Albert Ebossé renvoie l’Algérie en Afrique

L’Algérie a longtemps minimisé son appartenance africaine. L’affaire Ebossé l’y ramène dans la douleur.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 28 août 2014)

Au-delà de l’émotion, un drame permet souvent de mesurer l’état d’une société. De sentir ses pulsions profondes et de mesurer les mutations en cours, celles déjà achevées et d’autres, balbutiantes. La mort du footballeur camerounais Albert Ebossé n’a pas dérogé à la règle. Elle a donné aux Algériens un nouvel aperçu de ce qu’est devenue leur société. En bien et en mal.

En bien d’abord. Les Algériens ont fait preuve d’une grande dignité à l’annonce de ce drame. Un sentiment de honte, de culpabilité, a envahi la plupart des gens. Les Algériens ont été choqués par le sentiment d’injustice que représentait la mort d’un étranger, un jeune sportif dans la force de l’âge, mais surtout par ce côté bête et stupide de l’acte ; un acte gratuit, inutile, sans aucun intérêt. Il y avait aussi un sentiment de culpabilité envers un homme, un invité qu’on n’a pas su protéger. Certes, Albert Ebossé gagnait beaucoup d’argent, mais c’est un homme qui était venu vendre son talent, et il a perdu la vie à l’âge de 26 ans.

Mais à l’inverse de cette réaction saine de celui que, par commodité, on appellera l’Algérien moyen, il y avait tous les artifices et les jeux des officiels, qui ont réagi d’abord pour se protéger, de peur d’être désignés comme les bouc-émissaires de cette affaire. Mohamed Raouraoua ? Il dénonce. Mahfoudh Kerbadj ? Le Président de la JSK Moh Cherif Hannachi ? Ils dénoncent eux aussi. Ils réagissent comme s’ils étaient totalement étrangers au dossier, comme si les bévues qu’ils accumulent depuis des années et la gestion approximative du football n’avaient aucun impact sur l’extension de la violence dans les stades.

Une société « Daech »

Leur attitude confirme ce décalage entre l’Algérie réelle et l’Algérie institutionnelle. Un divorce total, en fait, très bien symbolisé par Mohamed Raouraoua. Côté cour, M. Raouraoua est un homme important dans le dispositif du pouvoir algérien ; il a réussi à s’introduire dans les réseaux du football international, au point d’obtenir l’organisation de la coupe d’Afrique 2017 peu après la mort d’Ebossé ; côté jardin, il apparait comme un intrigant, un personnage vivant de combines et de complots, maitrisant d’abord l’art de survivre quelles que soient les conditions. Une sorte de Amar Ghoul du football, aussi habile sur son terrain que Abdelaziz Bouteflika dans les affaires de pouvoir. Mais habile juste pour organiser des complots et déjouer les pièges qui lui sont tendus, non pour concevoir de grands projets et les réaliser.

Ce côté combinard qu’on trouve au sein du pouvoir a son pendant au sein de la société, dont une frange a basculé dans une sorte de monde « Daech », qu’il s’agisse de hooliganisme, de violence dans les quartiers péri-urbains, ou de la pratique religieuse. Tout un pan de l’Algérie a basculé dans des pratiques absurdes, avec ses codes, ses leaders, ses modèles. Omar Ghrib, Chakib Khelil, Abdelaziz Bouteflika, Rachid Nekkaz, Abdelmalek Sellal, Amar Ghoul, beaucoup de personnages publics algériens sont devenus de véritables caricatures, vivant dans des mondes qui ont tellement dérivé qu’ils n’ont plus rien à voir avec leur point de départ.

Le résultat est effrayant. On meurt sur les stades, mais on meurt encore plus autour des stades et en allant vers le stade. Durant la saison écoulée, un chroniqueur sportif a recensé une quinzaine de supporters morts durant le trajet menant au stade. On meut aussi dans des combats absurdes parce qu’on n’appartient pas à la même houma, au même quartier, ou au même village. On meurt presque par désouvrement.

Pays d’immigration

Autre mutation d’envergure, l’Algérie n’est plus seulement un pays dont les ressortissants sont maltraités à l’étranger. C’est aussi une société qui maltraite les étrangers qui y séjournent. Elle a pris l’habitude de dénoncer les comportements racistes dont sont victimes ses ressortissants à l’étranger ; aujourd’hui, ce sont ses propres citoyens qui commettent des actes infâmes contre des gens fuyant la guerre et la misère pour trouver refuge en Algérie.

