Palestine, colère et impuissance

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 24 juillet 2014)

La nouvelle agression israélienne contre Ghaza provoque une double réaction: un sentiment de colère et de révolte face à une immense injustice, et la rage de se sentir impuissant, incapable d’influer sur les évènements. Car Ghaza, c’est d’abord cette incompréhension : comment le monde, et en premier lieu le monde dit libre, peut-il accepter qu’un peuple soit soumis à un embargo total pendant huit ans, et qu’il soit aussi sauvagement bombardé sous le regard impuissant, ou complaisant, du reste de l’humanité, quand il exprime sa volonté de mettre fin à l’embargo?

Dans cinquante ans, dans un siècle, ceux qui, aujourd’hui, appuient l’agression Ghaza, ou ferment les yeux sur les crimes commis contre les Palestiniens, apparaitront sous une autre image : ils ont la même attitude que ceux qui appuyaient le système colonial il y a un siècle, en prétendant qu’il apportait la civilisation à des peuples incultes ; ils apparaitront comme ceux qui fermaient les yeux sur les crimes commis contre les juifs il y a moins d’un siècle, sous prétexte de purifier l’humanité. Et le monde se demandera comment les héritiers des victimes des crimes de la seconde guerre mondiale ont-ils pu en arriver à commettre des crimes de cette ampleur.

Mais le plus douloureux, aujourd’hui, c’est ce sentiment d’être contraint d’assister aux crimes contre Ghaza sans pouvoir rien faire ; à peine peut-être, dénoncer, fournir une aide symbolique, dite « humanitaire », à des hommes et des femmes qu’on écrase sous les bombes, sans pouvoir aider cet enfant fauché par un obus, sans pouvoir donner un coup de main à ce combattant repéré par un drone et tué par la mitraille d’un hélicoptère.

La partie du monde qui se sent la plus solidaire de Ghaza ne peut rien faire de fondamental pour la Palestine. Parce que nous sommes disqualifiés, hors du temps ; parce que nous sommes collectivement incapables de comprendre la nature d’un conflit, ses enjeux et ses acteurs ; parce que nous ne pouvons aspirer à participer à la libération de la Palestine tant que nous n’avons pas bâti des systèmes politiques performants, en mesure de garantir notre sécurité et celle de nos amis et alliés.

Comprendre le conflit

Pessimisme ? Défaitisme ? Pas du tout. La libération d’un peuple se prépare, s’organise. C’est une opération qui demande des dizaines d’années, un siècle peut-être. Elle demande un effort politique et moral dont l’Algérie, aujourd’hui, est incapable. Sans parler du reste des pays qui se considèrent solidaires de la Palestine : ils sont hors de l’Histoire. Leur propre survie est désormais menacée.

Le conflit du Proche-Orient oppose un des Etats les plus performants au monde sur le plan institutionnel, organisationnel et technologique. Cet Etat s’appuie sur la première puissance économique et militaire du monde, et bénéficie de l’appui de l’establishment des principales puissances militaires occidentales qui régentent le monde. C’est également un pays qui possède l’arme nucléaire, ce qui change fondamentalement la donne.

C’est aussi un Etat qui continue d’exploiter à fond le traumatisme occidental de la seconde guerre mondiale, un traumatisme que les pays arabes n’arrivent même pas à comprendre, ni à analyser sereinement, pour tenter de comprendre le pourquoi de cet alignement systématique de l’Occident sur Israël. De plus, celui-ci, quoi qu’on dise, a une maitrise exceptionnelle de la propagande, et développe une capacité inouïe à tirer profit de la victimisation, avec un chantage permanent à l’antisémitisme.

Futile et inutile

De l’autre côté, il y une Palestine divisée, affaiblie, réduite à compter sur une force qu’elle n’a pas. Ceux qui affirment lui apporter leur appui sont en fait des boulets, que les Palestiniens trainent depuis des décennies. Saddam Hussein, Daech, Al-qaïda, Ennosra, pasdarans, jihadistes de tous bords et autres organisations qui menacent de jeter les Juifs à la mer, on a vite fait le tour de tout ce qui est infréquentable. Et le pire est à venir. Car si on croyait qu’on a atteint le fond, on risque d’être démenti. Bientôt, ce sera la Palestine, malgré ses drames, qui risque d’être sollicitée pour apporter du réconfort à des pays en voie de disparaitre, comme l’Irak, la Syrie, la Libye etc.

