Quand l’argument sécuritaire sert d’alibi à l’incompétence

 Nouveau cafouillage autour de la 3G. Et nouveau recours à une vieille astuce, l’argument sécuritaire, pour cacher l’incompétence.

 Par Abed Charef (Le Quotidien d’Oran, 5 décembre 2013) 

L’Algérie avait besoin d’une institution de l’ère Wikileaks et Snowden pour accompagner le formidable développement des TIC. Elle se retrouve avec une structure, l’ARPT, fonctionnant à l’ère pré-Boussouf ; une institution qui brandit la loi pour expliquer l’incompétence, et les grands principes de souveraineté pour masquer un manque d’imagination ahurissant.

Cela débouche sur des situations totalement absurdes. A l’occasion du lancement de l’internet 3G, le président de l’ARPT, M. Mohamed Toufik Bessaï, a défendu, cette semaine, l’idée selon laquelle il faut absolument deux puces séparées, une pour l’internet, l’autre pour la voix. Mais le même responsable admet que dans moins d’une année, la situation va changer, et la même puce pourra servir pour les deux. Selon les projections les plus communément admises, un million de puces internet 3G devraient être distribuées durant l’année 2014. Au moment où elles seront toutes vendues, il sera possible de s’en passer, et chaque algérien pourra utiliser son ancienne puce accéder à la 3G ! Résultat : un million de puces commercialisées pour rien.

Parallèlement à cela, la 3G était annoncée pour le 1er décembre, et tout le monde s’y préparait. L’ancien ministre des TIC, M. Moussa Benhamadi, avait vu sa crédibilité largement entamée à cause des hésitations sur ce dossier. La nouvelle ministre, Mme Derdouri, précédemment à l’ARPT, était supposée connaitre le dossier dans le détail. Mais avec la complicité de l’ARPT, elle a réussi l’exploit de rater le rendez-vous.

Voilà, au final, deux institutions, le ministère des PTT et l’ARPT, qui donnent une bien piètre image de l’Etat algérien. Ni le gouvernement, ni les structures de régulation, ne sortent grandis de cette affaire. Bien au contraire. Tous deux y laissent une partie de leur crédibilité, ou ce qui en reste. Ce qui les affaiblit suffisamment, alors que le citoyen a sérieusement besoin d’être protégé dans un domaine aussi sensible.

Beaucoup de choses ont été dites sur les raisons qui ont poussé l’ARPT et le ministère des PTT à agir de manière aussi peu efficace. Injonctions de clans politiques, nécessité de ménager tel ou tel partenaire, d’attendre que le problème Djezzy soit réglé, les experts se sont lâchés. Des personnes, supposées êtres initiées, affirmaient, sur le ton de la confidence, que ce n’était pas de la faute de l’ARPT ni du ministère. En baissant la voix, après avoir jeté autour d’eux un regard circulaire, ces spécialistes vous assuraient que des raisons sécuritaires qu’on ne peut évoquer en public justifiaient le retard pris dans le déploiement de la 3G. « C’est le DRS qui a bloqué ». Sur cette base, des commentateurs réputés n’ont pas hésité à dénoncer cette mainmise étouffante des services de sécurité sur tous les secteurs de la vie politique et économique du pays.

L’Algérie serait ainsi dirigée par les services, quoi décident de tout. Les héritiers de Boussouf sont partout, ils dirigent tout, dit-on. Mais de quel Boussouf parle-t-on ? Le père du MALG, dont on célèbre l’anniversaire de la disparition, dans quelques semaines, avait, à un moment donné de l’histoire, créé un appareil redoutable au service de l’indépendance. Boussouf était de son temps, il avait même une longueur d’avance sur son temps, si on considère qu’il a mis sur pied un appareil de prise du pouvoir alors que la révolution venait à peine de commencer.

Etre de la trempe de Boussouf, aujourd’hui, c’est imaginer quelque chose de l’envergure de ce que révèle l’américain Edouard Snowden. C’est créer quelque chose qui puisse être aussi puissant que Wikileaks. Se réclamer de Boussouf, ce n’est certainement pas créer des journaux pour enrichir quelques amis grâce à la publicité, ou empêcher les Algériens d’accéder à la 3G, tout en avançant des arguments d’une rare indigence.

Mais en réalité, les raisons sécuritaires sont devenues un fourre-tout qui permet de justifier l’incompétence, les erreurs, les mauvaises décisions ; un fourre-tout qui occulte l’inexistence d’un système de décision en Algérie. Dans l’affaire de la 3G, les choses sont évidentes : il n’y a aucun argument sécuritaire; aucun pays au monde n’a été victime d’un coup d’état à cause de la 3G.

Par contre, parler sur un ton docte des « impératifs de sécurité » permet d’occulter un mode d’organisation bureaucratique qui génère l’indécision, la peur, la crainte des responsabilités, le refus d’assumer et de s’assumer. Tous les bureaucrates du monde savent qu’il vaut ne rien faire plutôt que de déplaire au chef. Ils préfèrent se couvrir plutôt que de faire ce pourquoi ils sont payés. Ils ne savent pas que le fait de ne pas faire de choix, c’est un choix, qui peut se révéler très coûteux pour le pays. Ne pas décider, ne pas anticiper, c’est rester à la traine. C’est échouer. C’est donner des institutions une image piteuse. Comme celle de l’ARPT aujourd’hui.

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