C’est une réalité avec laquelle il faudra vivre : durant la prochaine décennie, l’Algérie accueillera un à deux millions de subsahariens, plus si le pays connait la prospérité et la sécurité. Des spécialistes n’hésitent pas à parler de cinq millions d’ici 2030 si l’instabilité persiste dans la région du Sahel et qu’en même temps, l’Algérie réussit son décollage économique. Le Sahara, qui a longtemps constitué une sorte de barrière naturelle, se transforme progressivement en un trait d’union d’une grande densité, attirant les habitants d’un Sahel à l’avenir très incertain.

Avec la mer au nord, la frontière marocaine fermée à l’ouest, la barrière naturelle du désert au sud, et des frontières tunisienne et libyenne qui paraissaient peu attrayantes, l’Algérie a longtemps vécu enfermée sur elle-même. Le terrorisme a aggravé la situation. Aujourd’hui, le pays ne connait pas les étrangers, et ne sait pas comment traiter avec eux. Comment se comportera l’Algérie avec ces subsahariens remontant vers le nord, et avec tous ces mouvements de population d’est en ouest, particulièrement si la frontière marocaine est ouverte un jour?

L’Algérie a raté de nombreux virages par le passé, parce qu’elle n’avait pas anticipé. Elle risque de rater le prochain, si elle ne s’y prépare pas. Pourtant, c’est là que se joue son avenir : devenir un pays central pour la moitié nord de l’Afrique. Elle ne peut le devenir que si elle devient ville centrale du Maghreb et aussi capitale du Sahel, une sorte de nouveau Paris pour les ressortissants africains. Cela passe par l’accueil des populations de ces régions dans des conditions dignes, en les intégrant dans les circuits économiques et sociaux. Car qu’on le veuille ou non, l’affaire Ebossé nous a rappelé une évidence : l’Algérie est en train de replonger dans son environnement géographique africain, qui va peser sur son avenir.

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Lutte contre la violence dans les stades : des mesures techniques banalisées

Avant de penser à innover dans la lutte contre la violence dans les stades, il faut d’abord prendre les mesures très classiques : bonne organisation, surveillance des tribunes, etc.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 26 août 2014)

C’est une image horrible, qu’on voit à chaque fin de match de football en Algérie : des policiers en tenue courent, à partir de la touche, pour converger vers l’arbitre, et le protéger contre d’éventuelles agressions de joueurs ou de dirigeants. Une image horrible, qui doit disparaitre, parce que les policiers n’ont rien à faire sur un terrain de football, où doit régner une immunité sportive suffisante pour protéger arbitres, joueurs et dirigeants.

Ce n’est pas une vue de l’esprit. Il suffit simplement de voir ce qui se fait ailleurs, pour savoir comment certains pays, confrontés à la violence dans les stades, ont procédé pour obtenir des succès indéniables. Pour protéger l’arbitre, il suffit de placer une caméra sur lui, jusqu’à ce qu’il sorte du stade. Et il suffira de sanctionner l’auteur de toute agression conformément à la loi et à la règlementation pour que se réinstaure l’immunité naturelle de l’arbitre. Aucun joueur n’est assez fou pour agresser un arbitre et risquer une suspension de deux ans. Aucun dirigeant sérieux, sachant qu’il encourt une sanction grave, n’osera lever la main sur lui, particulièrement s’il sait que la FAF refusera d’alléger la peine.

De telles décisions pour lutter contre la violence dans les stades sont possibles. Elles sont faciles à prendre, si elles sont précédées par un préalable, celui du respect des règles à tous les niveaux. Elles exigent toutefois des dirigeants modernes, capables d’innover, de tirer profit des expériences d’autres pays, qui ont radicalement transformé leurs stades, devenus des lieux de plaisir, de convivialité et de bonne humeur après avoir été des terrains de guerre entre supporters d’équipes ennemies.

Parmi ces mesures, il y a les classiques, comme l’installation de caméras pour surveiller les tribunes et les abords du stade. Aujourd’hui, le coût de cet équipement est devenu dérisoire. Une fois installé, ce dispositif peut ne pas être utilisé réellement, car son simple effet dissuasif peut suffire. Et le supporter qui osera jeter une bouteille d’eau sur la pelouse en sachant qu’il est filmé mérite d’aller en prison. Le dispositif de surveillance des tribunes peut, et doit être inclus dans la fiche technique des stades, au moins pour l’équipe nationale et la Ligue1, par exemple.

Logique sécuritaire

Il y aussi des conditions d’organisation qui sont source de violence, ou de désordre. Un éditorialiste, choqué par la violence autour du stade Chaker de Blida il y a un an, lors du match Algérie – Burkina-Faso, relevait que la FAF continue de vendre les billets des matches de l’équipe nationale comme dans les années 1970. Pas de recours aux nouvelles technologies, pas de vente par internet, une foule immense qui se presse devant le stade le jour J, provoquant débordements, marché noir, et des supporters qui dénoncent la participation des éléments des services de sécurité à l’alimentation du marché noir des billets ! Populisme oblige, le billet, était vendu à 500 dinars. Il était possible de le vendre à 1.500 dinars, juste pour consacrer la différence aux frais d’organisation !