De plus, les guerres contre la Palestine se suivent, avec le même scénario, mais ceux qui apportent leur soutien aux Palestiniens ne se rendent même plus compte de l’inefficacité de leur soutien. Ils organisent des marches ? Ils collectent des dons ? Ils participent à des émissions de télévision et dénoncent les régimes impuissants ? C’est bien. Et après ? Est-ce que ces actions se transforment ensuite en appui politique efficace ? En armes nouvelles?

A aucun moment, ceux qui organisent ces actions, à la limite du folklore, ne se rendent compte de la futilité de ce qu’ils font ; de l’inefficacité de leur démarche. Tout comme les pays arabes, mus par la même émotion, souvent sincère, ne se sont pas rendus compte pendant des décennies que leur appui à la case palestinienne était d’une efficacité nulle. Ferons-nous mieux à la prochaine agression, pour faire en sorte qu’elle soit moins déséquilibrée, à défaut de pouvoir l’empêcher? Ou bien devra-t-on se contenter d’appels des dirigeants à une intervention de l’ONU, et d’un débat entre intellectuels qui expliqueront que leur solidarité n’est pas communautaire, te tout pendant que les bombes pleuvent sur Ghaza?

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Le chantage à l’antisémitisme a perdu de son efficacité

En Europe, l’opinion bascule. Elle prend ses distances envers Israël, même si les establishments maintiennent une complicité totale avec les agresseurs.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 juillet 2014)

L’impact du discours traditionnel israélien a nettement régressé. Certes, l’argumentaire classique développé à chaque agression est encore repris par des cercles totalement acquis à Israël, des cercles qui demeurent très influents, mais l’opinion occidentale et mondiale a pris ses distances envers un Etat de plus en perçu comme particulièrement agressif, exploitant à fond le filon des drames de la seconde guerre mondiale, mais totalement fermé à l’idée de paix.

Au fil des agressions, l’armée israélienne reprend pourtant les mêmes arguments, avec les mêmes mots et les mêmes vecteurs. Israël ne mène pas d’attaque, mais riposte à des agressions. Il est contraint à subir des cycles de violence, alors qu’il s’agit agressions répétées contre Ghaza, soumise, rappelle-t-on, à un blocus total depuis 2006. Par mer, par air, par terre. L’armée israélienne appelle les palestiniens à fuir avant les bombardements. Pour bien confirmer qu’il s’agit en fait d’un peuple disposé à fuir, juste pour survivre. Mais ces palestiniens ne veulent pas fuir. Ils préfèrent mourir chez eux. Et puis, fuir, pour aller où? Ils n’ont nulle part où aller, car tout est bouclé.

Sur un autre registre, le discours israélien affirme que son aviation ne bombarde pas, elle réalise des frappes aériennes. Elle ne vise pas les palestiniens, elle vise juste les méchants combattants du Hamas. Problème : les Palestiniens de Ghaza adhèrent largement à la position du Hamas, qui leur apporte la guerre et la mort, peut-être, mais qui signifie pour eux une aspiration à la liberté, car le Hamas résiste. Il est absurde de vouloir différencier de bons palestiniens, pacifistes, civilisés, résignés à l’occupation, et de méchants jihadistes amateurs de tirs de roquettes sur Israël. Rappel : la résistance à l’occupation est légitime.

Quand des chars israéliens bombardent Ghaza et détruisent tout sur leur passage, ils mènent une incursion, qui ressemble presque à excursion. Et s’ils font des victimes civiles, c’est parce que le Hamas les utilise comme boucliers humains. Même quand il s’agit d’enfants, fauchés par des obus sur une plage déserte, et filmés par des journalistes occidentaux sans sympathie particulière pour les palestiniens?

Evolution de fond

Autre thème favori de la propagande israélienne, démonté sur les réseaux sociaux : les soldats israéliens capturés par les palestiniens. Il s’agit de de personnes enlevées, kidnappées, retenus en otage, non de soldats faits prisonniers. On oublie qu’ils viennent à bord de chars et de véhicules blindés, qu’ils tirent sur tout ce qui bouge. Sur ce terrain, la complicité d’une partie des médias occidentaux a poussé le cynisme à son extrême. Même si elle n’est pas formellement « embedded », cette presse reprend l’argumentaire israélien avec une complaisance inouïe. Sans se rendre compte que l’opinion européenne n’est pas complètement dupe, et que l’arme suprême, le chantage à l’antisémitisme, a perdu de son efficacité.

Qu’est ce qui a changé, pour que tout ce montage apparaisse pour ce qu’il est, de la vulgaire propagande? Plusieurs facteurs y contribué. En premier lieu le poids des images, du à la multiplication des chaines de télévision et de l’internet. Quoi que puisse dire ou faire un communicateur, l’image d’un enfant fauché par un obus sur une plage déserte a choqué des millions de personnes. Une campagne habile peut atténuer le choc, détourner partiellement l’opinion vers autre chose, mais il est impossible d’effacer un tel crime.

