terrain dépend du wali, pas du marché ; obtenir un crédit dépend plus des relations que des garanties offertes ; disposer de fonds ne signifie pas qu’on va être autorisé à investir, comme peut en témoigner Issaad Rebrab, etc. Dans le schéma mis en place, le souci de l’investisseur sera moins de s’adapter au marché mondial et d’apporter les innovations nécessaires que de rester dans les clous définis par l’administration.

Objectifs inconciliables

Tout ceci relève d’une démarche qui fonctionne de manière inversée. Procéder ainsi signifie qu’on pousse l’industrie automobile à s’adapter à des besoins conjoncturels, alors qu’il s’agit de jeter les bases d’un développement industriel impliquant tous les secteurs, y compris les sous-secteurs de l’industrie automobile. Offrir à l’industrie automobile des avantages qui sont refusés aux autres secteurs est un non-sens.

Pour ajuster la démarche, il suffisait d’étudier les expériences qui ont donné des résultats probants dans d’autres pays. Elles relèvent du bon sens. On serait alors surpris de voir à quel point la démarche algérienne relève de l’absurde.

Les économistes s’accordent sur certains points : pour encourager tout investissement, il est nécessaire de mettre en place de règles générales simples. Cela passe par des leviers très classiques : un taux de change décourageant les importations, adossé à des surtaxes à l’importation, une fiscalité avantageuse aux intrants, etc. Une fois ces conditions réunies, il serait possible d’aller à des formules spécifiques innovantes pour surmonter de difficultés précises : participation de l’Etat, par le biais du FNI, avec son apport en terrains et infrastructures pour éliminer le problème du foncier industriel, par exemple, ou bien recourir à une participation étrangère pour favoriser la maitrise de certaines techniques.

Un sous-directeur au FMI peut présenter une panoplie complète de mesures à initier en ce sens. Mais cela ne peut pas se faire en Algérie, pour une raison simple : les recettes d’essence économique visent à assurer l’autonomie des acteurs de l’industrie, alors que la bureaucratie cherche à maintenir son contrôle sur l’activité économique. Ce sont des objectifs inconciliables.

Avec l’Autriche, l’extrême-droite conquiert le cœur de l’Europe

Qui aurait imaginé que l’Autriche, ce pays carte postale où il fait si bon vivre, porterait l’extrême-droite au gouvernement ?

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, lundi 18 décembre 2017)

Il est autrichien, il professe des idées d’extrême-droite, et il a accédé au pouvoir à l’issue d’élections parfaitement régulières. A la faveur d’une grave crise, il a promis à ses concitoyens de protéger le pays contre les envahisseurs étrangers, et il a réussi à en convaincre une bonne partie de le suivre dans cet itinéraire tortueux.

Non, il ne s’a git pas de Adolf Hitler, mais de Heinz-Christian Strache, chef du FPO, « parti de la Liberté », qu’on qualifie de « populiste » pour éviter de dire qu’il est d’extrême droite. Dans le nouveau gouvernement autrichien issu des législatives du 15 octobre, le chef du FPO devient vice-chancelier, et son parti devrait notamment gérer des ministères aussi névralgiques que l’intérieur, les affaires étrangères, la santé, les affaires sociales et les transports.

Mais au-delà de cette entrée tranquille au gouvernement d’un parti dont le chef tenait un discours néo-nazi avant de l’adapter aux nécessités électorales, c’est toute la vie politique de l’Autriche qui va être régentée par des idées proches de l’extrême-droite. Le vainqueur des élections du 15 octobre, Sebastian Kurz, promu chancelier, a en effet largement adapté son discours à cette vague d’extrême droite qui traverse l’Europe, pour tenter de capter un électorat désormais hanté par tout ce qui relève du sécuritaire-identitaire.

Basculement

Cette Autriche qui paraissait prospère, pacifiée, avec ses châteaux, ses salles de banquets, ses pistes de ski, et son image de royaume de la musique classique, cette Autriche carte postale, plus proche de la Suisse et du Luxembourg que de n’importe quel royaume guerrier, cette Autriche aurait-elle été donc brusquement prise de folie pour renouer avec une extrême-droite de sinistre mémoire?

Evidemment, non. Vienne est en fait le territoire d’une nouvelle expérimentation, un nouveau modèle qui se met progressivement en place dans les pays occidentaux. Ce qui était jusque-là un discours plus ou moins honteux s’est brusquement transformé en une déferlante qui n’hésite plus à s’afficher, à s’exposer, à s’imposer comme un choix stratégique pour de nombreux pays qui comptent dans le monde. Un choix de repli sur soi, d’enfermement, un refus d’une mondialisation dont les aspects négatifs, nombreux, sont mal compris, mal gérés, et auxquels on apporte les pires des réponses.