Le prix du billet constitue à lui seul un casse-tête sécuritaire. S’il est légitime que tout le monde souhaite assister aux matches de l’équipe nationale, il n’est pas juste qu’une partie des Algériens en soient exclus à cause de la violence, du mauvais état des tribunes, de la mauvaise organisation et de la talibanisation des stades. 500 dinars le billet pour un match de l’équipe nationale, c’est un niveau ridicule, mais qui crée une atmosphère insupportable. Aucun dirigeant du football n’irait acheter son billet dans ces conditions. Pourtant, ils considèrent normales la situation que génèrent leurs décisions, y compris la violence, les passe-droits, le marché noir, etc.

Réduire le hooliganisme

Et puis, pourquoi continuer de se voiler les yeux ? Les principales décisions autour des matches de football sont prises par les services de sécurité, pas par les clubs. Contrairement à ce qui se dit depuis des années, la domiciliation de l’équipe nationale au stade Chaker de Blida n’est pas due simplement au mauvais état du terrain (une aubaine pour délocaliser l’équipe), mais aussi à des questions sécuritaires, la foule du stade du 5 juillet étant considérée comme plus difficile à gérer. Il faudrait donc que les raisons sportives et économiques reprennent le pas sur les données sécuritaires.

A l’inverse, la sécurité au sens large est souvent occultée. Ainsi, le stade d’El-Harrach a été déclaré inapte en raison de l’état de la tribune. Pourtant, une entreprise privée a fermé la rue mitoyenne du stade, ce qui supprime une issue de secours éventuelle en cas d’incident grave, ce qui constitue une menace évidente pour des milliers de supporters.

Autre mesure, encore plus avancée, pour éliminer la violence : établir des relations entre supporters de différentes équipes. Des supporters, organisés en comités, peuvent recevoir ceux des équipes adverses, et réciproquement, ce qui permet de nouer des relations d’une grande densité.

Une fois des mesures de ce genre prises de manière coordonnée, il sera possible de réduire à sa vraie dimension le hooliganisme pur. Et de le réduire. Mais là, on est dans la fiction, pas dans le monde Kerabdj-Raouraoua.

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Le stade, prolongement de l’arène politique

Seul le respect strict des règles peut éliminer violence dans les stades et violence politique.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 26 août 2014)

Mohamed Raouraoua, Mahfoudh Kerbadj et Mohamed Tahmi ont rivalisé d’ardeur pour trouver les meilleures formules et dénoncer la mort d’Albert Ebossé, un camerounais de 26 ans venu vendre son talent de footballeur en Algérie. Ils ont exprimé leur consternation, leur condamnation la plus ferme d’un acte inacceptable, et promis, une fois encore, dans un bel unanimisme, de sévir avec la plus grande fermeté contre ceux qui salissent l’Algérie, son honneur et son football.

Pourtant, cette fois-ci, leur discours sonne faux. Leurs déclarations et leurs promesses paraissent futiles. Leurs mots sont dérisoires face au réel. Aussi dérisoires que ceux d’un ministre algérien promettant de lutter contre la corruption ou de combattre le trafic de carburant aux frontières. Pourquoi ? Précisément parce que la violence est le produit de leur gestion du football, comme le trafic de carburant est le produit de la subvention effrayante du carburant que le même ministre défend.

En fait, tout le discours sur la lutte contre la violence est puisé dans un registre totalement dépassé. Ni les hommes, ni les méthodes, ne sont adaptés. Toute la manière de penser le football, en vigueur dans les cercles dirigeants du sport, est décalée par rapport au monde moderne. Une mise à jour complète est nécessaire, une mise à jour qui risque de balayer hommes et méthodes, et que les dirigeants du sport refusent, évidemment.

La violence a envahi les stades, mais elle a envahi toute la société. C’est la force qui gère les rapports politiques, économiques et sociaux. Pour le sport, la situation s’est aggravée parce que le pouvoir a décidé de faire des stades une sorte de zones franches, ou plutôt des zones affranchies du droit et de la morale, un espace « Daech » où tout est permis. Au stade, on a le droit d’être vulgaire, violent, de taper sur l’arbitre, sur l’adversaire et sur les joueurs de sa propre équipe, on a aussi le droit d’être raciste, anti-kabyle, anti-arabe, anti-pouvoir, on a le droit de casser les installations pour exprimer sa colère et détruire des véhicules à la sortie du stade.