Il y a également d’autres facteurs, comme une opinion mieux informée, en mesure d’accéder à ses propres sources, plus variées qu’il y a un quart de siècle. Et il y a aussi le rôle central de l’internet, qui offre une information alternative, dans laquelle les producteurs institutionnels ont une part de plus en plus réduite.

Décalage

Sur tous ces terrains, Israël perd du terrain. Mais il garde des pré-carrés essentiels, qui lui garantissent encore l’impunité. Ses relais gardent une certaine efficacité pour organiser de très classiques manoeuvres de diversion. En France, l’agression contre Ghaza a curieusement débouché sur une campagne contre l’antisémitisme, et sur une polémique contre l’importation du conflit du Proche-Orient en France ! Et il y a même un revenant, Dalil Boubekeur, ancien recteur de la mosquée de Paris, pour cautionner la démarche.

Pourtant, en France, comme d’ailleurs en Europe, l’opinion semble avoir basculé. Israël n’est plus le petit gentil faisant face à de méchants terroristes. Une enquête menée à l’échelle de l’Europe il y a dix ans avait révélé qu’Israël apparaissait, aux yeux des Européens, comme la première menace pour la paix mondiale. Les dirigeants européens avaient été choqués par ce résultat. Ils ont fait en sorte de faire disparaitre cette enquête, et se sont arrangés pour qu’il n’y en ait pas de nouvelle, car elle montre un énorme décalage entre la perception des Européens et celle de leurs dirigeants.

Celle-ci est frappante en France, où presse institutionnelle et establishment sont en déphasage total avec l’opinion. Le président François Hollande a apporté son soutien à Israël le 12 juillet, pour affirmer, ensuite, que  « tout doit être fait pour mettre un terme immédiat à la souffrance des populations civiles à Gaza ». Il n’a pas demandé à mettre fin à la guerre, ni à lever le blocus contre Ghaza. Il veut juste mettre fin à la souffrance des civils palestiniens. A peine s’il n’a pas ajouté qu’ils sont pris en otage par le Hamas.

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Pour Nadji Benhassine, les subventions ne sont ni justes, ni soutenables à long terme

Réviser les subventions, les remplacer par des dispositifs plus ciblés, plus adaptés. Nadji Benhassine, du collectif Nabni, prône une révision de fond de formes d’aide de l’Etat aux plus vulnérables.

Abed Charef

La subvention occupe une place centrale dans la réforme économique. FMI et Banque Mondiale ont été, pendant longtemps, présentés comme des monstres, soucieux de limiter de manière drastique les dépenses de l’Etat dans les pays en crise, pour imposer la rigueur budgétaire et affamer les pauvres. Dans un pays à tradition populiste comme l’Algérie, le sujet est extrêmement sensible. Il demeure porté, sur le plan idéologique, par des partis d’extrême gauche, comme le Parti des Travailleurs de Mme Louisa Hanoune, et le Parti socialiste des Travailleurs (PST). Il est aussi mis en œuvre par la bureaucratie traditionnelle, ainsi que par des partis qui, comme le FLN, ont démissionné sur le pan des idées.

La contestation de la subvention dans sa forme traditionnelle est, quant à elle, désormais portée par de nouveaux courants, plus innovants, qui remettent en cause la méthode, non les objectifs affichés par le soutien des prix. En Algérie, la subvention a connu une véritable dérive. Elle « n’est ni juste, ni efficace », affirme M. Nadji Benhassine, du collectif Nabni. M. Benhassine cite son propre cas. « Ce matin, j’ai mis un plein d’essence à 1.000 dinars. Concrètement, cela veut dire que le gouvernement m’a donné un chèque de 4.000 dinars, qui représente la valeur de la subvention du carburant », dit-il. « Pourtant, ajoute-t-il, je ne fais pas partie des couches qui ont besoin de subvention »

Adapter l’aide, pas la supprimer

Pourtant, il ne s’agit pas de supprimer l’aide de l’Etat aux plus vulnérables. Il faut simplement l’adapter, rétablir le côté ajustement, tout en faisant en sorte qu’elle ne déstructure pas l’économie et n’altère pas l’efficacité économique, souligne M. Benhassine. C’est un coup de pouce aux plus vulnérables, pas à des produits consommés par tout le monde, ou par des gens appartenant à des couches aisées, comme le carburant. C’est donc la méthode qui est contestable, non l’idée de subvention.