La Grande-Bretagne, qui régnait sur un empire « sur lequel le soleil ne se couche jamais », restera dans l’histoire, comme le pays ayant accompli le premier grand pas pour prendre l’histoire à revers. Comment un pays qui a réussi à devenir pendant deux siècles la plus grande puissance économique du monde, en repoussant les frontières à coups de canon, comment ce pays a t-il pu devenir le premier à vouloir s’isoler du monde ?

Le modèle polonais

Dans la foulée, l’élection de Donald Trump a montré que le monde pouvait aller plus loin. La première puissance économique et militaire au monde, celle qui a porté le libre-échange à son paroxysme, par la bible, la baïonnette, les bombes et l’idéologie, cette puissance-là a élu un président xénophobe. Sans oublier que les Etats-Unis, c’est aussi le plus grand pays de migration au monde !

Après Trump et le Brexit, il n’y avait plus d’interdit. Tout devenait possible. Des pans entiers des sociétés occidentales étaient prêts à prendre le virage. La tentation était d’autant plus forte que ces sociétés, souvent vieillissantes, troublées sur le plan identitaire, étaient appelées à choisir au moment où une vague de migrants affluait vers l’Europe. Quand le vote est régi par l’émotion et la peur, il est difficile de s’attendre à des résultats rationnels. Cela débouche même sur des situations grotesques. Un pays comme la Pologne, qui a été littéralement porté à bout de bras par l’Europe pendant deux décennies, se retourne aujourd’hui contre l’Union européenne ! Dans un tel contexte, rappeler aux Américains et aux Européens que la vague de migrants d’Irak, d’Afghanistan, de Syrie et d’Afrique est largement le résultat de leurs guerres a peu de chances d’être entendu.

Nouvelles générations

Pour le cas précis de l’Autriche, un dernier détail mérite d’être relevé. Sebastian Kurz, le nouveau chancelier autrichien, qui a accepté de gérer le pays au sein d’une coalition avec l’extrême-droite, a 31 ans. Ceci a de multiples significations. Cela montre que le renouveau générationnel, en soi, n’a aucune signification particulière. Une nouvelle génération peut être pire que la précédente, et la jeunesse des dirigeants n’est pas forcément synonyme d’idées plus novatrices.

Ensuite, une nouvelle génération arrive aux affaires en Europe. Elle émerge alors que les idées « populistes » se sont banalisées. Les anciens clivages gauche-droite, pauvres-riches, ont perdu de leur poids. Les nouveaux idéologues tentent même de convaincre les électeurs qu’ils ont perdu de leur pertinence, face à la « menace étrangère ». Le débat quitte la sphère économique pour squatter la sphère identitaire, religieuse, ethnique.

Enfin, l’Autriche avait une image si positive que ce qui s’y passe parait encore plus déroutant. Elle donnait jusque-là l’image d’un pays où il fait tellement bon vivre que rien de grave ne pouvait s’y passer. Un peu comme la Suède, la Norvège et la Nouvelle-Zélande. L’entrée de la « droite populiste » au gouvernement à Vienne montre qu’en politique, rien n’est jamais définitivement acquis. Et ce qui semble évident aujourd’hui devient incertain demain. Qui aurait pu penser qu’après le formidable signal d’ouverture envers les noirs que fut l’élection de Barak Obama, les Etats-Unis se désavoueraient immédiatement après pour  élire Donald Trump?

Faut-il se réjouir de la hausse du prix du pétrole ?

Le baril se maintient à un niveau espéré. Des raisons de se réjouir, mais d’autres de s’inquiéter.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 décembre 2017)

 

Cela fait trois ans que le prix du pétrole n’avait pas atteint ces niveaux. Depuis novembre 2014 plus exactement, lorsque le baril, en pleine plongée, était passé de plus de 100 dollars à 30 dollars, entre l’été 2014 et le début de l’année 2015.

Mercredi vers 15 h, le brent était à 63.98 dollars, et le WTI ne négociait à 57.75 dollars. Certes, on est encore loin des sommets de 2013, et de cette euphorie qui avait poussé l’Algérie à des folies de gaspillage de redistribution dévastatrice, pendant cet intermède miraculeux qui s’était étalé de 2010 à 2014. Mais en cette fin 2017, le niveau de prix actuel suffit largement pour faire le bonheur de M. Ahmed Ouyahia, qui a élaboré une loi de finances sur la base d’un baril à 50 dollars. D’autant plus que les perspectives peuvent ne pas être aussi sombres en termes de revenus extérieurs, contrairement à ce que laissaient supposer des vents contraires il y a quelques mois à peine.