Règles faussées

Prétendre lutter contre la violence dans les stades commence donc par une lutte contre la violence dans les rapports politiques et sociaux. Ce qui revient à établir des règles que tout le monde doit respecter, le plus puissant, le plus riche et, d’abord, celui qui est au pouvoir. Demander aux supporters de respecter l’adversaire, c’est demander au pouvoir de respecter l’opposition. Demander aux joueurs et aux supporters de respecter l’arbitre, revient à demander au pouvoir politique et à celui de l’argent de respecter la justice. Demander aux perdants de respecter le résultat d’un match, c’est demander au pouvoir d’accepter de perdre une élection, et de voir un opposant accéder au pouvoir.

Dans un pays où on fausse les règles constitutionnelles et légales pour organiser un absurde quatrième mandat, tout ceci est évidemment illusoire. Il faudra donc se contenter de palliatifs, de solutions partielles, qui permettent de se donner bonne conscience mais qui n’apporteront pas de solution. Jusqu’au prochain drame. Qu’on oubliera aussitôt, comme on a oublié les supporters morts au stade du 5 juillet, et l’autre, poignardé en marge d’un match du Mouloudia d’Alger, et tous les autres drames antérieurs qui avaient eu moins d’écho.

Mauvais choix

Pourquoi cette résignation ? Parce qu’on ne règle pas le problème des accidents de la circulation en multipliant les dos d’âne, mais en apprenant aux automobilistes à respecter le code de la route, et aux piétons à marcher sur les trottoirs et à traverser dans les clous ; parce qu’on ne règle pas le problème du chômage en poussant les gens à la retraite, mais en créant plus d’emplois ; parce qu’on n’assure pas le confort des Algériens en distribuant de l’argent, mais en favorisant la création de richesses qui génère revenu et confort ; parce qu’on n’aide pas son enfant en défendant son droit de tricher, mais en le poussant à travailler davantage ; enfin, parce qu’un pays ne révise pas la constitution pour l’adapter l’état de santé du président de la république, mais on choisit un président qui remplit les conditions nécessaires pour accéder à ce poste.

Sur tous ces dossiers, l’Algérie a fait de mauvais choix. Elle a opté pour la solution la plus onéreuse, mais la moins efficace sur le long terme. Cela débouche parfois sur de l’absurde. En football, il suffit de rappeler qu’il y a quelques mois, a été adoptée la règle absurde du plafonnement des salaires des footballeurs, dans une belle unanimité entre Mahfoudh Kerbaj, Mohamed Raouraoua et Mohamed Tahmi. Pour le dossier de la violence dans les stades, comme pour les autres, il faut donc revenir au réel, ouvrir les yeux, accepter des choses élémentaires, et ensuite recourir à des mesures techniques qui peuvent avoir de l’effet. C’est un préalable sans lequel tout ce qui peut être dit restera un discours creux, sans effet. Et qui rendra les dirigeants du football responsables des prochains crimes.

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Décès de Rachid Rezkallah, une des figures de Aïn-defla

Rachid Rezkallah, un des principaux animateurs de la ville locale à Aïn-Defla, est décédé dimanche à l’âge de 73 ans.

Autodidacte, animé d’une immense curiosité, Rachid Rezkallah était un homme d’une grande culture. Il avait été tour à tour enseignant puis fonctionnaire, avant de s’établir à son compte pour jouir pleinement de sa liberté. Impliqué dans la vie sportive et culturelle de la ville, c’était un animateur hors pair, qui a toujours travaillé dans le bénévolat. Homme de caractère, il avait souvent des rapports difficiles avec les autorités locales, y compris avec ses anciens amis et compagnons qui ont eu à gérer la ville.

Rachid Rezkallah a aussi accompagné toutes les générations post-indépendance de Aïn-Defla, encourageant de multiples vocations dans le savoir, le sport et la culture. Homme de théâtre, sportif accompli, recherchant la compagnie des plus jeunes, il a continué à jouer au football jusqu’à l’orée des 70 ans. Il était aussi passionné d’histoire, et il était l’un des meilleurs connaisseurs de l’histoire de la ville de Aïn-Defla. Historiquement, la ville de Aïn-Defla, ex-Dupérré, a été construite sur la terre des Rezkallah.

Rachid Rezkallah avait été durement atteint il y a trois ans lorsque l’un de ses fils, Zakaria, avait été tué dans un accident de voiture à l’âge de 22 ans.

L’enterrement de Rachid Rezkallah a eu lieu dimanche au cimetière de Sidi Yahia de Aïn-Defla.