La révision doit aussi être menée par petites touches, sans remous, si possible. Elle doit être accompagnée de nouvelles mesures de soutien aux plus vulnérables, par le biais de dispositifs plus complexes, et plus difficiles à élaborer. « On a entre cinq et sept ans pour mettre en place le dispositif nécessaire, car cela demande du temps », dit-il.

De plus, les subventions actuelles ne sont pas soutenables sur le long terme. Elles sont coûteuses, et génèrent des gaspillages énormes. Le trafic de carburant aux frontières en est l’exemple le plus connu. On ne sait même pas à combien s’élèvent les pertes et les gaspillages.

Manque de transparence

M. Benhassine déplore d’ailleurs que l’impact des subventions, comme tout le reste de l’économie, ne soit pas mesuré avec précision, en raison du manque de transparence de l’économie algérienne. « Il y a peu de chiffres, peu de données », dit-il. Il affirme qu’il y a pourtant « nécessité de rendre publiques les données, comme celles du plan quinquennal, pour pouvoir évaluer ce qui a été fait ». Il se demande d’ailleurs « ce qu’il y a dans le plan quinquennal », afin qu’on puisse savoir comment est dépensé l’argent public, sur quels résultats il débouche, et en évaluer le résultat.

C’est l’un des principes phares défendus par Nabni, et développé par M. Benhassine : le principe selon lequel tout responsable doit rendre compte de sa gestion. Par souci de contrôle, mais aussi par souci économique, car savoir où va l’Algérie, ce qu’il a produit, permet de prendre les donnes décisions en matière d’investissement et d’utilisation de l’argent. Inutile de dire que l’Algérie fait l’inverse.

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Nadji Benhassine, ou les recettes d’une réforme économique en douceur

Avec un brin de naïveté, Nadji Benhassine, figure marquante de Nabni, plaide pour une réforme économique. Une réforme efficace et en douceur.

Abed Charef

Nadji Benhassine est peu sensible aux dogmes. Cet homme à l’air timide, au ton modeste, très mesuré dans ses propos, préfère allier bon sens pragmatique et efficacité économique. Figure du think-Tank Nabni, fonctionnaire de la Banque Mondiale, c’est également un partisan résolu de la réforme, non par conviction ultralibérale, mais plutôt par souci d’efficacité économique et sociale. Son discours, très pédagogique, est également teinté de cet humanisme, devenue la marque de nouveaux militants arrivés à la lisière de la politique à travers des itinéraires très complexes.

M. Benhassine est aussi très réaliste. Il admet qu’il « n’y a pas de réforme économique sans contrainte de crise ». Aucun pays ne s’est engagé dans la réforme sans y être contraint, reconnait-il, ce qui lui fait dire que les hommes politiques se ressemblent partout, « ils ont d’abord le souci du court terme ». Il rejette les « petites réformettes, qui n’ont pas d’impact », mais il admet que « dans les vraies réformes, il y a des perdants ».

Ce constat ne le décourage pas pour autant. Il continue de plaider pour une réforme en profondeur en Algérie. Non seulement c’est possible, plaide-t-il, mais l’Algérie bénéficie d’une chance inouïe de pouvoir opérer le changement sans trop de douleur, grâce à l’abondance financière. « On peut engager la réforme sans payer le coût social. Mais si la rareté financière revient, le coût sera très élevé », dit-il.

Un point pour le gouvernement

M. Benhassine n’hésite pas à reconnaitre du positif là où il en trouve. Il est un des rares économistes indépendants à reconnaitre que l’Algérie réalise un taux de croissance hors hydrocarbures non négligeable, autour de six pour cent. Même s’il affirme qu’il est « certainement possible de faire plus », et s’il déplore que cela soit le fait des services et du bâtiment, poussés par un effort d’investissement public non soutenable sur le long terme.

Mais cela ne l’empêche pas de passer la politique économique du gouvernement à la moulinette. Il y a un « manque de volonté de politique », dit-il. Ce qui s’est fait s’est limité en fait à « des effets d’annonce », sans rien de concret. Ce qu’il trouve également « inquiétant, c’est l’échec industriel, et celui de la diversification de l’économie » algérienne, encore écrasée par les hydrocarbures.

Il déplore précisément le retour en force des hydrocarbures dans le débat politique, par le biais du gaz de schiste. « Il faut que la politique économique se fasse en dehors de ce débat sur le gaz de schiste », dit-il, appelant à « agir avec ce qu’on contrôle ; il faut tout faire sans tenir compte du sous-sol ».