On connait les raisons qui poussent le baril vers le bas. Elles ont été suffisamment détaillées par les spécialistes: émergence du schiste américain comme nouvelle variable d’ajustement, mollesse, voire faiblesse de la croissance mondiale, volonté saoudienne de reprendre la main en agissant sur les prix, abandon des énergies fossiles là où c’est possible, quasi-guerre contre le pétrole, etc. A l’heure où se tient le sommet mondial de l’environnement, et où la Banque Mondiale annonce qu’elle ne financera plus des projets liés à l’énergie fossile, il parait, de prime abord, aléatoire de miser encore sur les hydrocarbures pour les années et les décennies à venir.

Pessimisme injustifié ?

Pourtant, à y regarder de plus près, on serait tenté de dire que ce pessimisme sur l’avenir des hydrocarbures peut n’être qu’un effet de mode. Comme le fut, en son temps, le fameux peak-oil, supposé intervenir autour de 2010, et qui s’est révélé en fin de compte comme un redoutable élément de communication des acteurs du secteur.

Trois éléments poussent, aujourd’hui, à atténuer le pessimisme qui entourait le prix des hydrocarbures il y a peu. L’un est politique, les deux autres économiques. Le premier concerne le changement de cap saoudien. Le nouvel homme fort d’Arabie Saoudite, le prince héritier Mohamed Ben Selmane, l’un des hommes les plus puissants du monde durant le prochain demi-siècle s’il parvient à s’imposer, a fait des choix qui favorisent une augmentation raisonnable des prix. Il a, par la même occasion, rappelé que le niveau des prix n’est pas seulement une affaire de marché, mais qu’il dépend fortement de décisions politiques. L’accord entre producteurs OPEP et non OPEP avait déjà montré qu’on peut tordre le cou au marché.

Le second facteur a été souvent évoqué par Mourad Preure, sur la base de chiffres et de faits. Le spécialiste algérien a noté que la période de déprime qui s’est étalée de 2014 à 2017 a provoqué une forte chute des investissements dans le domaine pétrolier. L’effet de ce déficit d’investissement finira par influer sur la pro duction, et donc sur les prix, avec une ampleur que le schiste américain ne suffira pas à combler.

Quand l’Inde et l’Afrique se réveilleront

Le troisième facteur se rapporte à la perception du monde de demain et à la consommation d’énergie qui va dominer. Les faiseurs d’opinion sont très banchés sur les énergies renouvelables, mélangeant parfois leurs rêves, leurs ambitions et l’évolution de la consommation. « Le lancement d’une voiture électrique donne l’impression que la consommation de carburant va fortement baisser. Pourtant, les besoin de motorisation de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique et d’une partie de l’Amérique Latine va peser beaucoup plus lourd que la voiture électrique », estime un spécialiste algérien qui a longtemps travaillé entre Londres et le Golfe. « Dans les pays riches, avec de sérieux efforts, la consommation d’hydrocarbures peut être stabilisée, ou même baisser », dit-il. Par contre, « en Inde et en Afrique, elle va exploser », et elle « va continuer de croitre de manière significative en Chine dans le monde arabe ».

Cela débouche, selon lui, sur « un scénario beaucoup plus optimiste » que ceux qui dominent actuellement à propos du prix du pétrole. Ce qui, paradoxalement, constitue un sujet d’inquiétude pour l’Algérie.

L’abondance, ennemie de l’effort

A ce train, les prix du pétrole peuvent atteindre un niveau qui, jumelé à des mesures assez simples, peut garantir un équilibre de la balance des paiements. Le gouvernement serait alors tenté de crier victoire, et de considérer toute décision de réforme comme superflue. C’est ce que redoutent la plupart des économistes algériens non intégrés au pouvoir. Ce que résume parfaitement le collectif Nabni quand il note que « la crise actuelle est gérée comme une crise conjoncturelle, une « mauvaise passe » à subir pendant quelques années », avec comme résultat direct des « solutions mises en œuvre (qui) relèvent pour l’essentiel de la gestion de difficultés financières de court-terme ».

C’est toute l’impasse dans laquelle se trouve l’économie algérienne. Elle peut être résumée ainsi : des indices probants laissent entendre que les perspectives pour le marché pétrolier peuvent ne pas être aussi noires. Mais cela n’augure rien de bon pour l’Algérie dont le gouvernement, engagé dans un échéancier politique serré et soucieux de préserver le statuquo, serait tenté d’abandonner toute idée de réforme !