Abed Charef

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Chrétiens d’Orient et criminels d’Occident

Ghaza a profondément choqué l’opinion occidentale. Les communicateurs ne pouvaient rester sur ce résultat. Ils ont inventé les Chrétiens d’Orient pour détourner la sympathie des Occidentaux envers les Palestiniens.

 

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 21 aout 2014)

 

Les chrétiens d’Orient vivent en Orient depuis deux mille ans. Les adeptes d’autres rites dans ces zones fortement présentes dans l’histoire des monothéismes, sont là depuis plus longtemps encore. Pourtant, les pays occidentaux les ont littéralement inventés en cet été 2014. En quelques semaines, Paris, Washington, Londres et les autres capitales qui comptent ne parlent que de ces populations menacées d’extermination par un absurde califat islamique créé par des hommes à mi-chemin entre pieds nickelés et talibans.

Du jour au lendemain, le monde a découvert des villes peuplées de chrétiens au cœur même du désert irakien. Des noms, des villes, des peuplades entières ont surgi du néant, pour devenir familières à une opinion européenne fortement secouée par Ghaza. Des spécialistes de l’activisme, du style Laurent Fabius, ont commencé à organiser des ponts aériens pour envoyer de l’aide, humanitaire bien sûr, militaire aussi, en vue de contrer les barbares de l’Etat islamique. En pointe dans l’humanitaire, la France a même eu recours à une procédure exceptionnelle, en accordant à ces chrétiens d’Irak ainsi pourchassés un « visa d’exil », pour leur permettre de retrouver la paix.

Et puis, apothéose de toute cette agitation, le Pape lui-même a fini par s’émouvoir, pour demander la protection de ces hommes qui portent leur croix depuis deux mille ans. Il a proposé de se rendre sur place, dans un vague rappel de ces chevaliers qui n’hésitaient pas à faire des milliers de kilomètres pour défendre l’honneur et la gloire de la chrétienté. « Aujourd’hui, nos frères sont persécutés», a dit le pape. « Ils sont chassés, ils doivent quitter leurs maisons sans la possibilité d’emporter quoi que ce soit avec eux », a-t-il ajouté dans un discours émouvant, en évoquant des hommes subissant des drames atroces dans des villes barbares, au cœur d’un pays barbare, où la température ne descend jamais sous les quarante degrés.

En France, des parlementaires ont adressé à François Hollande une lettre ouverte dans laquelle ils lui demandent de saisir la Cour pénal internationale « sur les exactions dont sont victimes les minorités en Irak, notamment les chrétiens d’Orient ». Aux Etats-Unis, et partout dans le monde dit civilisé, hommes politiques et lobbyistes se mobilisent, sous l’œil attentif des caméras, pour soigner leur carrière et porter secours à ces hommes en détresse.

Résultats terrifiants

Cet activisme produit pourtant l’effet inverse de ce qui est proclamé. Il conforte les partisans du fameux Daesh, cet obscur Etat islamique du Levant et du Cham, qui veut précisément situer tous les conflits modernes dans une optique religieuse. Ces hommes ne sont pas encore sortis des croisades, et ces interventions en faveur des chrétiens d’Orient leur donnent un argument nouveau pour conforter leur point de vue selon lequel tout ce que fait l’Occident n’est qu’une nouvelle croisade destinée à contrer l’avancée de l’Islam. C’est rudimentaire ? C’est primaire ? Peut-être. Mais ce n’est pas plus primaire que la pensée de George Bush, qui a détruit l’Irak au nom du Bien contre le Mal, pour donner naissance, au final, à cette nouvelle génération de talibans qui infestent nos pays, de la Libye à la Syrie, en passant par l’Irak et le Mali.

Et puis, comme l’a écrit un éditorialiste français, ces monstres sont vos monstres. En Afghanistan, pour les besoins de la guerre antisoviétique, le monde libre a créé Ben Laden et les moudjahidine. L’OTAN a bombardé la Libye pour faire chuter Kadhafi. Résultat : elle a créé, au Maghreb, les conditions pour l’apparition d’une nouvelle Somalie ou d’un nouvel Afghanistan. En Syrie, la France était en pointe dans un combat pour soutenir des rebelles, dont les entrailles portaient une nouvelle absurdité politique, ce Daesh devenu califat. Et aujourd’hui, en Irak, le prix Nobel de la paix Barak Obama Unis décide de bombarder, et de fournir des armes, encore des armes. Comme si les armes envoyées auparavant en Irak, lors de la guerre Irak-Iran, puis lors de l’occupation de ce pays et durant la guerre civile qui s’y poursuit toujours, comme si ces armes avaient servi à construire quoi que ce soit.