Pragmatisme

Quel serait le mode opératoire de cette révolution en douceur pour laquelle plaide M. Benhassine? C’est là qu’apparait tout le pragmatisme de Nabni. Tout doit se faire selon des échéanciers à moyen et long termes. Il faut limiter l’accès des pouvoirs publics à la rente. Autrement dit, le gouvernement lui-même doit renoncer aux recettes d’hydrocarbures, pour tenter de trouver ailleurs le financement de l’économie. Et arriver, d’ici 2030, à limiter à un maximum de 20% le financement du budget de l’Etat par la fiscalité pétrolière, en respectant cette « règle d’or » qui serait le signe d’une bonne gouvernance. La Russie a fait un pas dans cette direction, en décidant en décembre 2012 de créer un fond souverain et de plafonner les recettes d’hydrocarbures à utiliser dans le budget de l’Etat. L’Algérie peut donc le faire.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faudra faire baisser le niveau des investissements, mais le vrai défi est « de trouver d’autres ressources », par le biais d’une réforme fiscale d’envergure. Qui mènera cette réforme ? « Le nœud est politique, mais on peut faire beaucoup », dit-il, dit-il avec un brin de naïveté. Ce qui le mène parfois à l’impasse, comme lorsqu’il reconnait aux membres du gouvernement de la « compétence » et de la « sincérité » dans leur action. Visiblement, M. Benhassine n’a pas croisé Chakib Khelil.

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Champs-Elysées et Boulevard de l’ALN

Des militaires algériens sur les Champs-Elysées : un grand événement a été transformé en une vulgaire polémique.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 17 juillet 2014)

Il y avait une opportunité d’en faire un évènement symbolique marquant. Mais une gestion « à l’algérienne », faite d’amateurisme, d’opacité, de non-dits, d’hésitations, d’absence de concertation et de manque de courage politique, l’a transformé en une polémique aussi stérile qu’inutile. Et cet évènement, dont l’Algérie pouvait tirer un bénéfice certain, a débouché sur un ratage complet. Comme si un homme, possédant une arme pour imposer sa volonté, décidait brusquement de la retourner contre lui-même.

La présence de militaires algériens lors du défilé du 14 juillet, à Paris, a ainsi confirmé tout ce qu’un pays en régression peut accomplir comme œuvre d’autodestruction ; comment il réussit à transformer l’or en cendre, prouvant qu’il n’a besoin d’aucune aide extérieure pour s’autodétruire ; qu’il est en mesure de neutraliser lui-même ses propres atouts, et de se désarmer face à l’adversité.

Le Président Abdelaziz Bouteflika avait-il besoin d’en arriver à ce point extrême où l’Organisation des Moudjahidine, peu connue pour son caractère rebelle envers le pouvoir, en est arrivée à exprimer publiquement ses réserves, et à prendre ses distances envers une telle décision ? Le patron de l’Organisation, Saïd Abadou, n’a pas hésité à dire que la présence de quelques militaires algériens sur les Champs-Elysées « portait atteinte aux chouhada et au peuple algérien ». Il a affirmé que son organisation était « contre la participation » au défilé du 14 juillet. A l’inverse, le FLN a salué cet acte, ajoutant que c’est « sans complexe » que l’emblème et l’uniforme nationaux doivent être arborés.

Pourquoi une telle cacophonie, alors que c’était la première fois depuis bientôt deux siècles que des militaires algériens, représentant l’Etat algérien souverain, paradaient dans la capitale française ? Pourquoi en arriver à transformer en conflit interne un acte diplomatique et symbolique extrêmement sensible ? L’Algérie et la France sont-elles condamnées à entretenir des relations irrationnelles jusqu’à la fin des temps?

Qui décide de quoi ?

En fait, le malentendu a pour origine la faiblesse, pour ne pas dire l’absence d’institutions algériennes. La France voulait célébrer, cette année, le 14 juillet en commémorant le centenaire de la première guerre mondiale. C’est son droit. Elle voulait y associer les pays dont des ressortissants ont participé à cette guerre. Elle a en a présenté une proposition à l’Algérie.

Dans une Algérie « normale », cette offre aurait été traitée à différents niveaux, pour l’étudier sous différentes angles et élaborer les réponses possibles. Accord, ou refus. Ministère des affaires étrangères, ministère de la défense, celui des moudjahidine, association des moudjahidine, et d’autres partenaires auraient été invités à un tour de table pour examiner l’offre. Ensuite, il appartiendrait au chef de l’Etat et à son ministre des affaires étrangères de trancher, en fonction des éléments disponibles et de la conjoncture, pour défendre au mieux les intérêts de l’Algérie. Une fois la décision prise, il s’agit de la vendre. Rien de plus facile, pour un pouvoir qui a réussi à présenter un coup d’Etat, en 1992, comme une œuvre de sauvegarde de la démocratie. De plus, au nom de l’intérêt national, il est relativement aisé de convaincre des partenaires récalcitrants sur des thèmes de politique étrangère.