Rue en ébullition, pouvoir en hibernation

A cause d’un pouvoir déclassé, l’Algérie vire vers une sorte de non gouvernabilité. Une situation très inquiétante, qui imposte une révision des priorités.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 décembre 2017)

 

Une députée du Parti des Travailleurs, soucieuse de faire l’évènement, à défaut de peser sur les choix politiques du gouvernement, introduit un amendement au projet de loi de finances 2018. Elle souhaite que la prochaine loi de finances affirme explicitement que le gouvernement mobilise des moyens supplémentaires pour l’enseignement de tamazight.

Ce n’est pas le texte adéquat pour un tel amendement, répond la commission des finances de l’APN. Mais c’est de bonne guerre de la part de la députée. Celle-ci a tout à fait le droit de dribbler ses adversaires pour marquer des points et gagner du terrain. C’est aussi un classique de l’entrisme politique, pratique très répandue dans ces courants : on ne s’oppose pas frontalement à un gouvernement, mais on tente de peser sur ses décisions.

Assez logiquement, la commission des finances a rejeté la proposition d’amendement. Dans la forme plutôt que sur le fond. Que la commission soit favorable au contenu de l’amendement proposé ou non est secondaire. La loi de finances est un document qui traduit en dépenses-recettes les choix politiques d’un gouvernement. Elle ne constitue pas une somme d’intentions, et ne vise pas à énumérer les résolutions du gouvernement.

Une fois rendue publique, l’information a déclenché des évènements en cascade, plus ou moins attendus. Selon une spirale plutôt banale. Sentiment d’injustice, d’exclusion, manifestations, violence, déchainement de passions, etc. Les campus universitaires sont de nouveau en ébullition, la rue guette le moindre signe de débordement, alors que le gouvernement navigue dans un autre univers, entre planche à billets et promesses de préserver le pouvoir d’achat.

Les acteurs de cet épisode inutile ont beau apporter les clarifications, et expliquer les tenants et aboutissants de l’affaire, rien n’y fait. Il y a trop de passif entre les institutions et la rue pour que ça puisse être rapidement oublié. Chacun ne retient que ce qu’il a envie de retenir, la partie qui lui convient le mieux.

Fragilité extrême

De tout ceci, ce qui frappe d’abord, c’est l’incroyable fragilité d’un pays, susceptible d’être déstabilisé par le moindre évènement. Un amendement législatif sans intérêt a suffi pour faire sortir des milliers de personnes dans la rue. Manipulation ? Peut-être. Et même probable. Mais la manipulation n’est possible que sur un terreau favorable. Le rôle d’un Etat, c’est précisément d’encadrer les choses pour réduire les possibilités de manipulation à un niveau proche de zéro. En Algérie, la gestion approximative du pays fait que tout peut être objet de manipulation : langues, religion, régionalisme, Droits de l’Homme, tout.

Les institutions chargées d’éviter les manipulations tournent à vide. Quand elles ne sont pas elles-mêmes « utilisées à des fins non avouées », selon la formule consacrée. N’importe qui peut les manipuler, et pousser la population dans la rue.

Dans cette affaire, c’est tout une Assemblée Nationale qui se trouve dans la tempête. Pour rien. Car admettons que l’amendement ait été approuvé. Qu’en aurait-il résulté ? Rien. Le parlement n’a aucun pouvoir face à l’exécutif. De plus, l’administration est devenue si peu efficace qu’elle n’est même plus en mesure d’exécuter les décisions du gouvernement. Est-il nécessaire de rappeler toutes les décisions officiellement prises et jamais appliquées ?

Société non gouvernable ?

Plus tard, quand la crise s’est aggravée, des acteurs ont tenté d’intervenir pour apaiser la situation. FLN, RND, Haut-commissariat à l’Amazighité, autant de symboles du pouvoir que personne n’écoute. Aucun d’entre eux n’est suffisamment crédible pour être entendu.

Ceci est particulièrement inquiétant, même si cette situation a déjà été vécue dans le passé. Car au-delà de cette affaire, pointe un phénomène dangereux : le pays se dirige vers une sorte de non gouvernabilité. Les Algériens ont perdu le sens de la discipline, de l’obéissance à l’autorité légale, du respect de la norme fixée par la loi et que le pouvoir est chargé d’appliquer. De plus, comment gérer un pays quand les institutions qui en ont la charge n’obéissent pas à des normes publiques, légales, et acceptées de tous ?

On connaissait l’argent informel, qui gère tout un pan de l’économie du pays. Avec les années, s’est greffé à lui le pouvoir informel, devenu insolent sous Abdelaziz Bouteflika. A côté d’eux, la société hésite, se demandant comment elle veut être gérée, refusant des règles inadaptées, dépassées, et d’autres qu’il s’agit de mettre en place, mais que le pouvoir est incapable de concevoir, d’élaborer et d’appliquer.