Les communicateurs à l’œuvre

A l’évidence, cet énorme élan de compassion en faveur des chrétiens d’Orient n’est qu’une simple opération de communication, avec un objectif principal: détruite le formidable élan de sympathie né dans les pays occidentaux en faveur de Ghaza. Car ce qui se passe à Ghaza a bouleversé le monde. L’opinion occidentale a été choquée par des images et une réalité qu’elle ne soupçonnait pas. Ghaza, c’est le ghetto de Varsovie qui se soulève, et qui est écrasé sous les bombes. C’est un bout de territoire soumis à un embargo total depuis 2006. Ces palestiniens de Ghaza sont interdis de se déplacer par terre, par mer et par les airs. Alors, ils creusent des tunnels. Et ils lancent des roquettes. Il faudra les tuer tous pour qu’ils cessent de lancer des appels de détresse, sous forme de roquettes. Les mots, les déclarations, les communiqués de détresse, plus personne au monde ne les entend. Il ne reste que des roquettes. Et ils subissent un déluge de feu.

C’est un martyre terrifiant que la communication occidentale ne pouvait tolérer. Elle a donc décidé de créer, au profit de l’opinion occidentale, un nouveau centre en faveur duquel il faut désormais avoir de la compassion. Puisqu’il n’est plus possible d’avoir un élan pour Israël, il faut s’identifier à ces chrétiens d’orient qui souffrent. L’Etat islamique est l’idiot utile qui permet à cette propagande de fonctionner. Mais il ne serait pas étonnant qu’on découvre, un jour, que tout ceci n’était est un immense montage, réalisé à partir de quelques éléments factuels, avant d’être soigneusement enrobés par une presse embedded ou complice.

Faut-il faire un tri ?

Et puis, le crime ultime est de dire que ces chrétiens appartiennent à un autre monde, à l’Occident, dans une volonté délibérée de les détacher de leur terre, de leur histoire, de leur sol. Ces chrétiens d’Algérie, d’Egypte, de Palestine, d’Irak et de Syrie sont les nôtres. Ils ne font pas seulement partie de nous, de notre histoire, ils sont nous. Ils ont joué un rôle essentiel dans le renouveau de la pensée dans cette partie du monde durant le deux derniers siècles. Et ce n’est pas parce qu’un illuminé qui se prend pour le nouveau calife décide promulgue une fetwa absurde qu’ils deviennent occidentaux. Et ce n’est pas non plus une fetwa du pape qui en fera des Occidentaux.

Dans la tourmente d’aujourd’hui, évoquer de manière sélective les malheurs des Chrétiens d’Orient, c’est occulter tous les autres malheurs : Ghaza, la guerre civile en Syrie et en Irak, en Libye et ailleurs ; c’est déconsidérer les milliers de victimes qui tombent, chaque jour, en Irak, depuis que George Bush a décidé d’introduire la démocratie dans ce pays, il y a onze ans, en organisant un immense mensonge sur la présence d’armes de destruction massive dans ce pays ; c’est occulter les drames que vivent tous les autres peuples, sunnites, chiites, athées et juifs, car il y a aussi des juifs qui subissent une situation morale intenable dans la région ; enfin, maintenir ce discours, c’est entretenir délibérément un climat favorable au choc des civilisations, et en assumer les conséquences morales et politiques.

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Abdelmadjid Bouzidi, un chantre de l’intervention tous azimuts de l’Etat

Partisan du tout Etat dans l’économie, Abdelmadjid Bouzidi, décédé vendredi, a toujours maintenu des positions très rigides sur les questions économiques. Jusqu’au jour où il a été associé à la décision de rééchelonnement de la dette extérieure.

Abed Charef (maghrebemergent.info)

L’économiste Abdelmadjid Bouzidi, décédé vendredi à Paris à l’âge de 69 ans, a été un témoin mais pas un acteur décisif des grands virages de l’économie algérienne durant un demi-siècle. Malgré sa renommée, il n’a pas eu d’influence sur les grandes décisions, comme il n’a jamais accédé aux postes d’exécution des politiques économiques mises en œuvre, y compris quand ses politiques étaient proches de ce qu’il défendait.

M. Bouzidi a notamment dirigé le CENEAP (centre d’études en économie appliquée), dont la revue était très appréciée dans les milieux économiques algériens à la fin de l’ère du parti unique, sous Chadli Bendjedid. La revue affichait alors un point de vue critique contre la timide ouverture initiée par le Président Chadli, lorsqu’il était de bon ton de s’attaquer à l’ancien chef de l’Etat algérien sur sa gauche, pour l’accuser d’avoir abandonné la ligne de Houari Boumediène.