Mais en Algérie, le pouvoir ne fait rien comme tout le monde. Quand Paris a sollicité les autorités algériennes, il est probable que personne n’a osé trancher, laissant le soin au Président Bouteflika de prendre la décision. Les autres centres de décision, débarrassés d’un bébé encombrant, ont laissé faire, rien ne pouvant s’opposer à la volonté présidentielle. Puis, face à ce qui risquait de devenir gênant, tout le monde s’est mis à regarder ailleurs, pour ne pas subir les conséquences éventuelles d’une décision qui pouvait parfaitement être défendue, mais qui a été très mal emballée.

Immobilisme

Une aussi mauvaise gestion ne pouvait déboucher que sur le chaos. Et c’est par des sources françaises que l’information a été rendue publique, comme pour la question des avions français qui traversaient l’espace aérien algérien pour se rendre au Mali. Pourquoi aucun responsable algérien n’a osé en parler publiquement et défendre l’idée ? Est-ce une décision honteuse que personne ne peut assumer ? Comment convaincre ensuite les Algériens qu’elle ne cache rien, qu’elle ne comprend aucune clause indigne ? Et dans la forme, était-il possible de donner un éclat particulier à l’évènement ? Fallait-il accepter que ces militaires algériens, les premiers héritiers de l’ALN à défiler en territoire français, participent à une cérémonie sans y apporter une touche particulière, ou bien fallait-il imposer ses propres conditions? Pourquoi ne pas les faire défiler en « kachabia » de moudjahid, pour bien rappeler le contentieux historique, par exemple?

Les critiques se sont alors déchainées. Certaines peuvent être fondées, d’autres sont farfelues ; mais en l’absence d’une attitude claire et argumentée de la part du gouvernement, toutes paraissent recevables. Comme si le pouvoir n’avait même plus le courage de défendre une décision qu’il a lui-même prise, et qu’il serait aujourd’hui prêt à nier.

Faut-il pour autant s’offusquer de ces ratés ? Inutile. La gestion des affaires du pays continuera ainsi jusqu’à la fin du quatrième mandat. Pour une raison simple : l’état du Président Abdelaziz Bouteflika ne lui permet pas de prendre les décisions nécessaires au bon moment. Et dans une telle situation, personne n’ose prendre la moindre initiative, car cela risque d’être considéré comme une manœuvre contre le chef de l’Etat.

C’est la facture du 17 avril.

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Le Brésil remporte le titre de grande puissance

Malgré le fiasco de son équipe de football, le Brésil sort grand vainqueur de la coupe du monde.

Abed Charef
(le Quotidien d’Oran, 13 juillet 2014)

Le fiasco de l’équipe du Brésil dans cette coupe du monde 2014 a quelque peu altéré l’image du pays du football, mais il ne remet pas en cause l’entrée de ce pays dans la cour des grands. Bien au contraire, l’organisation de la coupe du monde consacre le Brésil comme un grand pays émergent, qui réussit presque un sans-faute depuis une décennie, avec un taux de croissance record, un ascenseur social qui fonctionne à plein, une percée remarquable dans le club des puissants, une démocratie qui se construit sur la base de nouveaux rapports politique et sociaux, et une reconnaissance internationale établie.

Pour le géant de l’Amérique Latine, qui a dépassé le seuil des 200 millions d’habitants, l’échec sportif, qui a provoqué un traumatisme émotionnel, sera vite dépassé. Dès l’année prochaine, peut-être, lorsque le Brésil devancera la France pour devenir la cinquième puissance économique du monde, après avoir devancé la Grande-Bretagne il a y a deux ans. Avec un PIB qui se rapproche des 2.500 milliards de dollars, le Brésil a longtemps assuré une croissance moyenne de huit pour cent, depuis l’avènement en 2002 du Président Ignacio Da Silva, plus connu sous le nom de Lula. Cet ancien syndicaliste, parvenu démocratiquement à la magistrature suprême, avait réussi à établir les nouvelles règles d’une sorte de compromis historique, entrainant la gauche à abandonner son radicalisme pour une gestion raisonnée, et amenant les plus nantis à accepter un nouveau partage des richesses. Le résultat a été spectaculaire: près de trente millions de Brésiliens ont franchi le seuil de pauvreté pendant chacun des deux mandats de Lula, assurant au chef de l’Etat brésilien une popularité qui ne s’est jamais démentie. A tel point que Dilma Roussef, qui lui a succédé, surfe encore sur le prestige de Lula, malgré les difficultés conjoncturelles. Celle-ci, ancienne détenue, torturée en prison pendant la dictature, a su mettre de côté ses ressentiments pour poursuivre un long travail de reconstruction sociale et institutionnelle, malgré une sérieuse crise économique qui a permis à la Grande Bretagne de devancer de nouveau le Brésil en termes de PIB.