Cette société revendique, prend possession de la rue, mais elle ne trouve pas de partenaire. Elle se rend compte rapidement qu’elle peut imposer sa loi par le apport de forces, par l’émeute. Par la rue. Quitte, lorsque la situation arriver à pourrissement, à obtenir la satisfaction de revendications sur le papier. Avant de repartir dans un nouveau cycle de contestation quand on se rendra compte que les promesses n’ont pas été tenues.

C’est le grand enjeu d’aujourd’hui. Qu’il s’agisse de la revendication relative aux langues berbères, à la situation de l’université, aux Droits de l’Homme et aux libertés, l’urgence n’est pas de présenter des revendications et de moduler leur radicalité. L’urgence est de construire un Etat capable de mener des arbitrages justes, crédibles, en mesure de répondre de manière concrète aux revendications des Algériens.

Polémique : Nabni bâtit une réforme virtuelle

 

Le « plan d’urgence 2018 » du collectif Nabni pêche, comme les précédents, par un handicap majeur. Il se base sur le postulat selon lequel le choix de la réforme est acquis.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mardi 12 décembre 2017)

Nabni persiste et signe. Dans la production d’idées autour de la réforme, mais aussi dans l’ambiguïté, voire l’erreur, concernant la conception et l’exécution de ces réformes. Poursuivant ses propositions de réforme de l’économie algérienne, le groupe de réflexion, qui a décidé de se donner une existence légale, a publié début novembre un « plan d’urgence 2018», dans lequel il affine sa démarche. Après un plan « Abda » (commence !), et « Abda II», restés sans écho, il se lance dans une troisième tentative, un plan d’urgence à engager dès 2018 pour éviter l’iceberg, selon la fameuse formule lancée il y a six ans déjà.

Mais autant les prédictions de Nabni se sont révélées fondées, certaines s’étant -malheureusement- concrétisées sur le terrain, autant la mise en musique proposée par Nabni pour « rappeler l’urgence de commencer les réformes » pose problème. De fait, de autant les idées proposées sont fouillées, parfois innovantes, autant la démarche proposée pour une éventuelle mise en application demeure controversée. Particulièrement quand on rappelle les mauvaises expériences algériennes dans ce domaine.

Le principal écueil tourne autour de la décision de réforme, non du contenu. Qui fait quoi ? A quel titre ? Sur ce terrain, la démarche de Nabni prêche par naïveté, ou par excès de prudence politique. Le collectif ne tient pas compte de la nature du pouvoir en place, ni de la logique d’exercice du pouvoir dans laquelle fonctionne le gouvernement.

Prérequis

Cela amène Nabni à faire abstraction du réel. A sous-estimer tout le volet politique du dossier. Comment en effet attendre le lancement d’un train de réformes de l’économie de la part d’un gouvernement dont la motivation fondamentale n’a rien à voir avec la réforme, dont la survie ne peut être garantie que par le statuquo politique?

Demander à ce même gouvernement d’instituer une « delivery unit », une sorte de groupe commando transversal chargé de piloter la réforme n’a guère de sens si ce gouvernement n’est pas imprégné de l’idée de réforme. Encore moins s’il lui est hostile, ce qui ne fait aucun doute avec M. Ouyahia : une réforme de l’économie remettrait en cause sa légitimité et celle des groupes qui l’ont porté au pouvoir. Il n’a donc aucun intérêt à ce que les règles du jeu changent. Nabni l’admet, même s’il utilise d’autres mots pour le dire: « les engagements de conduire des réformes (…) ont malheureusement très peu de crédibilité dans le contexte actuel », peut-on lire dans le document publié début novembre.

Pérennité et légitimité

Dans le détail, Nabni estime que, « compte tenu du nombre, de l’importance et de la complexité des réformes à mettre en place par notre administration, il est impératif de prévoir des mécanismes de gestion des réformes et du changement via la mise en place d’une « Delivery Unit ». Cette « unité spéciale dédiée à la gestion et au suivi des réformes aurait pour mission de mener à bien les réformes prioritaires contenues dans ce plan d’urgence et serait placée au niveau du Premier Ministère afin que son action soit efficace et ses interventions soutenues ».

L’expérience a été tentée avec la « task force », qui a été instituée auprès du premier ministre sous le gouvernement de M. Sellal. Cela a débouché sur un énorme gâchis. D’une part, M. Sellal a « picoré » ce qui était à sa portée dans les propositions de la « task force », sans se soucier de l’absence de cohérence de ces mesures avec le reste de ses choix économiques. D’un autre côté, la « task-force » n’a pas survécu à M. Sellal.