Les réformes économiques initiées par le gouvernement de Mouloud Hamrouche à la fin des années 1980 ont été accueillies de manière très hostile par M. Bouzidi, partisan d’un contrôle de l’Etat sur l’économie. Il est d’ailleurs resté dans une hostilité manifeste et déclarée aux réformes, affirmant sa préférence pour une économie à l’ancienne, dominée par le secteur public, y compris quand la bureaucratie algérienne avait montré ses limites et quand les anciennes bureaucraties des pays de l’est se sont effondrées.

Réalité amère

Nommé conseiller du président Ali Kafi pour les questions économiques, en 1992, M. Bouzidi a enfin pu entrer dans le cercle de la décision économique. Mais confronté à une situation économique chaotique, dans une période de libéralisme triomphant, il a tenté de s’accrocher à une gestion étatique, en prônant une « économie de marché d’Etat », dans laquelle des entreprises publiques animeraient le marché.

Mais pour lui, le plus dur était encore à venir : c’est pendant qu’il était conseiller économique du président Liamine Zeroual que l’Algérie a décidé de rééchelonner sa dette extérieur, en 1994, et se résoudre à appliquer des règles très sévères imposées par le FMI. Directement impliqué dans ce choix, M. Bouzidi l’a avalisé, et soutenu les mesures qui end écoulaient, alors qu’il avait jusque-là rejeté toute mesure de libéralisation de l’économie. Sa proximité politique avec le parti FLN sous le parti unique puis avec l’UGTA, avaient renforcé ses convictions et son hostilité au libéralisme. Il est resté dans ces convictions jusqu’à la fin de sa vie.

Avec la relance des investissements publics, favorisée par l’embellie financière sous le Président Abdelaziz Bouteflika, il a repris ses plaidoyers en faveur de l’interventionnisme de l’Etat. Pour lui, c’est du keynésianisme, et il reprochait à ses détracteurs de rejeter ce qui avait permis la reconstruction de l’Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale.

L’économie algérienne « sur la bonne trajectoire »

M. Bouzidi apparaissait rarement à la télévision, en raison d’un handicap physique qui gênait considérablement son expression. Par contre, il était très présent dans les forums et colloques, où il rappelait ses positions et ses analyses. Il avait aussi pris un virage vers la chronique économique, publiant régulièrement ses analyses dans un quotidien algérien.

Son dernier texte, publié il y a moins d’un mois, prenait le contrepied des analyses dominantes. Il affirmait que « l’économie algérienne est sur une bonne trajectoire», alors qy’un lrge consensus se dégageait chez les économistes pour relever les gaspillages, l’inefficacité économique et l’exxtension de al corruption. Mais pour M. Bouzidi, « l’économie algérienne, ce n’est pas seulement l’aisance financière et la cagnotte hydrocarbures. L’économie réelle bouge même s’il ne s’agit pour l’instant que d’un frémissement », a-t-il déclaré.

Selon lui, il y a « un nouveau modèle de croissance en Algérie », élaboré « dans un contexte de rattrapage économique », marqué par deux grandes orientations, un programme de rééquipement du pays en infrastructures de base, et un programme de ré-industrialisation. Il souligne toutefois le « rôle toujours déterminant de l’État ».

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A Sonatrach, on gère la rente comme on peut

Sonatrach s’installe dans la précarité, alors qu’elle assure un tiers du PIB de l’Algérie.

Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 31julllet 2014)

Sonatrach a un nouveau patron. L’entreprise qui génère près du tiers du PIB de l’Algérie est passée des mains de M. Abdelhamid Zerguine à celles de de M. Saïd Sahnoun. Avec une petite différence : le premier était avait le titre de PDG, le second n’est qu’intérimaire. Donc précaire, sans vrai pouvoir de décision.

M. Zerguine était un homme plutôt effacé. Il a grimpé les échelons pour parvenir à ce poste prestigieux à force d’obéissance et de docilité. On ne lui connait pas de choix politiques ou économiques tranchées. Il se contentait de répéter et d’exécuter les directives de sa tutelle, avec ou sans conviction, avec plus ou moins de bonheur. Il fait partie de cette multitude d’Algériens, incolores et inodores, sans aspérité, attendant leur heure au détour d’une opportunité. Il l’a eue, dans une conjoncture difficile, au lendemain du scandale Chakib Khelil et des abus présumés commis par l’ancien patron de Sonatrach Mohamed Meziane.

Saïd Sahnoun arrive. A-t-il des opinions tranchées sur l’exploitation et la gestion des hydrocarbures ? A-t-il une opinion sur le gaz de schiste, sur le déclin de la production algérienne, sur les moyens d’y faire face, sur les énergies renouvelables ? On ne lui connait aucune déclaration marquante, alors que son ancien poste de responsable des activités amont, c’est-à-dire exploration et exploitation, le plaçait en première ligne du débat qui s’est imposé en Algérie.