Transformation tranquille

Mais ces aléas paraissent bien secondaires, comparés au formidable bond réalisé en une décennie. Et le Brésil semble bien parti pour dominer l’Amérique du Sud, tout en s’imposant parmi le G5 dans un proche avenir, après avoir doublé son PIB durant les deux mandats de Lula. Le Brésil joue d’ailleurs un rôle central au sein des BRICS (Brésil, Russie, Chine, Inde et Afrique du Sud), ces pays émergents qui sont en train de bousculer l’ordre mondial. Et dès le lendemain de la finale de la coupe du monde, Dilma Roussef accueillera deux grandes réunions internationales, l’une entre les BRICS pour tenter de jeter les bases d’un système bancaire et financier alternatif à celui imposé par les puissances issues de la seconde guerre mondiale, une autre régionale pour consolider une coopération latine selon de nouvelles règles, bénéfique pour tous, mais dans laquelle le Brésil pourra élargir le marché pour ses immenses entreprises.

Ces succès économiques n’ont pas pour autant altéré l’âme de la gauche brésilienne. Le Brésil a maintenu son soutien au président radical du Venezuela Hugo Chavez et à son successeur Nocilas Maduro, comme il a maintenu des liens avec des régimes en froid avec Washington. Plus important encore, le succès du Brésil a favorisé l’émergence d’une nouvelle gauche dans toute l’Amérique, qui se trouve aujourd’hui complètement transformée. A l’exception du Venezuela, où l’influence des Etats-Unis provoque une tension et des menaces de déstabilisations permanentes, les autres pays vivent une transformation tranquille, favorable aux plus démunis, qui accèdent par millions aux bienfaits du développement. Et c’est désormais toute l’Amérique latine qui prend le train brésilien, avec une volonté affichée de ne laisser personne sur le bord de la route.

Ascenseur social

Ce parcours n’a cependant pas épargné au Brésil quelques difficultés récurrentes. Les célèbres favelas, bidonvilles tentaculaires encerclant les grandes métropoles, abritent encore plus de dix millions de Brésiliens. Le PIB par habitant demeure faible, se classant autour de la 70ème position dans le monde. Les services publics, malgré une véritable métamorphose, ne couvrent pas encore toutes les zones périurbaines. Une partie de la population autochtone conteste l’impact de la transformation du pays. Et la violence liée à la criminalité reste encore très élevée.

Mais le Brésil avance. Il est en train de consolider une transformation démocratique majeure, basée sur des institutions solides, suffisamment solides pour organiser des élections crédibles une dizaine de fois de suite. Il a ainsi pu contenir une contestation sociale liée à l’organisation de la coupe du monde, qui s’est déroulée dans d’excellentes conditions, sans problème notable alors que beaucoup craignaient un chaos organisationnel et social.

Mais au-delà de ce constat, ce n’est pas la nouvelle richesse du Brésil qui impressionne le plus. C’est plutôt cette conviction que le pays s’est mis en mouvement, qu’il a mis en place des mécanismes politiques et économiques en mesure de libérer toutes les énergies que recèle le pays. C’est bien plus important qu’un match de foot perdu. Et même si le monde, aujourd’hui, connait mieux Neymar, et avant lui, Pelé, Zico, et les autres, il est évident que dans l’histoire du Brésil, celui qui aura le plus compté, c’est Lula et la force tranquille qu’il a incarnée.

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Organiser la coupe du monde, un révélateur de puissance

La coupe du monde offre un formidable coup de projecteur sur le pays organisateur. C’est aussi une aubaine pour mettre à niveau ses équipements.

Abed Charef (le Quotidien d’Oran, 13 juillet 2014)

Après la coupe du monde de football, le Brésil s’apprête à accueillir, en 2016 à Rio de Janeiro, le plus grand évènement sportif du monde, les Jeux Olympiques. Pour le pays de Lula, ce sera l’apothéose, une consécration définitive d’un Brésil passé, en une décennie, de dictature sous-développée à un grand pays émergent, avec des institutions démocratiques reconnues et un poids économique incontestable.