Ce qui pose la question de la légitimité et de la pérennité de cette « delivery unit ». D’où tient-elle sa légitimité ? A quel titre peut-elle proposer et appliquer un programme de réformes, une tâche qui devrait incomber au gouvernement, avec l’appui d’une majorité parlementaire et donc des partis la composant?

Qui endosse les réformes ?

Dans une autre contribution, l’économiste Nour Meddahi tire les leçons des échecs passés. Il affirme que « les réformes structurelles de grande envergure, de fait impopulaires, ne peuvent être faites par un Premier Ministre qui peut être débarqué du jour au lendemain ». Pour lui, « c’est le Président qui doit mener les réformes, en discutant avec les partenaires sociaux, en faisant les arbitrages et en s’adressant à la Nation pour expliquer les choix douloureux ».

Autrement dit, le choix de la réforme de l’économie doit être endossé au plus haut niveau de l’Etat pour être légitime et crédible. Il ne s’agit pas de mesures techniques et financières que des experts seraient chargés de lancer, mais d’un choix politique publiquement énoncé et officiellement assumé.

Ce qui montre la défaillance de la démarche proposée par Nabni. Celle-ci prend en charge la réforme à partir du moment où le choix de la réforme est admis chez les décideurs politiques, lesquels auraient juste besoin d’une expertise dans la gestion de la réforme. Il s’agit peut-être d’une référence à ce qui s’était passé à la fin des années 1980, quand président de la république et premier ministre étaient acquis à l’idée de réforme, et qu’ils butaient sur l’hostilité de la bureaucratie et des appareils politiques, à un moment où les idées de réformes étaient nouvelles et mal cernées.

Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, l’écueil principal se situe ailleurs. Il réside dans le refus du système en place d’admettre que le modèle actuel est fini, et que la réforme n’est pas une coquetterie, mais une nécessité absolue, ce que, du reste relève Nabni, en soulignant qu’avec « un baril à 120 dollars ou à 50 dollars, ne change rien à la liste des vraies réformes ».

Une fois l’idée de réforme endossée par le pouvoir, -et éventuellement par l’opposition, ce qui offrirait des garanties supplémentaires de succès-, la mise en musique ne constituera plus qu’une ultime phase dont les séquences, le rythme et le calendrier pourront être débattues, même si la réforme n’est pas une longue gouvernance tranquille.

Un président français à Alger

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, juedi 7 décembre 2017)

Un soleil magnifique illumine Alger en ce 6 décembre. Il donne à la cité cette couleur et cette lumière éclatantes, uniques, qui ont séduit tant de poètes et de voyageurs. La mer, le front de mer, les boulevards, toute cette beauté à laquelle ont succombé nombre de visiteurs, invite à se laisser aller, malgré ce sentiment que quelque chose gronde, que la ville est grosse d’un évènement majeur.

Car Alger est, en ce 6 décembre, animée d’une fièvre particulière. Quelque chose d’énorme se prépare. Des hommes ont discrètement pris possession de la ville. Ils préparent les Algériens à la visite d’un chef d’Etat français, avec la ferme volonté de lui délivrer un message qui va changer le cours de l’histoire.

Des hommes, certains illustres, d’autres moins connus, ont joué un rôle, direct ou indirect, dans ces évènements. Nous en citerons trois : Boualem Rouchaï, Belhadj Othmane, et Mohamed Bousmaha, dit Mohamed Berrouaghia. Le premier est natif de Belcourt, ce quartier qui porte aujourd’hui le nom de Mohamed Belouizdad, premier chef de l’OS. Hocin Aït-Ahmed, sonsuccesseur à la tête de l’OS, avait demandé que le cortège le transportant à sa dernière demeure traverse ce quartier, pour lui dire adieu.

Nous sommes le 6 décembre 1960. Boualem Rouchaï avait quitté, quelques jours plus tôt, ses compagnons de l’ALN sur les hauteurs de Chréa, en promettant qu’ils entendraient bientôt la voix de l’Algérie, mais à partir d’Alger, cette fois-ci. Il avait un petit transistor, objet de luxe à cette époque, qu’il a offert à un de ses compagnons, en guise de cadeau d’adieu. « Ça te permettra de savoir ce que nous aurons accompli », lui a-t-il dit.

