Une nouvelle affaire de 26 milliards de dollars

L’Algérie n’arrive pas à réaliser des actes de grandeur. Alors, elle réédite ses échecs et ses scandales.

Par Abed Charef

L’affaire des 26 milliards de dollars est en train de se répéter sous nos yeux. Trente millions d’Algérie, un parlement dit pluraliste, des partis d’opposition et un exécutif en sont témoins. Quelques rappels d’abord. L’ancien premier ministre Abdelhamid Brahimi avait lancé, à la fin des années 80, la fameuse affaire des vingt six milliards de dollars. Au cours d’une conférence à l’université d’Alger, il avait repris des déclarations d’autres hauts responsables selon lesquels la corruption représentait vingt pour cent du commerce extérieur du pays depuis l’indépendance. Il a fait un rapide calcul concernant les importations algériennes depuis 1962, pour aboutir au chiffre de 26 milliards de dollars. Le scandale avait donné lieu à des enquêtes « à l’algérienne ». Des enquêtes qui n’ont pas débouché, évidemment. Mais ce chiffre est resté comme un symbole d’un système bureaucratique et rentier qui a glissé progressivement vers la corruption et le gaspillage. Sous le système du parti unique, la corruption était souterraine, souvent invisible, discrète. Presque pudique. Elle a mis beaucoup de temps à s’élargir, mais la crainte de la sanction était toujours présente. Aujourd’hui, elle est visible, publique, connue de tous. Les schémas et les mécanismes en sont connus. Le ministre, le wali et le citoyen le savent. Certains la pratiquent. Mais elle est surtout impunie. A l’exception de règlements de comptes politiques qui peuvent amener différents groupes à sacrifier un élément de la chaîne, les « affaires » continuent. Elles sont même devenues prévisibles. Et l’homme de la rue ne se demande plus pourquoi et comment cette pratique a pris une telle envergure, il s’interroge plutôt que les l’identité des bénéficiaires, et comment elle sera partagée entre différents groupes, à tous les niveaux. C’est ce que vient de faire en termes à peine voilés un économiste, spécialiste des questions de privatisations, Nasreddine Sadi. Il a révélé que le premier plan de développement lancé par le président Abdelaziz Bouteflika, pour un montant de sept milliards de dollars, a donné lieu à un véritable scandale économique. Sur ce programme, « seulement 25 % des objectifs ont été réalisés, alors que l’enveloppe financière a été consommée dans sa totalité. Ce n’est pas normal, sachant que 75 % des actions envisagées dans le cadre de ce programme n’ont pas été réalisées », a-t-il dit. Les faits sont éloquents. Les trois quarts des sommes débloquées n’ont rien produit. Entre pots-de-vin, gaspillage et mauvaise gestion, le pays a perdu 5.25 milliards de dollars sur le programme de relance économique. Mais comme le système de décision est défaillant, les systèmes de suivi et de contrôle sont eux aussi défaillants. Personne n’a de bilan à présenter. « On se demande, aujourd’hui si l’Etat a mis en place, dans le cadre de la relance économique, un système d’examen périodique des politiques poursuivies », a déclaré Nasreddine Sadi. La réponse est elle aussi évidente : il n’y en a pas. C’est alors la voie ouverte à la démagogie, à la surenchère, aux discours creux, comme le relève l’économiste. « Il faut s’assurer de la crédibilité des mesures engagées en évitant des déclarations démagogiques ou irréalistes. A ce propos, je donnerai l’exemple de la construction de un million de logements. Nous savons tous que la réalisation de ce programme est impossible. Donc, le fait de faire des promesses qui ne sont pas tenables et ne sont pas réalisables, cela veut dire qu’on est en train d’affecter la conjoncture actuelle et même la conjoncture de demain », a-t-il ajouté. Il prône « la mise en place d’une coordination globale des mesures engagées ». Ce n’est pas une invention, mais le simple bon sens économique. « Il y a un énorme problème de bonne gouvernance qui se pose. L’Etat algérien a intérêt à mettre en place un certain nombre de règles managériales », dit-il. Sur le terrain, c’est la direction opposée qui est prise. Avec, au bout du chemin, un énorme scandale qui se profile, à propos des 55 milliards de dollars que le chef de l’état veut injecter dans l’économie nationale durant ce qui reste de son second mandat. Car si 75 pour cent des sommes injectées dans l’économie nationale durant le premier programme Bouteflika se sont volatilisées, rien ne nous empêche d’assister au même phénomène d’ici 2009. Les mécanismes de gestions de l’économie qui ont provoqué ce scandale sont toujours en place. L’impunité est toujours la même, et les hommes n’ont pas changé. Pire encore, le climat moral s’est dégradé, et la course au butin est devenue la règle. De plus, avec la hausse continue des prix du pétrole, il y a plus d’argent. On est donc moins regardant sur les pertes. Le résultat est effrayant. Si le pays perd 75 pour cent des sommes allouées au projet économique du président Bouteflika, cela représentera 41 milliards de dollars. S’il ne perd que la moitié de cette somme, cela fera tout de même 27.5 milliards de dollars. Et si beaucoup pouvaient dire, sincèrement, qu’ils ne savaient à propos de l’affaire révélée par Abdelhamid Brahimi, cette fois-ci, tout se passe sous nos yeux. Publiquement. Nous en sommes témoins.

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