Car il ne faut pas s’y tromper : les grands évènements sportifs, coupe du monde et Jeux Olympiques, ne sont plus simplement des compétitions sportives. Pour le pays qui les organise, c’est d’abord une reconnaissance internationale offrant au pays hôte un statut à part parmi les grands de ce monde. Et ce n’est pas un hasard si l’organisation de ces compétitions fait l’objet d’une concurrence féroce entre pays aspirant à une notoriété nouvelle et puissances traditionnelles soucieuses de conserver un statut remontant à une époque dépassée.

A peine sortie de l’apartheid, l’Afrique du Sud, portée par le prestige de Nelson Mandela, avait obtenu coup sur coup l’organisation de la coupe du monde de rugby puis celle de football, en 2010. C’était admettre définitivement que l’Afrique du Sud s’était normalisée. Pékin avait abrité les Jeux Olympiques qui avaient consacré la Chine grande puissance économique et sportive, et la Russie veut restaurer son image de grande puissance avec les jeux d’hiver de Sotchi puis la coupe du monde 2018. Entretemps, la Corée du Sud et le Japon avaient vu leur réconciliation et leur poids économique reconnus par une coupe du monde organisée en commun, alors que le Qatar, autre pays en quête d’une reconnaissance sans proportion avec son poids démographique, s’apprête à organiser la coupe du monde la plus controversée de l’histoire, celle de 2022.

Sur les deux dernières décennies, ce sont essentiellement les pays émergents qui ont obtenu l’organisation de ces grands rendez-vous sportifs. Leur candidature apportait un peu de fraicheur pour contrer les puissances traditionnelles et contester leur hégémonie sur le sport mondial. Elle était aussi portée par une recherche de reconnaissance internationale à laquelle les votants, membres du CIO ou de la FIFA, pays du sud en majorité, étaient sensibles. Le Brésil s’est engouffré dans cette brèche, et a réussi à décrocher le pactole, en obtenant les deux compétitions à deux années d’intervalle, bénéficiant d’une conjoncture favorable et de règles écrites ou non, prévoyant un système de rotation entre continents. « Le Brésil a eu une chance incroyable, il a eu Lula, une croissance de huit pour cent pendant une décennie, et un calendrier favorable », résume analyste.

Une aubaine pour s’équiper

Coupe du monde et Jeux Olympiques constituent aussi un investissement très lourd, ce qui exclut de fait nombre de pays de taille modeste. Le gigantisme atteint par ces compétitions remet même en cause leur équité et leur signification initiale. Le pays organisateur est contraint d’investir massivement dans des installations au contenu que beaucoup d’opposants contestent fortement. Le Brésil n’a pas fait exception. Les manifestations se sont poursuivies jusqu’à la veille de la coupe du monde, suscitant même des crainte de voir la compétition perturbée. Beaucoup a été dit sur les retards dans les travaux. Finalement, tout est rentré dans l’ordre, confirmant que le Brésil pouvait être au rendez-vous, ce qui constitue une excellente publicité pour ses entreprises et son administration, alors que celle-ci est encore largement contestée.

Ce qui montre que les retombées d’une coupe du monde réussie sont énormes. Elles permettent au pays de mettre à niveau de nombreuses installations, allant des télécoms aux infrastructures de transport, en passant par l’hôtellerie, les aéroports, etc. Les économistes divergent sur l’impact d’une grande compétition sportive sur un pays, notamment en raison de son envergure et de l’état de ses installations avant l’évènement. Mais une coupe pour un pays non équipé est une aubaine pour se mettre aux standards des pays les plus avancés. Elle peut même influer sur la croissance.

Ce sont pourtant les retombées sur le long terme qui sont les plus importantes, notamment en termes d’image. Le pays hôte bénéficie d’une campagne publicitaire irremplaçable, et son tourisme finit par en tirer les dividendes sur le long terme. Le Brésil a engagé neuf milliards de dollars de dépenses contestées par des opposants, qui souhaitaient consacrer cet argent à d’autres secteurs. A terme, cet investissement aura des retombées immenses, en termes d’efficacité économique et de tourisme notamment. Un ancien haut responsable algérien n’hésite pas à parler d’une « pédagogie coupe du monde ». « Au lieu dépenser à tort et à travers, un tel évènement permet de fixer des priorités et d’apprendre à hiérarchiser et à gérer les investissements », dit-il. Ce qu’a fait le Brésil. En attendant que l’Algérie décide de devenir à son tour un pays émergent, et entre dans la compétition, non pour remporter la coupe du monde, mais pour l’organiser. Ce sera un grand signe de puissance.

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