Le second, Bousmaha, est originaire de Berrouaghia, comme son surnom l’indique. Depuis que, jeune lycéen, il avait décidé de rejoindre l’ALN, il avait connu les moments fastes des katibas, les périodes plus dures, lors des grandes opérations de l’armée coloniale, et les drames qui ont émaillé le quotidien de l’ALN. Il avait été arrêté avant le grand jour. Belhadj Othmane, dit Si Djaafar, complétait le trio. Ahmed Bennaï, compagnon de Boualem Rouchaï, est le seul à avoir immortalisé ces moments dans un livre, après avoir participé à ces grands moments.

Ces hommes avaient été chargés par le FLN, de reprendre Alger, que la wilaya IV tentait de réorganiser après le démantèlement des réseaux de la Zone Autonome d’Alger. En ce début décembre 1961, au sein d’un groupe peu nombreux, avec des moyens dérisoires, ils font face à un évènement d’envergure : une visite du général de Gaulle, qui devait clore, à la mi-décembre à Alger, la dernière tournée qu’il fera jamais en Algérie.

Dans une ville totalement quadrillée par l’armée coloniale et les forces de sécurité, les hommes de l’ALN tentent, à travers leurs contacts, de reconstituer les réseaux démantelés depuis quatre ans, lorsque les parachutistes de Bigeard avaient saccagé la ville. Après de nombreuses péripéties, dont ils se sortent miraculeusement, ils se retrouvent donc au cœur d’une bataille d’une envergure inédite : montrer que le FLN garde la confiance et l’adhésion de la population.

L’enjeu de cette bataille sous-terraine est immense. De Gaulle veut prouver que ses choix politiques pour l’Algérie ont porté. Même si les écrits postérieurs indiquent qu’à ce moment-là, son idée sur l’avenir de l’Algérie est faite, il manœuvre encore, cherchant l’adhésion d’une frange d’Algériens et d’une partie des colons avec lesquelles il veut composer. Il voulait donner corps au slogan qu’il venait de lancer, l’Algérienne algérienne.

Pour les ultras de la colonisation, l’objectif est différent. Ils veulent imposer leur choix à un De Gaulle qu’ils considèrent en difficulté, et qu’ils veulent mener à une confrontation avec l’armée française. Mais Si De Gaulle et les colons peuvent agir à découvert, les hommes de l’ALN ne peuvent en faire autant. Alger est supposée pacifiée, et il serait difficile d’y trouver des militants. Boualem Rouchaï Mohamed Bousmaha, et Belhadj Othmane, dans des rôles différents, ont longtemps travaillé dans l’ombre. Le jour J, il suffira d’appuyer le bon bouton. Ce sera fait une semaine plus tard, le 11 décembre 1960.

C’est Boualem Rouchaï qui réussit à changer le cours de l’histoire. Face à des manifestants mobilisés et encadrés par l’administration coloniale pour revendiquer cette fameuse « Algérie algérienne », le 10 décembre, il décide d’accompagner le mouvement et de le détourner au profit du FLN. Après quelques heures de préparatifs fiévreux, les rues s’emplissent de manifestants, le 11 décembre, mais cette fois-ci, ils brandissent le drapeau FLN.

Ces militants, Frantz-Fanon avant passé la partie la plus dense de sa vie avec eux. Venu de sa lointaine Martinique, il était rapidement devenu l’un d’eux, essayant à la fois de théoriser et de porter leur combat. Il deviendra une de leurs icônes. Quand ces hommes de décembre 1960 ont pris possession de la rue, Fanon a compris que le combat était sur le point de s’achever. Il ne restait plus qu’à trouver les moyens d’y mettre un terme. Ce sera fait sans lui, car Fanon partira un an plus tard, un 6 décembre.

Cela se passait 56 ans avant la visite d’Emmanuel Macron.

 

Macron et l’Afrique: Le grand malentendu

Emmanuel Macron s’est approprié de deux grands symboles de l’Afrique : Mandela et Sankara. Aucun dirigeant européen n’a osé aller aussi loin.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, mercredi 6 décembre 2017)

 

La visite d’Emmanuel Macron, mercredi 6 décembre à Alger, révèle un profond malentendu. La tournée de Macron en Afrique a confirmé que ce décalage n’est pas propre à l’Algérie, mais à l’ensemble des pays africains. Quelques faits, très simples, montrent l’incompréhension entre deux mondes qui n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente pour se parler, se comprendre, encore moins travailler ensemble.

Des commentaires acerbes ont accompagné le comportement « arrogant » du chef de l’Etat français en Afrique, mettant en relief notamment les répliques supposées cinglantes qui lui ont été adressées pour sauver l’honneur de l’Afrique. Celle-ci, par exemple, attribuée au président ghanéen Akufo-Addo : « il est temps que les Africains cessent de conduire leurs politiques sur la base de ce que l’Occident ou la France exigent ».