Au-delà des faits conjoncturels, qui relèvent plus de l’anecdote que de la politique pétrolière, M. Sahnoun remplit une première condition, centrale aux yeux du pouvoir et de celui qui le symbolise aujourd’hui dans le secteur de l’Energie, M. Youcef Yousfi : il est supposé le mieux placé pour relancer l’exploration, pour reconstituer les réserves algériennes d’hydrocarbures, élément central de la démarche de M. Yousfi. De par son métier, M. Sahnoun peut donc conforter les choix du ministre de l’Energie, qui ne voit d’avenir pour l’Algérie que dans l’énergie fossile. Y compris le controversé gaz de schiste.

Un virage important

M. Sahnoun prend ses fonctions à un moment symbolique très fort, avec un virage important pris par l’Algérie. Sonatrach s’apprête en effet à se lancer dans l’exploitation du gaz de schiste, et dans la prospection offshore, avec le lancement de deux premiers forages prévus dès la fin de cette année, au large de Béjaïa et Oran. Des pistes nouvelles, en vue de faire face à un double défi, d’une part, faire de nouvelles découvertes pour reconstituer les réserves algériennes, en vue de satisfaire une demande interne qui explose ; et d’autre part, maintenir un niveau d’exportation élevé, en vue de financer l’effort d’investissement de l’Algérie, particulièrement après l’échec de la diversification économique. L’Algérie a atteint son pic de production en 2008, et la production ne cessé de baisser depuis, une tendance aggravée par l’arrêt des installations de Tiguentourine. Sonatrach espère rétablir, en 2018, le niveau de production de 2008 !

Est-ce le bon choix ? M. Sahnoun a-t-il le bon profil pour y arriver ? En fait, l’avènement de M. Sahnoun constitue une banalité dans la régression continue du modèle de gestion que subit le pays. Symboliquement, M. Sahnoun n’est qu’intérimaire. Donc, il ne peut pas prendre de décision majeure, domaine naturellement réservé à sa hiérarchie. Mais une entreprise comme Sonatrach peut-elle vivre avec un intérimaire, et entretenir ainsi un système d’indécision, ou de non décision, à l’heure où la politique de l’Algérie est suivie à la loupe par les marchés financiers ?

Les spécialistes ne se font pas d’illusion. Pour eux, le changement de PDG de Sonatrach ne peut pas avoir d’impact significatif tant que le secteur de l’énergie fonctionne de manière non institutionnelle. L’ère Chakib Khelil a pourtant montré ce qu’il ne faut pas faire : ne pas mettre le sort du pays entre les mains d’un homme, aussi brillant soit-il, à fortiori quand il s’agit de quelqu’un qui le profil de Chakib Khelil ; mettre en place une politique de l’énergie, avec de vraies institutions qui débattent et délibèrent pour fixer les grands choix, rechercher l’adhésion des consommateurs pour aller éventuellement à un nouveau modèle énergétique, etc.

Aucune structure de délibération

L’Algérie dispose d’un conseil national de l’énergie, qui ne se réunit plus. Il n’y a pas plus de structure de délibération ou de concertation pour évaluer les choix énergétiques. Même le conseil des ministres ne se réunit plus. Et personne ne va accuser M. Abdelmalek Sellal de définir des choix pour l’avenir dans ce secteur sensible. Le plus probable, donc, est que le choix reviendra à M. Yousfi, qui proposera une option au président Abdelaziz Bouteflika. Celui-ci, directement ou par le biais de ses relais, donnera son accord, ce qui permettra au ministre de l’Energie de mener sa politique.

Sera-t-elle bénéfique pour le pays ? Non. Car même si le cap est bon, il lui manquera la légitimité que donne une vraie concertation, et il lui manquera la force que confère une politique appuyée sur un consensus national. Par contre, si erreur il y a, aucune institution n’est en mesure d’y mettre le holà. M. Yousfi agira dans l’impunité. Tout comme Chakib Khelil, il n’aura de comptes à rendre à personne. La douloureuse expérience Khelil a montré le danger de ce type de gestion, mais l’Algérie n’est visiblement pas disposée à tirer les leçons de ses propres errements.

En tout état de cause, des gouvernements appuyés sur une forte légitimité –ce qui n’est pas le cas de l’Algérie-, peuvent faire des choix industriels, technologiques, ou autres, y compris si une partie de l’opinion s’y oppose. Mais tout gouvernement sérieux doit absolument œuvrer à construire un consensus national pour certains secteurs sensibles, comme la défense, la politique étrangère et l’Energie. La nomination d’un intérimaire à la tête de Sonatrach ne contribue visiblement pas à élaborer une politique consensuelle dans ce domaine.

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