La formule est belle, et elle fait mouche. Mais il y a problème : Emmanuel Macron avait non seulement endossé cette formule, mais il l’avait dépassée, quand il a rendu hommage à Thomas Sankara qui, il y a trente ans déjà, se situait dans cette logique. Macron, dès lors, avait beau jeu d’affirmer appartenir à une génération décomplexée, qui « encouragera celles et ceux qui en Afrique veulent prendre leurs responsabilités, veulent faire souffler le vent de la liberté ».

Mandela et Sankara

A la veille de son arrivée à Alger, la plupart des déclarations et commentaires concernent la mémoire. De Tayeb Zitouni, ministre des moudjahidine, au plus obscur des commentateurs, on insiste sur les thèmes de la repentance, de la reconnaissance des crimes du passé, de la nécessité de solder les comptes de l’ère coloniale.

Emmanuel Macron a anticipé tout cela. Il a soigneusement déminé le terrain. Durant sa tournée africaine et pendant la préparation de sa visite en Algérie, il a déplacé le débat le débat, en parlant en termes de générations. « Je suis d’une génération dont l’un des plus beaux souvenirs politiques est la victoire de Nelson Mandela et son combat contre l’apartheid. Je suis d’une génération de Français pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables », a-t-il dit.

En outre, il y a un an, il avait choisi Alger pour dire, en pleine campagne électorale française, que le colonialisme constitue un « crime contre l’humanité ». Et il récidive au Burkina-Faso où il rend un hommage « solennel » à Thomas Sankara et à son rêve, celui de « l’avenir que l’Afrique osera inventer ». Que répondre à un dirigeant européen qui va aussi loin, en revendiquant des symboles aussi forts que Mandela et Sankara ? La tentation de l’accuser de faire de la démagogie est forte, mais elle ne suffit pas, car son discours a acquis de la substance.

Des dirigeants dépassés

Avec un tel discours, les dirigeants africains sont désarçonnés. Et ils ont peur. Ils se rendent compte que Macron ne s’adresse pas à eux, mais à leurs jeunesses. Il a choisi délibérément de contourner les appareils de pouvoir amorphes qu’il a en face de lui. Il a préféré les amphis des universités pour des conférences débats, et des étudiants comme publics. Là encore, le symbole est trop fort : les cercles sclérosés de l’Afrique des pouvoirs ne sont pas un auditoire crédible, et le temps où les uns écoutent pendant que les autres parlent est dépassé.

Ce faisant, Macron appuie là où ça fait mal. Ses interlocuteurs parmi les dirigeants sont des hommes du passé, au mieux, du présent, alors que lui veut parler d’avenir. Il insiste sur ce qu’il y a lieu de faire, alors que les autres se lamentent de ce qui n’a pas été fait.

Projet alternatif

Pour l’étape d’Alger, l’épreuve sera encore plus dure. Macron n’aura pas d’interlocuteurs « décisionnels ». Lui-même se présente comme le porte-parole de la nouvelle Europe, celle qui va dessiner les rapports autour de la Méditerranée pour le nouveau siècle. En face de lui, il a besoin d’interlocuteurs capables de prendre des engagements majeurs qu’imposent les enjeux. Migrations, sécurité, lutte antiterroriste, développement, et d’autres sujets sous-jacents nécessitent des centres de pouvoir forts et légitimes pour engager leurs pays respectifs, mais ces centres de pouvoir font défaut à Alger comme à Tripoli, à Bamako, à Kinshasa, à Bangui et ailleurs.

Cela n’occulte pas le poids du passé et de la mémoire. Après tout, la société américaine ne s’est pas encore débarrassée des séquelles de l’esclavage un siècle et demi après son abrogation. De même, évoquer l’avenir des relations entre l’Europe et l’Afrique comme si la colonisation n’avait pas existé, ou comme si ses séquelles pouvaient être ignorées, n’a pas de sens.

Mais cela ne peut occulter la défaillance politique de l’Afrique. Celle-ci n’a pas été mesure de créer les dynamiques nécessaires pour dépasser ces faiblesses. Et comme la nature a horreur du vide, d’autres sont tentés de le combler. Ce qui montre à l’Afrique le contenu de la nouvelle étape : plutôt que de reprocher à Emmanuel Macron son arrogance, concevoir un grand projet politique, le faire endosser par les élites politiques, pas seulement par quelques intellectuels ou opposants dispersés, et se doter d’un minimum de moyens institutionnels pour le concrétiser. A ce moment-là, et à ce moment-là seulement, il sera possible négocier avec l’Europe, de critiquer le projet de Macron, et même de le considérer comme néocolonialiste.